Afghanistan : après les critiques de l’opposition, l’exécutif assume une posture ferme sur l’immigration clandestine
Alors que plusieurs maires écologistes se disent prêts à répondre « au devoir d’humanité de la France » en accueillant des Afghans, l’entourage du chef de l’Etat assume le « discours de vérité » tenu lundi.
Par Claire GatinoisPublié hier à 19h40, mis à jour à 09h53
Temps de Lecture 4 min.

La première salve fut lancée lundi 16 août peu avant 21 heures. Quelques minutes à peine après l’allocution d’Emmanuel Macron, qui s’exprimait du fort de Brégançon (Var) sur la situation en Afghanistan, où les talibans ont repris le pouvoir, le lanceur d’alerte américain Edward Snowden, exilé en Russie, réagissait sur Twitter. « Wow, it’s real » (« Oh, c’est vrai »), écrivait-il en reprenant l’un des messages évoqués par le président de la République : « Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants. » De quoi, selon M. Snowden, renommer le président de la République « Emmanuel Le Pen ».
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Une référence au discours de l’extrême droite française et de sa représentante, Marine Le Pen, mais aussi d’une partie de la droite, davantage préoccupée par une possible crise migratoire à venir que par le drame humanitaire qui se joue dans ce pays d’Asie centrale. Le chef de l’Etat, conscient du trouble suscité par son propos alors que fusent les images d’Afghans s’accrochant aux ailes des avions pour fuir Kaboul, est revenu sur sa propre allocution, lundi soir, sur Twitter, en rappelant que la France « fait et continuera de faire son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés », mais cela ne pesait toujours guère, mardi, pour les représentants de la gauche offusqués par le ton présidentiel.
« La réponse d’Emmanuel Macron face au drame afghan est une honte pour la France », s’indignait Eric Piolle, maire de Grenoble et candidat à la primaire d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) pour la présidentielle dans une vidéo publiée sur Twitter. Semblant défier l’Etat, l’édile, ainsi que ses homologues écologistes, à Lyon, Strasbourg, Besançon ou Tours, se disent aujourd’hui prêts à répondre « au devoir d’humanité de la France » pour accueillir les Afghanes et Afghans qui chercheront refuge en France. « Le devoir d’humanité [en] Afghanistan version Macron (le rempart !). Sordide », insistait Clémentine Autain, députée de la 11e circonscription de la Seine-Saint-Denis pour La France insoumise (LFI), tandis qu’une autre « insoumise », la députée européenne Manon Aubry, lâchait : « Pardon ? Les seuls à protéger, dans cette situation, ce sont bien les Afghans qui fuient la guerre, la répression et l’horreur. Même en termes d’humanité la plus élémentaire, Emmanuel Macron faillit à sa tâche ! »
Sur la même ligne que Merkel
A l’Elysée cette polémique est jugée « injuste », alors que la France tente « H-24 »de faire sortir les Afghans menacés, explique-t-on. Quarante-cinq personnes exfiltrées de Kaboul sont d’ailleurs arrivées mardi en fin d’après-midi à l’aéroport parisien de Roissy-Charles-de-Gaulle. Sur Twitter, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a également fustigé mardi une « polémique indécente », assurant que « depuis 2018, les Afghans sont les premiers bénéficiaires du droit d’asile en France ».
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Il reste que l’entourage du chef de l’Etat assume le « discours de vérité » tenu au sujet de l’immigration clandestine. « On ne va pas se mettre la tête dans le sable », explique une conseillère du président, prédisant qu’à la phase actuelle d’« urgence absolue » succédera une deuxième phase, qui pourrait se traduire par un flux d’immigration important vers l’Europe. « On va le gérer tout seul ? Non, la France prendra sa part », insiste cette même source, ajoutant : « Comment fait-on pour lutter contre les trafics, car ils existent. Pourquoi ne pas dire la vérité ? En quoi cela sert le droit d’asile ? Il faut anticiper et se préparer. Plus vous anticipez et plus vous avez les moyens d’organiser le droit d’asile. »
Une posture en ligne avec celle de la chancelière allemande, Angela Merkel, qui s’est dite soucieuse, lundi, de « ne pas répéter l’erreur que nous avons faite dans le passé en ne donnant pas assez de moyens au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et en laissant les gens quitter la Jordanie et le Liban à destination de l’Europe ». Une référence à la désastreuse crise migratoire de 2015.
Au sein du parti présidentiel, La République en marche (LRM), certains cadres, à l’image d’Hugues Renson, vice-président de l’Assemblée nationale, ont pris leurs distances avec le discours du chef de l’Etat. « 16 août 2021. Des femmes et des hommes ont tenté de fuir leur pays en s’agrippant à des avions qui décollaient… La première des protections, c’est celle que nous leur devons », semble ainsi rectifier le député.
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Mais pour la plupart des macronistes, le ton du chef de l’Etat ne choque guère. « Ce procès est absurde », juge notamment Gilles Le Gendre, député (LRM) de la 2e circonscription de Paris, estimant que les premières victimes des réseaux clandestins d’immigration, « ce sont les migrants eux-mêmes ». « Ceux qui s’offusquent sont soit en vacances, soit en campagne. Ce qui se passe est une affaire mondiale », ajoute Sacha Houlié, élu (LRM) de la Vienne.
A en croire la politiste Chloé Morin, l’attitude du président n’a, de fait, rien de surprenant : « Emmanuel Macron cherche à se placer dans le centre de gravité de l’opinion qui s’est déplacé à droite. » L’approche de l’élection présidentielle obligerait le chef de l’Etat, selon la spécialiste de l’opinion à la Fondation Jean Jaurès, à assumer cette ligne dure sur l’immigration, jusqu’ici déléguée au ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, pour anticiper les attaques de la droite et de l’extrême droite. « S’il rate la marche, il jouera sur la défensive », affirme-t-elle.
Accueil de réfugiés afghans : le discours d’Emmanuel Macron indigne la gauche ; la France n’a « pas du tout à rougir » selon l’Elysée
L’évocation d’éventuels « flux migratoires irréguliers importants » lors de l’allocution du président de la République, lundi, a fait réagir plusieurs élus de l’opposition.
Le Monde avec AFPPublié hier à 18h28
Temps de Lecture 3 min.

La France est l’un des pays qui accordent le plus la protection aux Afghans, a affirmé l’Elysée à l’Agence France-Presse (AFP), mardi 17 août, en réponse aux critiques d’élus de gauche quant aux propos d’Emmanuel Macron s’inquiétant d’éventuels « flux migratoires irréguliers » en provenance d’Afghanistan après la prise de pouvoir des talibans dans le pays.
« Nous n’avons pas du tout à rougir, car nous sommes l’un des pays qui accueillent le plus d’Afghans et qui leur donnent le plus de protection », a souligné la présidence à l’AFP. Dans le contexte de crise liée au retour des talibans au pouvoir, « la France est très attentive à la situation des Afghans », considère l’Elysée, mais « cela n’empêche pas – ce qui serait faire preuve de naïveté et de manque de responsabilité – d’être très ferme face aux trafics et aux réseaux qui profitent de la misère et de la peur » de ceux qui souhaitent quitter le pays.
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Plusieurs responsables de gauche et d’associations ont dénoncé les propos tenus lundi soir par Emmanuel Macron, qui a assuré que la France faisait « son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés », tout en affirmant la nécessité de « nous protéger contre les flux migratoires irréguliers importants ».
Devant le début de polémique – et alors que ses propos avaient été raillés par le lanceur d’alerte Edward Snowden par un message sur Twitter : « Emmanuel Le Pen ! » –, le chef de l’Etat avait précisé lundi peu avant minuit, également sur Twitter, à propos de ses déclarations « que certains veulent détourner », que « la France fait et continuera de faire son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés ».
Une « confusion entre asile et immigration irrégulière »
Le député écologiste (ex-La République en marche) Matthieu Orphelin l’a accusé d’entretenir une « confusion entre asile et immigration irrégulière », tandis que le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, a affirmé que « les personnes qui fuient la guerre, l’oppression et la mort » n’étaient pas « des flux migratoires irréguliers ». Pour l’Elysée, « l’intérêt collectif » de la communauté internationale est « d’anticiper » en « coordination avec les pays voisins de l’Afghanistan et les pays de transit ».
« La vigilance est nécessaire par rapport aux réseaux, aux trafics d’êtres humains et aux intentions malveillantes », a ajouté un conseiller présidentiel, en faisant allusion à d’éventuelles menaces terroristes. « Plus on anticipe, plus on peut faire notre devoir », a-t-il souligné, en précisant que la France prendrait « sa part dans le cadre d’un accord international ».
Le candidat à la primaire écologiste Yannick Jadot s’est dit « sidéré » d’entendre « que les femmes, les hommes et les enfants qui fuient l’enfer des talibans sont d’abord une menace », et le maire de Grenoble, Eric Piolle (Europe Ecologie-Les Verts), a estimé que « Macron fait honte à la France ». Même indignation chez les députés La France insoumise, où Adrien Quatennens a accusé le chef de l’Etat de « rabougrir la France », tandis que Clémentine Autain et Eric Coquerel dénonçaient une réponse « sordide ».
A droite, Xavier Bertrand, candidat à la présidentielle, avait averti avant le discours du chef de l’Etat que « la crise afghane se poursuivra sous la forme d’une nouvelle vague migratoire en Europe ». Sur le sujet migratoire, où le discours s’est durci depuis ces derniers mois au sein du parti Les Républicains, le président du groupe au Sénat, Bruno Retailleau, a appelé à faire preuve de « fermeté ». « La France n’a pas les moyens d’une vague migratoire de plus », a également estimé Laurent Wauquiez, président Les Républicains de la région Auvergne-Rhône-Alpes.
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Depuis 2018, la France reçoit quelque 10 000 demandes d’asile de la part d’Afghans, pour un total d’environ 50 000 pour l’ensemble des pays de l’Union européenne. L’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), qui a traité 8 200 dossiers depuis le début de l’année, accorde la demande de protection dans 64 % des cas, un chiffre qui atteint 89,9 % après examen des recours, contre une moyenne de 63 % sur l’ensemble de l’UE, selon les chiffres fournis par l’Elysée à l’AFP.
Le Monde avec AFPContribuer
Face au drame humanitaire annoncé en Afghanistan, Emmanuel Macron joue les équilibristes
Lors de son allocution, lundi soir, le président de la République a répondu à la gauche qui réclame un pont humanitaire et aux droites qui le mettent en garde contre tout « angélisme ».
Par Claire Gatinois et Abel MestrePublié hier à 01h45, mis à jour hier à 17h43
Temps de Lecture 4 min.

Une ligne de crête. Encore. Lors de sa brève allocution télévisée, lundi 16 août à 20 heures pour s’exprimer sur la situation en Afghanistan dont la capitale, Kaboul, est aux mains des talibans depuis dimanche, Emmanuel Macron a, de nouveau, emprunté cet étroit chemin. Sommé par la gauche de se montrer à la hauteur du drame humanitaire qui se profile et mis en garde par une partie de la droite et des extrêmes de ne pas faire preuve d’« angélisme » face à l’éventuelle pression migratoire provoquée par cette crise, le chef de l’Etat a d’abord répondu à ceux qui, à l’instar du leader de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, ont fustigé la présence de la France dans « des guerres sans issue ». « Tout était hautement prévisible depuis le premier jour », a écrit le candidat à la présidentielle, sur son blog lundi soir évoquant son « dégoût pour ceux qui ont conduit les événements jusqu’à ce point ».
La France a été, pendant treize années, engagée militairement en Afghanistan, de 2001 à 2014. Aux côtés des Etats-Unis, le pays avait « un objectif clair : combattre une menace terroriste qui visait directement notre territoire et celui de nos alliés », a expliqué le président de la République avant d’affirmer : « En Afghanistan, notre combat était juste et c’est l’honneur de la France de s’y être engagé. » « La France n’y a jamais eu qu’un ennemi : le terrorisme », a-t-il insisté réfutant l’idée selon laquelle ce genre d’intervention viserait à se substituer à la souveraineté des peuples ou, comme l’affirmait Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français et candidat à la présidentielle, à « satisfaire les intérêts de puissance [des Etats-Unis et de leur bras armé, l’OTAN] ». « Nous n’oublierons pas nos soldats. Nous n’oublierons pas nos morts. quatre-vingt-dix au total », a conclu le chef de l’Etat, solennel.
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Envers les populations directement menacées, Emmanuel Macron n’a pas manqué de mettre en avant les efforts entrepris par la France depuis quelques semaines pour évacuer les ressortissants français ainsi que les Afghans qui ont travaillé pour la France et sont, de ce seul fait, directement ciblés. « C’est notre devoir et notre dignité de protéger ceux qui nous aident : interprètes, chauffeurs, cuisiniers et tant d’autres », a énuméré le président. Dans le détail, plus de 600 Afghans qui travaillaient pour l’ambassade de France ou ses affiliés comme l’Alliance française ont d’ores et déjà été rapatriés en France, précise-t-on à l’Elysée. A cela s’ajoutent quelque 800 civils, ainsi que leurs familles, qui ont travaillé pour l’armée française et ont rejoint le sol français. Plusieurs dizaines d’autres personnes ayant soutenu l’armée seraient encore en Afghanistan. « Pour elles, nous restons pleinement mobilisés », a assuré le chef de l’Etat. Depuis le 8 juillet, les expulsions d’Afghans déboutés du droit d’asile ont, par ailleurs, été suspendues. Cela concerne une trentaine de personnes par an, précise-t-on au ministère de l’intérieur.
Une France de la « raison »
Voilà pour « l’urgence absolue » provoquée par un pays confronté à un « tournant historique » à même de bousculer les équilibres géopolitiques, selon les mots de M. Macron. Pour le reste, à savoir l’afflux migratoire attendu, le chef de l’Etat a opté pour la mesure, préférant mettre en avant une France de la « raison » plutôt qu’une France humaniste. « De nombreux Afghans, défenseurs des droits, artistes, journalistes, militants, sont aujourd’hui menacés en raison de leur engagement. Nous les aiderons parce que c’est l’honneur de la France d’être aux côtés de celles et ceux qui partagent nos valeurs », a-t-il souligné avant de temporiser : « L’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers importants qui mettraient en danger ceux qui les empruntent, et nourriraient les trafics de toute nature. »
Affirmant s’être entretenu plus tôt avec la chancelière allemande, Angela Merkel, et avec d’autres dirigeants européens, le président a évoqué « une initiative pour construire sans attendre une réponse robuste, coordonnée » pour lutter contre ces « flux migratoires irréguliers », une expression qui a choqué et fait réagir de nombreuses personnalités dans la soirée. « Ce que j’ai dit ce soir sur l’Afghanistan et que certains veulent détourner : la France fait et continuera de faire son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés », a précisé M. Macron dans un tweet.
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Lors de cette allocution, le président de la République tentait de répondre à la fois à la gauche qui, à l’image du PS appelle dans un communiqué la France et l’Union européenne « à l’organisation d’un vaste pont humanitaire » pour ne pas « abandonner les populations qui fuient déjà par peur de représailles ou de l’avènement de l’autoritarisme et de la barbarie ». Mais aussi à la droite. Moquant« les grandes déclarations sur le sens des droits de l’homme et la lutte contre l’obscurantisme », Laurent Wauquiez, président Les Républicains de la région Auvergne-Rhône-Alpes, s’alarmait sur sa page Facebook lundi du « risque d’une vague migratoire à laquelle la France sera très exposée en raison du laxisme fou de notre politique migratoire ».
Le polémiste d’extrême droite, Eric Zemmour est allé plus loin encore, affirmant sur Twitter : « Chez nous les éternels adorateurs de l’Autre nous pressent déjà de faire venir de nouveaux boat people. Ne nous laissons pas prendre aux mirages d’un faux humanisme. Nous n’avions rien à faire chez les Afghans et les Afghans n’ont rien à faire chez nous. » « La position d’équilibre qu’on a toujours tenue reste valable. C’est la seule tenable entre les deux extrêmes qui s’expriment depuis quarante-huit heures », conclut Aurore Bergé, présidente déléguée du groupe La République en marche à l’Assemblée nationale. Une ligne de crête.
Claire Gatinois et Abel Mestre
Afghanistan : défiance et pragmatisme au sein de l’Union européenne
Si l’UE dénonce « l’atmosphère de terreur » que font régner les talibans, elle entend aussi éviter une réédition de la crise migratoire de 2015.
Par Maria Udrescu(Bruxelles, correspondance)Publié aujourd’hui à 11h23
Temps de Lecture 4 min.

« Les talibans ont gagné la guerre. Donc nous devons parler avec eux », a sobrement indiqué Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, à l’issue d’une réunion, mardi 17 août, par visioconférence des ministres des affaires étrangères. Après le choc provoqué par la chute rapide de l’Afghanistan aux mains des insurgés islamistes, l’Europe tente de s’adapter en urgence à cette nouvelle donne, notamment pour rapatrier ses ressortissants et les Afghans les plus vulnérables, alors qu’elle commence également à dresser le bilan amer des vingt ans d’intervention des alliés de l’OTAN dans ce pays.
Dans l’immédiat, l’enjeu est de coordonner les efforts des Etats membres pour évacuer leurs citoyens, ainsi que les milliers d’Afghans avec lesquels ils ont collaboré, parfois pendant vingt ans. L’Union européenne (UE) a réitéré qu’elle veillera également à rapatrier les personnes qui ont travaillé pour sa délégation sur place et leurs familles, soit environ quatre cents individus. Puisque l’UE n’a pas la capacité d’émettre des visas ni d’organiser des rapatriements, chaque Etat membre contribuera à sa manière à cet effort collectif. L’Espagne s’est portée volontaire pour accueillir ces personnes, avant qu’elles soient réparties entre les pays européens leur offrant des visas. L’Italie fournira les dispositifs nécessaires pour établir un pont aérien, tandis que la France assure la sécurité militaire sur place et maintient par ailleurs une présence diplomatique à l’aéroport de Kaboul.
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Sur le terrain, la situation est néanmoins « très compliquée », affirme une source européenne, alors que les talibans empêchent violemment les Afghans candidats au départ d’accéder à l’aéroport. « Elle se dégrade rapidement », dit une autre. En raison de « circonstances chaotiques », seules sept personnes ont par exemple pu monter à bord d’un A-400M allemand dépêché sur l’aéroport de Kaboul.
« Un vœu pieux »
Les Vingt-Sept veulent donc avant tout communiquer avec les talibans pour poursuivre les rapatriements. L’UE enverra du personnel supplémentaire pour organiser ces contacts logistiques. Restera la question du rapport politique que les Etats membres établiront avec le nouveau régime. Les Européens se veulent prudents et insistent sur le respect par l’Afghanistan de ses obligations internationales, se servant du levier de l’aide européenne au développement, tout en restant conscients du fait que leur pouvoir d’influence est désormais limité.
A quel point les talibans, qui avaient imposé une version ultrarigoriste de la loi islamique en Afghanistan, avant d’être chassés du pouvoir en 2001 par la coalition internationale, ont-ils changé ? « Ils parlent mieux anglais », a répondu laconiquement M. Borrell. « Nous allons utiliser tous nos moyens de pression pour que les droits de l’homme soient respectés », a-t-il souligné, même si cela « ressemble un peu à un vœu pieux ».
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Quelques secondes plus tôt, M. Borrell dénonçait « l’atmosphère de terreur » créée par les talibans. A ce titre, les Européens se penchent aussi sur le cas des Afghans menacés du fait de leur métier, comme les journalistes et les employés d’ONG. « L’Europe et les Etats-Unis ont promu en Afghanistan la démocratie, les droits humains, ceux des femmes. Des personnes qui se sont impliquées dans ces domaines, fortes du soutien et de l’encouragement de l’Occident, risquent d’être les cibles des talibans », note Patricia Gossman, directrice adjointe de la division Asie de Human Rights Watch, critiquant la lenteur des évacuations et les complications procédurales pour l’obtention de visas.
Exercice d’équilibrisme
L’UE est condamnée à un exercice d’équilibrisme entre son devoir moral d’offrir un refuge aux personnes en danger et sa volonté politique d’éviter un flux migratoire en provenance de l’Afghanistan. Au moins un demi-million de personnes pourraient quitter le pays. Traumatisés par l’idée de revivre la crise de l’asile de 2015, les Vingt-Sept veulent envoyer un message de fermeté sur le contrôle de la frontière de l’UE. L’emphase est mise sur la coopération avec les pays voisins – même si le Pakistan et l’Iran accueillent déjà 5 millions d’Afghans – et de transit. Le sujet devait être discuté lors d’une réunion des ministres des affaires intérieures, mercredi, convoquée initialement pour aborder l’instrumentalisation des flux migratoires vers l’UE par la Biélorussie. Il n’est pas question à ce stade de donner un objectif chiffré, alors que les Britanniques ont annoncé leur intention d’accueillir à terme 20 000 personnes.
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Face à la crise afghane, qui comporte également des risques sécuritaires, « l’Europe est hors jeu, mais doit affronter les conséquences, conclut Steven Blockmans, chercheur au Centre for European Policy Studies. Cela montre qu’elle ne peut pas continuer à suivre aveuglément les Etats-Unis dans leurs aventures militaires. » La débâcle afghane laissera une trace indélébile sur l’Alliance transatlantique, dont Washington reste le ténor et qui a piloté la mission en Afghanistan. Mardi, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a dénoncé le retour au pouvoir des talibans comme « une tragédie » qui signe « l’échec des autorités afghanes », essayant de masquer qu’il est aussi celui des Alliés. Le ton était plus sévère côté européen, où M. Borrell a rappelé qu’au-delà de détruire Al-Qaida l’objectif des Occidentaux était aussi de construire un Etat afghan : « La première partie de la mission a réussi, la seconde non. Nous devons reconnaître que des erreurs ont été commises. »
Maria Udrescu(Bruxelles, correspondance)