
Bill Gates, noble guerrier philanthropique
FABRICE NICOLINO· MIS EN LIGNE LE 26 JUILLET 2021
https://charliehebdo.fr/2021/07/international/bill-gates-noble-guerrier-philanthropique/
Comment fait Bill Gates pour gagner tant d’argent ? Plus il en dépense avec sa Fondation, plus il en gagne. Plus 24 milliards de dollars en 2020, alors qu’il assurait en 2006 vouloir consacrer 95% de sa fortune à la « lutte contre la pauvreté ». Heureusement pour lui, il sait donner aux nécessiteux que sont la Banque mondiale, les promoteurs des OGM et les centres de recherche de l’agriculture industrielle.
Qui oserait critiquer pareil bienfaiteur de l’humanité ? Comme on va le voir, une ONG épatante qui s’appelle Grain. Bill Gates pèse autour de 130 milliards de dollars. Ça va, ça vient, ça augmente chaque jour. Si Gates claquait 833 000 euros par jour sans plus rien gagner, il lui faudrait 400 ans pour venir à bout de son argent de poche. Avec ça, il est bon, très, très bon. Une sorte d’Ange. N’a-t-il pas créé, avec son épouse Melinda – ils viennent d’annoncer leur divorce – la Fondation Bill et Melinda Gates ? Dotée de 50 milliards d’euros, elle donne chaque année cinq milliards à divers projets. Plus grand donateur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – 10% du budget total – elle entend en très grande gentille qu’elle est, lutter contre les maladies et la pauvreté.
En Afrique, la Fondation est chez elle. Elle investit par milliards et a lancé en 2006 avec la Fondation Rockefeller, l’Alliance pour une révolution verte en Afrique. C’est vraiment sympa de pareillement s’entêter pour la bonne cause. À la fin des années cinquante et soixante, l’argent de la Fondation Rockefeller a permis à cette supposée « révolution verte » de répandre partout dans les pays du Sud grosses machines, gros tracteurs, gros tuyaux, grosses pompes à eau, flots d’engrais et de pesticides de synthèse. Mais l’Afrique était honteusement restée à l’écart du grand progrès américain, d’où cette vertueuse alliance qui pourrait faire croire, à première vue, que la philanthropie made in Gates est une autre manière de gagner de l’argent.À LIRE AUSSI :Bill Gates : faux Robin des bois, mais vrai requin
Vilaine hypothèse confirmée par deux documents bolcheviques. L’un s’interroge sur l’influence que de telles sommes d’argent peuvent avoir sur des États pauvres et des systèmes de santé inexistants. Titre anglais : « Philanthropic Power and Development: Who Shapes the Agenda ? » Soit : Pouvoir philanthropique et développement, qui définit l’agenda ? Les deux auteurs du rapport travaillent pour une ONG qui a un statut consultatif auprès de l’ONU, Global Policy Forum. Que des charlatans ? Ben, peut-être pas.
Le second vient, comme annoncé au départ, de Grain. Dans un texte très documenté, Grain raconte en détail ceci : « La Fondation Bill et Melinda Gates a dépensé près de 6 milliards de dollars au cours des 17 dernières années pour essayer d’améliorer l’agriculture, principalement en Afrique ». Mais à qui est allé l’argent ? Eh bien, essentiellement en direction de deux cibles. D’une part, de grosses entreprises du Nord en quête de marchés. D’autre part, des technologies si « avancées » qu’elles sont entre les mains de centres de recherche ou de transnationales, tous installés au Nord, là où il fait si bon vivre.À LIRE AUSSI :Lu pour vous : Comment éviter un désastre, selon Bill Gates
Exit les peuples, leurs savoir-faire, leurs richesses culturelles, la biodiversité, les semences locales, les productions vivrières. Mais citons plutôt, car le réel parle :
« Près de la moitié des subventions de la Fondation destinées à l’agriculture sont allées à quatre grands groupes : le réseau mondial de recherche agricole du CGIAR, l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA – créée en 2006 par la Fondation Gates elle-même avec la Fondation Rockefeller), la Fondation africaine pour les technologies agricoles (AATF – un autre centre technologique poussant à l’utilisation des technologies de la Révolution verte et des OGM en Afrique) et un certain nombre d’organisations internationales (Banque mondiale, agences des Nations Unies, etc.). L’autre moitié a bénéficié à des centaines d’organisations travaillant dans la recherche, le développement et l’élaboration de politiques à travers le monde. La Fondation Gates affirme que 80 % de ses subventions sont destinées aux agriculteurs africains. Mais sur les fonds accordés à ces centaines d’organisations, une énorme proportion, 82 %, a été versée à des groupes basés en Amérique du Nord et en Europe, et moins de 10 % à des groupes basés en Afrique ».
Encore plus clair : depuis que Gates a lancé sa Fondation en 2000, il n’a cessé de s’enrichir alors qu’il jurait en 2006 vouloir consacrer 95% de sa fortune à la « lutte contre la pauvreté ». Au cours de la seule année 2020, il aurait gagné 26 milliards de dollars. N’y aurait-il pas quelque chose qui clocherait ? Le Monde Afrique, supplément publié par Le Monde, a été créé « pour raconter la mutation accélérée en cours sur le continent ». Mais bien sûr, ça coûte. Alors, magie de la philanthropie, La Fondation Bill & Melinda Gates contribue au financement du « Monde Afrique » depuis le lancement de cette rubrique en 2015. Tout va bien. Dans le meilleur des mondes possibles. Non ?
Bill Gates : faux Robin des bois, mais vrai requin
JACQUES LITTAUER· MIS EN LIGNE LE 6 MAI 2020
Au fil des années, Bill Gates s’est construit une légende dorée de plus grand bienfaiteur de l’humanité, à travers les actions menées par sa fondation. En regardant de plus près, on voit toutefois que la réalité n’est pas aussi reluisante. Loin de là.
En avril 2015, Bill Gates, le fondateur et ancien PDG de Microsoft, prononce une conférence au titre clair : « La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts ».
Il y explique que, quand il était petit, il y avait un baril rempli d’eau et de nourriture chez ses parents car ils craignaient l’hiver nucléaire. Mais la menace a changé : « Si quelque chose tue plus de 10 millions de gens dans les prochaines décennies, ça sera probablement un virus hautement contagieux (…). Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine épidémie. »
Avec le virus Ébola, qui a fait des dizaines de milliers de morts, « nous avons eu de la chance », estimait Bill Gates, car « Ébola ne se propage pas dans l’air ». De ce fait, la plupart des gens étaient tellement malades qu’ils restaient cloués au lit. De plus, peu de zones urbaines ont été touchées. Mais, avertissait Bill, « la prochaine fois, on ne sera sûrement pas aussi chanceux. Il peut y avoir un virus où les gens infectés se sentent en bonne santé et prennent l’avion ou vont au supermarché ». https://embed.ted.com/talks/bill_gates_the_next_outbreak_we_re_not_readyBill Gates prédisant l’avenir en 2015
Bill se faisait visionnaire : « Observons une modélisation d’un virus se propageant dans l’air, comme la grippe espagnole en 1918. Voilà ce qu’il se passerait : il se propagerait à travers le monde entier très rapidement. Et 30 millions de gens mourraient de cette épidémie ». Bill Gates souhaitait donc que l’épidémie Ébola serve « d’avertissement ». « Si nous commençons maintenant, disait Bill, nous pouvons être prêts pour la prochaine épidémie ».
En 2015, il n’a pas été entendu. Mais en 2020…
Bill Gates en 2020 : comme un prophète en tous les pays
https://charliehebdo.fr/2020/05/economie/bill-gates%E2%80%AF-faux-robin-des-bois-mais-vrai-requin/
Le déclenchement de la pandémie a fait de Bill Gates un oracle que les dirigeants politiques dépassés par la situation viennent consulter. On voit ainsi Bruno Le Maire se mettre en scène au téléphone avec Bill, dans son bureau de Bercy, avec l’impression gênante de voir un élève médiocre frimer devant ses copains parce qu’il a le numéro de téléphone de la maîtresse…

De même, Melinda Gates, qui dirige avec lui leur fondation, a droit à un long entretien aux Échos dans lequel elle y fait tranquillement la publicité pour son initiative Gavi, fondée sur la vaccination, à qui elle attribue le mérite d’avoir « divisé par deux la mortalité infantile ».
Son modèle est clair : les États, au mieux, ne servent à rien et, souvent, foutent tout en l’air, alors comptons sur « l’industrie, la recherche, et les financements privés ». Melinda le dit avec simplicité : la raison d’être de leur fondation a toujours été « la défense des plus vulnérables, partout dans le monde ». Et le premier exemple qu’elle donne est le fait, aux États-Unis, de « connecter des élèves défavorisés qui ne vont plus à l’école ». Deuxième exemple : le développement du paiement mobile en Afrique, en Inde et au Bangladesh. Je me demande bien quel matériel ils leur fournissent dans tous ces cas…
Melinda le sait, les pays sont « sous une pression budgétaire terrible pour répondre aux besoins de leurs citoyens ». Pourtant, il n’y a jamais eu autant de milliardaires. Comment expliquer ce paradoxe, Melinda ? (Indice : la réponse est un mot de cinq lettres qui comme par « i » et finit par « t » avec « m », « p » et « ô » au milieu).
Et, attention, Mme Gates, parce que si le monde d’après « pourrait beaucoup ressembler à l’après-Seconde Guerre mondiale », comme vous le dites, je vous rappelle que dans ce monde là, il y avait, dans votre pays, un Président qui s’appelait Roosevelt, et qui taxait les très hauts revenus jusqu’à 94 % !
La Fondation « World Company »
Oui mais leur fondation, est-ce qu’elle n’a pas sauvé des millions de gens ? Comme l’explique le journaliste Lionel Astruc, auteur d’une enquête approfondie sur le sujet, Bill et Mélina Gates veulent réellement sauver l’humanité.
Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. C’est horrible, mais c’est vrai : les gentils Bill et Melinda font plus de mal que de bien. Pourquoi ? Parce que leur fondation est financée par un trust constitué des pires entreprises de la planète : malbouffe (Coca-Cola), industrie du pétrole, les mines, l’empire de la grande distribution néo-esclavagiste Walmart, les OGM… et même des entreprises d’armement !
Et tous ces gens n’hésitent pas à se servir : quand la Fondation engage un programme de lutte contre le paludisme et le sida, le laboratoire qui mène les recherches fait tout naturellement partie du trust qui finance la Fondation. En français, cela s’appelle du conflit d’intérêts. Mais, pour Bill, c’est de l’efficacité.
Lorsque l’on va sur le site de la Fondation Gates, un message s’affiche en énorme :

Le problème est que Gates promeut partout où il passe les multinationales – il leur doit tout et ne connaît que ça. En particulier, avec son projet « One agriculture », la Fondation Gates pousse à mort pour une agriculture industrielle, intensive, avec pesticides, insecticides, homicides. Rêver d’une seule agriculture pour tout le monde, quelle horreur…
Comme le dit Astruc, Gates n’a pas confiance dans la nature, mais dans la technologie. Et les élus, qui doivent voter, en Afrique ou en Asie, pour ou contre les OGM savent très bien ce qu’en pense Bill.
Bref, les époux Gates ont réussi leur coup. Quand, quelque part sur notre petite planète bleue, une personne pense « philanthropie », sa pensée suivante est souvent pour Bill et Melinda Gates, alors qu’ils consolident, jour après jour, un système profondément inégalitaire.
Bill, ce délinquant
Et pourtant ce n’était pas gagné d’avance. Retour sur un événement déclencheur. Le début des années 2000 est marquée par le (premier) procès perdu par Microsoft aux États-Unis. Une décision qui laisse Bill rincé, écœuré, humilié devant ses « fellow citizens ». Le soi-disant petit génie de l’informatique était, d’un coup, apparu pour ce qu’il est : un homme d’affaires impitoyable qui ruine ses concurrents dès que l’occasion se présente.
Certes, le procès, intenté par l’État américain et 20 États fédérés, portait simplement sur le fait que Microsoft obligeait ses utilisateurs à utiliser son navigateur plutôt que celui de leur choix. Il n’y avait clairement pas mort d’homme. Mais il a été fatal à Microsoft car il a démontré que, contrairement à ce qu’avaient plaidé les avocats de Bill Gates, la « nouvelle économie » n’était pas différente. Elle était comme toutes les autres formes de capitalisme avant elle : prédatrice, et non pas ouverte à la diversité.
Après des années de procédure, cela a dû être un choc pour Bill Gates, lui qui se voyait en héraut d’un nouveau monde, ouvert, décentralisé, où plus on était petit plus on pouvait gagner parce que l’on était plus agile que les gros, d’entendre le juge Thomas Penfield Jackson dire que, selon lui, il n’y avait « pas de différence fondamentale entre Bill Gates et John D. Rockefeller », « pas de différence fondamentale entre Microsoft et Standard Oil ».
Voilà donc Bill Gates ramené aux Barons Voleurs, dont la mémoire est très vivace outre-Atlantique, et au pire monopole de l’histoire des États-Unis, la Standard Oil, la compagnie pétrolière de Rockefeller, dont les comportements étaient tellement outranciers qu’ils ont été à l’origine d’une des plus ambitieuses législation anti-monopoles du monde.
Microsoft, Maxiproblème
En réalité, le nombre de problèmes causés par Microsoft est tellement long que la page Wikipédia qui les recense vous occupera durant de longues heures : pratiques anti-concurrentielles qui permettent de faire exploser les profits ; autorisations données à la NSA (National Security Agency), l’agence de renseignement américaine, pour écouter des conversations sur Skype ou lire des mails sur Hotmail ; condamnations à répétition par l’Union européenne ; ordinateurs « donnés » à des tas de pays, y compris la France, en échange de renvois d’ascenseurs…
Pour contrer tout ça, Bill Gates ne cesse de proclamer qu’il est devenu une autre personne. Microsoft, c’était la course à la thune, le businessman agressif. La Fondation, ce serait sa face claire, le business angel. En fait, il est tout à fait possible que la fondation Gates se révèle, in fine, pire que cette merde de Microsoft, en raison de son emprise sur les États et les organisations internationales.
Car savez-vous qui est le premier contributeur volontaire au budget de l’Organisation Mondiale de la santé ? La Fondation Bill et Mélinda Gates, bien sûr, avec 229 millions de dollars. Soit, à eux seuls, 5 fois plus que la France, qui ne verse que 42 millions d’euros (voir ce tableau). On comprend, dans ces conditions, que Bruno soit tout guilleret d’avoir Bill au téléphone.
En 1911, la Cour suprême américaine imposa l’éclatement de la Standard Oil, l’empire de Rockefeller qui contrôlait la quasi-totalité du raffinage et de la distribution du pétrole aux Etats-Unis. Aujourd’hui, une majorité d’Américains estiment que les marchés sont truqués en faveur de l’élite. Mais Bill, lui s’en tire bien : because he is a nice guy, you know.