« La meilleure preuve qu’ils sont authentiques » : quand Hitler adoubait les faux « Protocoles des sages de Sion »
« Il y a cent ans, l’échec d’un fact-check » (3/3). Du 16 au 18 août 1921, le « Times » publie une série prouvant l’inauthenticité d’un célèbre faux antisémite. L’extrême droite, le Parti national socialiste en tête, renverse l’argumentaire de manière fallacieuse.
Par William AudureauPublié hier à 00h48, mis à jour à 08h06
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Pour toute une partie de l’opinion publique, au sortir de l’été 1921, il est désormais acquis que Les Protocoles des sages de Sion, plagiat littéraire et célèbre faux antisémite, n’ont rien d’authentique. Mais pour une importante frange de la population européenne, ultranationaliste, conspirationniste et profondément antisémite, ces démonstrations ne suffisent pas.
Ainsi, le chroniqueur royaliste Roger Lambelin, contributeur au journal L’Action française et traducteur des Protocoles en 1921, évoque, dans la préface de sa réédition de 1925, un « comité de presse institué par les organisations juives de Londres », ironise sur la « mirifique découverte » du Times, et réduit ses conclusions à un travail d’« imagination ». Il fera partie de ceux qui garantiront à ce document une seconde vie, hermétique aux contradictions, et une circulation dans les milieux antisémites radicaux.
Lambelin rappelle qu’aucun témoignage n’atteste que la police tsariste est à l’origine de la falsification. Il n’a pas tout à fait tort : même si l’ouverture des archives russes à la chute de l’URSS ont permis d’espérer une confirmation définitive, la thèse de l’Okhrana demeure discutée aujourd’hui encore par les historiens, comme Michael Hagemeister. Le chroniqueur royaliste concède toutefois au Times que l’origine des prétendues minutes du complot judaïque est « mystérieuse ». Mais sans que cela en réduise la véracité, estime-t-il : dans ce document controversé, Lambelin voit des « inspirations juive et maçonnique ». Même faux, Les Protocoles seraient ainsi dans le vrai malgré eux − un raisonnement que reprennent dans les années 1920 les antisémites de toute l’Europe, et notamment d’Allemagne.
L’artifice rhétorique de la « presse juive »
Adolf Hitler déploie la même rhétorique de mauvaise foi, en estimant que l’article du Times et ses reprises par la presse allemande sont un aveu : « [Les Protocoles] sont censés se fonder sur une “falsification”, comme le gémit et le crie chaque semaine à la face du monde le Frankfurter Zeitung ; c’est bien la meilleure preuve qu’ils sont authentiques. » Un tour d’esprit typiquement antisémite, explique Florent Brayard, coéditeur de Historiciser le mal, réédition critique de Mein Kampf (Fayard, 2021) :
« Le raisonnement est le suivant : l’authenticité des documents est contestée par le “Frankfurter Zeitung”, un journal qui passait dans les milieux völkisch comme un exemple achevé de “presse juive”. Or, les juifs sont supposés mentir en permanence ; leur contestation est donc une preuve de l’authenticité des “Protocoles”. »
De même, à l’instar de Roger Lambelin en France, Adolf Hitler renverse la question de l’origine du document. « Peu importe de quelle tête juive viennent ces révélations (…) l’essentiel est qu’elles révèlent avec une certitude tout à fait effrayante l’essence et l’activité du peuple juif, et qu’elles en dévoilent la cohésion interne et les objectifs finaux. » Le théoricien antisémite en veut pour preuve « la réalité » : à ses yeux, les tumultes géopolitiques de la dernière décennie, de la révolution bolchevique à l’humiliation allemande du traité de Versailles, prouvent l’existence d’une conjuration juive, et donc l’authenticité du plan machiavélique des Protocoles.
Adolf Hitler croit à ce faux antisémite, parce qu’il confirme ses délires, et rien ne l’en fera dévier. Jusqu’aux dernières années de sa vie, en dépit du procès qui établit définitivement leur fausseté, en 1934, le dirigeant nazi refuse d’admettre leur caractère frauduleux, rapporte Goebbels le 13 mai 1943 dans son Journal :
« J’en ai parlé ce midi au Führer. Il estime que “Les Protocoles” sionistes peuvent être considérés comme absolument authentiques. Personne ne pourrait avoir une aussi extraordinaire aptitude à décrire les menées juives en vue de la domination mondiale, telles que les juifs eux-mêmes les perçoivent. »
Ces Protocoles seront notamment utilisés à des fins de propagande à partir de 1933 et jusqu’en 1939.
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Une « mentalité religieuse », « comparable aux sectes »
Aucun article n’aura donc réussi à faire douter les dirigeants nazis de l’authenticité de leur bible antisémite, ni à ébranler leur croyance délirante en un complot juif. « La pensée hitlérienne est indifférente à la recherche de la vérité et au souci de la liberté, relève le politologue et historien Pierre-André Taguieff. Elle est foncièrement hostile au pluralisme et à la discussion fondée sur des raisons ainsi que sur le respect du contradicteur. »
Dieter Wisliceny, un des cadres du système concentrationnaire du IIIe Reich, comparera en 1946 la logique nazie à l’obsession médiévale des chasseurs de sorcière : « Il est absolument impossible d’opposer à de telles conceptions des arguments logiques, il s’agit d’une mentalité religieuse telle qu’elle préside à la formation de sectes. »
Aujourd’hui encore, Les Protocoles des sages de Sion continuent de circuler. Ils ont survécu au nazisme, distribués sous le manteau dans les milieux antisémites d’après-guerre ; se sont diffusés au Proche-Orient, nourrissant la rancœur arabe contre Israël ; et sont encore cités en 2021 dans les sphères conspirationnistes. Pour Pierre-André Taguieff, leur persistance à travers les époques montre l’attrait de la pensée magique à l’âge de la sécularisation :
« Les “Sages de Sion” sont les nouvelles figures du “Prince de ce monde” ou du “Prince des ténèbres”, Satan. En réinventant le diable, on retrouve un équivalent du sens perdu : le monde redevient animé, rempli de forces obscures et de puissances occultes. Il est remythologisé. »
En 2021, certains voient derrière la pandémie de Covid-19 la main de conjurés aux noms choisis – Rothschild, Soros, Buzyn… Face à l’adhésion quasi religieuse à une explication manichéenne du monde, le Covid-19 et l’épidémie de conspirationnisme qui l’ont accompagnée ont à nouveau montré les limites de ce que Voltaire appelait la « science stérile des faits et des dates ».
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Laurent Bigot, maître de conférences en sciences de l’information à Tours, se désespère :
« Quelle que soit l’ampleur du travail fait, la minutie, la rumeur circule toujours. De la même façon qu’il y a encore des platistes, alors qu’on peut penser qu’en étant allé dans l’espace, cela suffirait [à les convaincre que la Terre est ronde], mais non. Rien ne suffit pour déboulonner une rumeur dans le cerveau de quelqu’un. »
Quand la vérité n’a « aucune importance »
Après quatre années de trumpisme, l’échec du fact-check du Times résonne ainsi de manière troublante. Des Protocoles des sages de Sion hier à la théorie du Great Reset aujourd’hui, une même fascination pour un pseudo-plan fantasmé résiste à toute forme de contradiction. « La séquence que nous venons de vivre nous permet de mieux comprendre, par l’expérience, ce qui se passait il y a un siècle, lors de la République de Weimar », estime l’historien du nazisme Florent Brayard, qui compare l’adhésion aux Protocoles à la récente notion de « faits alternatifs », qui, par définition, résistent à la confrontation au réel. « Pour ce type de mouvements politiques, la vérité n’a aucune importance et les dénonciations extérieures n’ont aucune prise sur la conviction des acteurs. »
Les tours de passe-passe intellectuels des penseurs du IIIe Reich continuent ainsi d’être employés. « Pour savoir qui dit la vérité, suivez la censure… », arguent de nombreux militants antirestrictions, qui considèrent chaque article de fact-checking comme une attaque téléguidée en haut lieu. Même les contradictions les plus irréfutables sont désamorcées, au prétexte que les fausses informations renfermeraient malgré tout une part de vrai – argument ultime des nazis pour réhabiliter Les Protocoles.
Le 8 août 2021, une pancarte brandie par une ancienne membre du Front nationallors d’une manifestation anti-passe sanitaire a suscité l’indignation. Dessus, une question accusatrice rhétorique « Mais qui ? », et une liste de « traîtres » aux noms principalement juifs, perpétuent l’imaginaire du complot judaïque distillé par Les Protocoles. Un siècle après l’échec du Times, quel article réussira enfin à ramener la folie antisémite à la raison ?Retrouvez les épisodes de « Il y a cent ans, l’échec d’un fact-check »
Du 16 au 18 août 1921, le quotidien britannique Times publie une série prouvant l’inauthenticité d’un célèbre faux antisémite. Le Monde retrace son histoire en trois articles.
- Episode 1 : « Les Protocoles des sages de Sion », fake news antisémite à succès des années 1920
- Episode 2 : « La source des “Protocoles”, enfin la vérité » : quand le « Times » inventait le fact-checking
- Episode 3 : « La meilleure preuve qu’ils sont authentiques » : quand Hitler adoubait les faux « Protocoles »