Le pouvoir d’influence délirant des dix milliardaires qui possèdent la presse française
PAR AGNÈS ROUSSEAUX 5 AVRIL 2017

Dix milliardaires ont pris le contrôle d’une grande partie des médias français. Ces oligarques, venus du BTP, de l’armement, du luxe ou de la téléphonie, ont accaparé les grands quotidiens nationaux, les chaînes de télévision et les radios, pour asseoir leur influence. Avec à la clé, conflits d’intérêts, censures, pressions, licenciements, ingérence malsaine… Cette concentration des moyens de production de l’information entre les mains de quelques uns met en péril l’indépendance de la presse dans notre pays. Et porte ainsi atteinte au fonctionnement démocratique. Comment garantir la liberté de l’information et le pluralisme de la presse ? Résumé d’une situation critique, à l’occasion de la campagne #LibertéEgalitéInformés.
À qui appartient la presse française ?
Le secteur de la presse en France est un grand Monopoly. Tout s’achète, tout se vend, les journaux, les télés, les radios. Quelques milliardaires se partagent le gâteau. Résultat : 90 % des quotidiens nationaux vendus chaque jour appartiennent à 10 oligarques ! D’après les calculs de Basta !, les mêmes possèdent des télévisions et radios qui totalisent respectivement 55% et 40% des parts d’audience [1]. Vous avez donc une grande probabilité de lire, regarder ou écouter chaque jour des médias qui appartiennent à ce petit cercle de milliardaires.

Cela pose plusieurs problèmes. La concentration d’abord. Est-il sain qu’une si grande part de la presse appartienne à quelques personnes, richissimes, faisant partie d’une caste de privilégiés ? L’indépendance, ensuite. Est-il normal que les principaux médias de notre pays soient entre les mains de marchands d’armes, d’entreprises du luxe, du BTP, de la téléphonie, de banquiers ou de fabricant de toilettes ? Comment ces propriétaires peuvent-ils concilier liberté de l’information et intérêts privés ? Comment TF1, BFM-TV, Le Monde, Libération peuvent-il produire en toute indépendance des enquêtes sur le secteur de la téléphonie, quand leurs propriétaires sont les patrons de Free, Bouygues Telecom et SFR ? Comment les journalistes du Figaro peuvent-ils porter un regard critique sur la politique de défense de la France, quand le propriétaire de leur journal vend des avions de chasse à l’État français ? Enfin, cette situation ne peut qu’encourager la reproduction d’un système économique qui assure la continuité des intérêts financiers de cette petite classe de possédants. Ils constituent une véritable communauté d’intérêt ! Et ce qui motive de riches patrons à créer des conglomérats médiatiques – qui ne rapportent pas vraiment d’argent – c’est d’abord la possibilité d’acheter de l’influence.
Qui sont ces 10 milliardaires ?
Ils sont cinq à faire partie du cercle des dix premières fortunes de France : Bernard Arnault, PDG du groupe de luxe LVMH (patron des Echos, du Parisien), Serge Dassault (Le Figaro), François Pinault (Le Point), Patrick Drahi, principal actionnaire de SFR (Libération, L’Express, BFM-TV, RMC), Vincent Bolloré (Canal+). On trouve ensuite Xavier Niel, patron de l’opérateur de téléphonie Free et 11ème fortune de France, qui s’est associé avec Pierre Bergé, héritier du couturier Yves Saint-Laurent, et avec le banquier Matthieu Pigasse, pour devenir propriétaire du groupe Le Monde (L’Obs, Télérama, La Vie…). Matthieu Pigasse possède également Radio Nova et l’hebdomadaire Les Inrocks.
Martin Bouygues, 30ème fortune de France, est propriétaire du groupe TF1. La famille Mohn, qui contrôle le groupe allemand Bertelsmann [2], est propriétaire de M6, RTL, Gala, Femme actuelle, VSD, Capital,… Viennent ensuite Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, Paris Match, du JDD, de Virgin radio, RFM, Télé 7 jours, et Marie-Odile Amaury, qui possède L’Equipe (et dont le groupe est, par l’une de ses filiales, organisateur du Tour de France notamment). Petite précision : ces deux derniers ne sont « que » millionnaires, avec tout de même une fortune évaluée entre 200 et 300 millions d’euros. A ce « Top 10 », on pourrait aussi ajouter la famille Bettencourt qui finance le journal ultra-libéral L’opinion. Ou le milliardaire d’origine libanaise Iskander Safa, 71ème fortune de France et propriétaire du très réac Valeurs actuelles.
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Conflits d’intérêts en pagaille
Quelles sont les conséquences sur l’indépendance des médias ? Un mélange des genres pour le moins douteux, qui peut mettre les journalistes en porte-à-faux. Comment TF1 pourrait-il produire des enquêtes critiques sur les abus des partenariats publics-privés (PPP) quand son propriétaire, Bouygues, fait partie des multinationales du BTP qui bénéficient de ces juteux contrats ? Autre exemple : comment un média peut-il s’intéresser de près aux affaires d’évasion fiscale quand son patron manifeste un attrait prononcé pour les paradis fiscaux ? C’est la question que doivent se poser les journalistes de BFM-TV à chaque nouveau scandale fiscal.
Leur boss, Patrick Drahi, a échafaudé, à partir de sa holding personnelle, un opaque et complexe montage de filiales et de trusts, dispersés au sein de paradis fiscaux notoires : Guernesey, Suisse ou Luxembourg. Comment BFM évoque-t-elle le scandale des Panama Papers, dans lequel apparaît le nom de Patrick Drahi ? « Vous avez vu la réaction des gens qui ont été cités ? Ils se défendent c’est normal. Patrick Drahi, par exemple, qui reconnaît avoir une société, mais rien d’illégal. (…) Est-ce que finalement c’est la bonne méthode de jeter en pâture des noms de personnalités, sans qu’elles aient vraiment la possibilité de se défendre ? », explique ainsi l’animateur Olivier Truchot dans son émission BFMStory…
Voir l’organigramme de l’empire industriel de Patrick Drahi, réalisé par l’économiste Benoît Boussemart et publié par Le Canard enchainé (cliquez sur l’image) :

Autre problème, les proximités entre patrons de presse et politiques. C’est Nicolas Sarkozy, proche de Bernard Arnault, qui annonce en 2007 aux journalistes des Echosle nom de leur nouveau patron ! Car ces richissimes propriétaires de presse entretiennent quelques affinités avec des responsables politiques : lors du mariage de Nicolas Sarkozy avec Cécilia Ciganer-Albéniz, les deux témoins sont… Bernard Arnault et Martin Bouygues. C’est sur le yacht d’un autre ami, Vincent Bolloré, que Nicolas Sarkozy choisit d’aller se reposer après son élection en 2007. « Arnaud est plus qu’un ami, c’est un frère », déclare encore Nicolas Sarkozy à propos de l’héritier Lagardère. Enfin, il compte Serge Dassault parmi les clients de son cabinet d’avocats. La moitié de ces dix propriétaires de presse sont des proches de l’ancien président. Bref, question indépendance, on repassera !
Quel que soit l’impact réel de ces connivences et les éventuelles pressions, les dégâts du soupçon – le fait que ces riches patrons se trouvent en conflit d’intérêts, en situation de pouvoir abuser de leur position pour leur intérêt propre – sont bien là. Cette simple suspicion produit une délégitimation du secteur de la presse. Conséquence : seuls 34% des Français estiment que les médias fournissent des informations dignes de confiance. Plus de deux tiers des Français pensent que les médias subissent des pressions commerciales ou politiques qui impactent les informations délivrées [3].
Licenciements et coups de pression
Lorsqu’on est journaliste, peut-on travailler en toute indépendance dans cette situation ? Quelques exemples – la face visible de l’iceberg des pressions souterraines ! – montrent que ce n’est pas le cas : l’ingérence de ces patrons est bien réelle. Certains ont une fâcheuse tendance à faire le ménage en arrivant, pour mettre à la tête des médias des dirigeants compatibles avec leurs intérêts, avec pour mission de purger les rédactions. Un cas d’interventionnisme remarqué fut la nomination de Guillaume Zeller, catholique traditionaliste, comme directeur de l’information du groupe Canal+, par Vincent Bolloré. Ce dernier semble vouloir actuellement enterrer Canal+, après avoir vidé de ses forces vives la rédaction d’iTélé, rebaptisée CNews, après la plus longue grève de l’histoire de la télévision.
Il semble ne plus y avoir de limites à ce « grand ménage ». En 2016, Aude Lancelin, directrice adjointe de la rédaction de L’Obs, est licenciée pour des raisons politiques. En 2017, Olivia Recasens, directrice adjointe de la rédaction du Point, est limogée du jour au lendemain, pour faute grave, et pour des motifs réels tout aussi inavouables. Autant de coups de pression, qui envoient un message clair aux rédactions : pas de vagues, rentrez dans le rang !
Ingérence et censures
Le patron de M6, Nicolas de Tavernost, avoue avoir exercé des pressions sur les journalistes de la chaîne pour « ne pas contrarier des clients ». Il explique ainsi avoir censuré une émission de Capital sur la téléphonie. Autre cas notable, la censure par Vincent Bolloré d’une enquête sur le Crédit mutuel, qui devait être diffusée par l’émission « Spécial investigation » sur Canal+. Un simple coup de fil a suffi pour contenter la banque, partenaire de Vincent Bolloré, qui ne voulait pas voir sortir cette enquête. Reporters sans frontières et le collectif « Informer n’est pas un délit » dénoncent par ailleurs la censure et la déprogrammation de quatre documentaires qui devaient être diffusés par Canal+.
Un autre risque, plus pervers car plus discret, est l’autocensure de journalistes. Des journalistes qui veulent bien faire leur métier, mais qui n’osent plus proposer des articles sur des sujets sensibles, ou qu’ils savent problématiques pour le propriétaire de leur média. Sans compter les pressions économiques, avec les suppressions de postes et des moyens nécessaires à tout travail d’enquête. Promouvoir des logiques managériales « musclées », imposer des contraintes économiques fortes sur la production de l’information, précariser les rédactions mises en permanence sur la sellette, bref, promouvoir une information low cost, est aussi une forme de censure.
A cette liste des moyens de censure, il faudrait ajouter les « poursuites baillons », dont l’objectif est de dissuader les médias de s’emparer de certaines affaires (lire notre article « Bolloré, la presse et les poursuites ‘homéopathiques’ en diffamation »). Ou les mesures de rétorsion, comme celle de Bernard Arnault, ulcéré par le titre « Casse-toi, riche con » de Libération, lors de sa demande de naturalisation en Belgique en 2012, et qui décide de couper les budgets de publicité alloués par le groupe LVMH au quotidien.
Comment cela évolue-t-il ?
Pas vraiment vers davantage de pluralisme ! En quelques mois, en 2015, on a vu le rachat par Patrick Drahi de Libération et du cinquième groupe de presse magazine en France, Express-Roularta, ainsi que sa prise de participation (à 49%) dans NextRadioTV (BFMTV, RMC). A la même période, Bernard Arnault, déjà propriétaire des Échos, rachète Le Parisien et Aujourd’hui en France, le groupe Le Monde rachète L’Obs, et Vincent Bolloré prend le contrôle de Canal +, via Vivendi. Des banques sont également entrées dans ce jeu de Monopoly. Le Crédit mutuel est ainsi devenu en dix ans l’unique propriétaire du groupe EBRA, premier groupe de presse quotidienne régionale, implanté dans l’Est de la France (Le Dauphiné libéré, Le Progrès, Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Est républicain…) [4]. Et le Crédit agricole est devenu actionnaire de journaux régionaux, comme La Voix du Nord et Le Courrier picard (via le groupe belge Rossel).
Ce petit milieu multiplie les participations croisées [5]. En parallèle de cet accaparement, ces milliardaires ont mis la main sur l’ensemble de la chaine de production. Exemple avec les entreprises de production de contenus : c’est Lagardère qui produit pour France 5 les émissions « C dans l’air », par l’intermédiaire de sa société Maximal Productions. Ces oligarques sont aussi propriétaires des « tuyaux » de diffusion, comme les « box » (FreeBox, Bbox, Box SFR) qui permettent la diffusion dans tous les foyers de France d’internet et de la télévision. Une intégration « verticale » qui concentre la diffusion d’une grande part de l’information entre les mains de ceux qui détiennent les clés de sa production.
L’information devient ainsi un produit comme les autres : l’opérateur de télécoms SFR propose ainsi une box Internet « à partir de 19,99 euros par mois », avec, pour le même tarif, l’abonnement numérique à 18 journaux. « Une machine à tuer le journalisme de qualité », estime Le Point. Un peu comme un cadeau bonus. On achète le tuyau – une connexion web – et on gagne en prime un produit secondaire, des médias.
En quoi cela nous concerne tous ?
On pourrait se dire que chaque société a les médias qu’elle mérite. Ou que chacun lit, écoute, regarde ce qu’il veut. Que tout le monde peut faire son propre tri dans le flot médiatique. Sauf que les médias ne sont pas un business comme un autre. Défendre l’indépendance de la presse, ce n’est pas un combat « corporatiste », un « truc de journalistes » qui se battraient pour leur outil de travail. Il ne peut pas y avoir de démocratie forte, voire même de démocratie tout court, sans citoyens informés, et bien informés. L’information est un bien public. Autant de médias sous contrôle d’une petite oligarchie, véritables chiens de garde du néolibéralisme, c’est une atteinte à nos libertés fondamentales.
Cette situation n’est pas une fatalité. Lutter contre tout ce qui encourage la concentration des médias et leur financiarisation est possible (voir les propositions de la campagne #LibertéEgalitéInformés). On pourrait mettre en place des dispositifs anti-concentration plus exigeants. Ou interdire le contrôle de médias par des entreprises qui dépendent de marchés publics – Bouygues, Dassault,… – comme le propose l’association Acrimed. Ou conditionner le versement des aides à la presse aux médias qui ne sont pas détenus par des milliardaires, dont les intérêts principaux ne sont pas dans le secteur de la presse. Voire même, soyons fous, limiter ces aides aux médias à but non lucratif, qu’ils soient privés, coopératifs ou associatifs.
Il est nécessaire que ces propositions et réformes salutaires – ou d’autres ! – soient discutées et débattues. Mais aussi les conditions qui favoriseront l’émergence, le développement et la consolidation de médias indépendants, pour garantir le pluralisme de l’information en France. Défendre et faire vivre une presse libre ne semble malheureusement pas une priorité pour bon nombre de candidats à l’élection présidentielle.
Voir la campagne #LibertéEgalitéInformés, lancée par le collectif Informer n’est pas un délit (dont fait partie la rédaction de Basta !) et Reporters sans frontières
Pour aller plus loin :
Acrimed, « Les grandes manœuvres de concentration multimédia : comment et pourquoi ? »
Acrimed, « Concentration des médias : convergences et dépendances »
Le Monde diplomatique, « Médias français : qui possède quoi »
Laurent Mauduit, « Main basse sur l’information ! », Médiapart
Laurent Mauduit, Main basse sur l’information, Éditions Don Quichotte, 2016
Aude Lancelin, Le monde libre, Editions Les liens qui libèrent, 2016
Et pour lire des médias indépendants :
Vous pouvez consulter l’itinéraire conseillé par Basta ! et la liste des 150 médias membres du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil). Bonne lecture !
Les articles publiés pour la campagne #LibertéEgalitéInformés :
Par Médiapart : #LibertéEgalitéInformés : des censures et des pressions, en veux-tu en voilà !
Par Les Jours : Manuel de manipulation du journaliste en campagne et La matinée où l’affaire Fillon a été supprimée d’i-Télé
Par France Inter :
La chronique de Nicole Ferroni : Informer n’est pas un délit, c’est un défi !
L’invité de 8h20 : Patrick Boucheron : « On adore détester, on est au spectacle d’une parole dont on n’attend plus d’effet de vérité »
Par Street Press : Coups de matraque, tirs de flashball et fiche S : Journalisme en état d’urgence
Par Télérama : Une journée pour interpeller les candidats à la Présidentielle sur la liberté de l’information
L’infographie de CFactuel
Par Reporterre : Quand les puissants tentent de bâillonner l’information
Par L’Humanité : Médias. Informer n’est pas un délit, c’est même un devoir
Par Alternatives économiques, « Le modèle économique des médias s’effondre totalement »
Par La Télé libre (reportage vidéo) : Les Colleurs de la Liberté de l’Information
La tribune relayée par MarsActu, Le Journal minimal, AngersMag, Made in Perpignan, Causette, ArtSixMic, Médiacités, Revue XXI, DailyNord, ArtsHebdo Médias, L’Accent Bourguignon, Explicite, Le Zéphyr…
Notes
[1] Méthodologie : Audience cumulée des médias appartenant (à titre personnel ou via des entreprises contrôlées par eux, leurs héritiers ou leur famille proche) à Bernard Arnault, Serge Dassault, François Pinault, Patrick Drahi, Vincent Bolloré, Martin Bouygues, le trio Xavier Niel – Pierre Bergé – Matthieu Pigasse, Marie-Odile Amaury, Arnaud Lagardère, la famille Mohn (groupe Bertelsmann). Sources des calculs de l’audience : 1 / Radio : Audience de la radio en France métropolitaine en novembre-décembre 2016, en semaine (lundi-vendredi), mesurée auprès de 28 425 personnes âgées de 13 ans et plus, par Médiamétrie. 2 / Presse écrite : Selon chiffres de diffusion des quotidiens nationaux français (les propriétaires de 6 quotidiens sur 8 appartiennent à la liste ci-dessus). Source : Classement Presse Quotidienne Nationale 2016, ACPM. 3 / Télévision : Part d’audience et couverture nationale des agrégats et des chaînes de télévision pour l’année 2016, du lundi au dimanche, pour les Français de 4 ans et plus. Chiffres Médiamétrie, Médiamat Annuel 2016.
[2] La famille Mohn détient aujourd’hui 19% du capital du groupe, le reste des parts étant détenues par des fondations créées notamment par la famille Mohn. Voir la structure du capital. C’est l’un des seuls groupes ici cités qui a une grande partie de ses activités dans le secteur de la presse et de l’édition.
[3] Source : Eurobaromètre spécial 452, Pluralisme des médias et démocratie, Septembre – Octobre 2016.
[4] En terme de concentration, la situation n’est guère plus enviable du côté de la presse régionale : la majorité de la presse quotidienne appartient à sept groupes (Ouest-France, Hersant, Rossel, La Dépêche, La Provence, Sud-Ouest et Crédit mutuel).
[5] Lire « Concentration des médias : convergences et dépendances », par Benjamin Lagues, Denis Perais, Martin Coutellier, Sophie Muret, publié par Acrimed : « En 1998, déjà, Vincent Bolloré avait revendu les parts qu’il détenait chez Bouygues à… François Pinault et à son groupe Artemis ; en 2004, Bernard Arnault entre au conseil d’administration de Lagardère, il y restera jusqu’en 2012 ; en 2010, Bernard Arnault rachète Le Journal des finances (devenu Investir-Le Journal des finances au sein du groupe Les Echos) à… Serge Dassault ; en 2012, Vincent Bolloré devient le premier actionnaire de Vivendi en revendant au groupe Canal+ ses chaînes D8 et D17 contre des actions ; la même année, c’est Lagardère qui cède sa participation dans Canal+ France (20%) au groupe Vivendi (de Vincent Bolloré …) ; en 2013, Amaury rachète au même Lagardère sa participation dans le groupe familial (25%) ; en 2014, Vivendi, dirigé par Vincent Bolloré, cède 80% de l’entreprise de télécommunications SFR au groupe Altice de Patrick Drahi, les 20% restants suivront le même chemin en 2015 »
Libertés
Quand les puissants tentent de bâillonner l’information

https://reporterre.net/Quand-les-puissants-tentent-de-baillonner-l-information
Au sein du collectif Informer n’est pas un délit, Reporterre participe à la journée de l’information indépendante. Une information menacée par la multiplication des « poursuites bâillons », procédures judiciaires menées contre les médias afin de les faire taire. Et qui concernent souvent des enquêtes sur l’environnement.
- Rennes (Ille-et-Vilaine), correspondance
Les grands groupes, qui multiplient les poursuites judiciaires contre les médias et les journalistes, menacent la liberté de la presse. Si, le plus souvent, le plaignant perd son procès, le mal est fait : l’énergie, le temps et les fonds dépensés par le média à se défendre l’affaiblissent d’autant plus que sa taille est réduite et ses moyens, limités.
C’est du Québec que nous vient le terme de « poursuite-bâillon » pour décrire ce phénomène des poursuites judiciaires destinées à bâillonner la presse indépendante, mais aussi les lanceurs d’alerte.
Outre-Atlantique, les premières poursuites-bâillons ont fleuri dans le domaine environnemental. Dans une affaire québécoise de 2005, l’association contre la pollution atmosphérique AQLPA a été attaquée par l’entreprise AIM, qui lui réclamait 5 millions de dollars canadiens (environ 3,5 millions d’euros aujourd’hui) pour diffamation. En 2008, lors de la publication de l’ouvrage Noir Canada, les journalistes Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher ont été poursuivis par les grandes compagnies minières pour diffamation avec des montants réclamés qui se chiffraient à 11 millions de dollars canadiens (7,7 millions d’euros). L’éditeur Écosociété ne pouvait supporter ces frais et a dû retirer son ouvrage de la vente.
Le livre « Noir Canada », enquête sur l’industrie minière, a fini par être retiré des librairies sous le poids des poursuites judiciaires.
En France, les poursuites-bâillons se multiplient depuis quelques années. Le procès en diffamation du groupe Bolloré contre nos confrères de Bastamag est emblématique d’un industriel qui ne souhaite pas que ses activités camerounaises soient étalées dans la presse. En 2012, Bastamag publie une enquête sur l’accaparement des terres qu’opère le groupe Bolloré sur le continent africain. La procédure pour diffamation aura duré cinq ans et le journal remportera la bataille, prouvant le sérieux de son travail. Victoire pour la presse, mais à quel prix ? Cette procédure aura coûté entre 10.000 et 20.000 euros et une deuxième est toujours en cours d’instruction. « Non seulement les journalistes sont attaqués, mais aussi des lecteurs qui relayent les articles sur leur blog, explique Agnès Rousseaux, journaliste à Bastamag. Ça a un effet dissuasif très fort. » Et les conséquences financières et humaines sont en effet importantes.
« Pas d’autocensure dans notre rédaction, au contraire »
Denis Robert a été poursuivi pendant des années pour ses révélations sur l’organisation Clearstream
Le cas le plus célèbre est sans doute celui de Denis Robert, qui a enquêté durant les années 2000 sur les activités de la banque Clearstream. À la suite de la publication de ses enquêtes et de ses ouvrages, la Boîte noire, Révélations et de son film les Dissimulateurs, il a essuyé 63 procédures judiciaires dans cinq pays différents, première instance, appel et Cour de cassation inclus, étalées sur une dizaine d’années, et subi plus de 400 visites d’huissier à son domicile. Au total, cela représente des dizaines de milliers d’euros ; mais il a fini par gagner tous ses procès.
Bertrand Gobin, journaliste indépendant, a publié en 2010 sur son site web un article sur le passé collaborationniste d’Édouard Leclerc durant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque l’information a été reprise par deux autres publications, l’industriel a porté plainte. Après sa mort fin 2012, ses héritiers n’ont pas maintenu les poursuites. Une victoire par défaut, et environ 30.000 euros de frais de justice et de manque à gagner pour le journaliste.
En 2015, le journal satirique de Grenoble le Postillonpublie un article sur la gestion des ressources humaines à la mairie de Pont-de-Claix, dont le maire préside également la métropole grenobloise. Il porte plainte pour diffamation. Début 2017, le journal est condamné en appel sur le manque d’avis contradictoire dans l’article et à une amende totale de près de 4.000 euros. Coût total du procès pour le journal : environ 6.000 euros.
Le phénomène ne se limite pas à ces quelques exemples : l’Observatoire des multinationales a publié en octobre 2016 un rapport qui montre la multiplication de ce type de procès.
Malgré les sommes que représentent ces procès en diffamation et le temps consacré à la préparation du procès, aucun des journalistes contactés ne regrette ni n’a mis de côté son travail d’enquête.
Pour Vincent Peyret, directeur de la publication du Postillon : « Désormais, nous sommes davantage vigilants sur le contradictoire en appelant tout le monde, et surtout en gardant des traces de ces prises de contact. » Agnès Rousseaux, à Bastamag : « Ça n’a rien changé, pas d’autocensure dans notre rédaction, au contraire. Financièrement, nous avons dû être vigilants, et, avec le soutien de nos lecteurs, ça s’est bien passé. Mais il ne faudrait pas que nous ayons vingt procès par an. »
« Ça fait peur à l’ensemble des journalistes »
Pour Bertrand Gobin et Denis Robert, journalistes indépendants, les conséquences se ressentent essentiellement sur le temps consacré à préparer leur défense. Comme l’explique Denis Robert : « Même si, à la fin, je gagne, ils ont réussi leur coup : car le temps passé à me défendre, je ne l’ai pas passé à enquêter et surtout, ça fait peur à l’ensemble des journalistes. »
C’est cette dimension dissuasive qui interpelle la profession. Bertrand Gobin raconte : « Avec cette histoire, j’ai vraiment réalisé que les “puissants”, même si je trouve le mot caricatural, utilisent de plus en plus la menace du procès, une menace brandie notamment par les communicants. Cela amène les journalistes à hésiter avant de travailler sur des sujets délicats. »
Pour l’avocat spécialisé dans le droit de la presse Basile Ader, il faut défendre la presse en tant que « chien de garde de la démocratie », formule utilisée par la Cour européenne des droits de l’homme. « La loi de 1981 sur le droit de la presse est une bonne loi, très protectrice. Elle est régulièrement remise en cause, il est nécessaire d’être vigilants sur ce point. »
En effet, le projet de loi sur le secret des affaires qui avait pour but de lutter contre l’espionnage industriel, et par effet de ricochet d’empêcher les médias d’enquêter sur les activités des entreprises, a été repoussé, mais pourrait revenir sur le devant de la scène. Celui nommé Égalité et citoyenneté, qui souhaitait repousser la date de prescription pour les plaintes pour diffamation sur le web, a été abandonné début 2017.
Non seulement la protection de la liberté de la presse est fragile, mais de grands groupes utilisent le levier juridique pour effrayer la profession. Pour éviter cela, depuis 1992, la Californie, aux États-Unis, s’est dotée de l’Anti-SLAPP Act, qui bloque des procédures jugées abusives. Slapp signifie « Strategic Lawsuit Against Public Participation », soit « poursuite stratégique contre la mobilisation publique ».
« Il faudrait protéger de la même manière lanceurs d’alerte et journalistes »
Au Québec, deux procédures pour diffamation, en 2005 et 2008, ont démontré l’acharnement des plaignants à l’encontre de journalistes et ONG. En 2010, une loi a été votée pour empêcher ce type de démarches. Depuis cette date, au moins cinq procédures intentées ont été annulées par la justice, permettant aux lanceurs d’alerte et journalistes visés de poursuivre leur mission d’information et d’intervention dans le débat public. En cas de victoire du plaignant, l’asphyxie financière était garantie. Selon Jean Cloutier, journaliste et militant écologiste, « cette affaire a été une onde de choc dans la communauté écologiste, face à une entreprise et à son armée d’avocats, que peut faire une ONG qui ne peut pas se payer un seul avocat ? C’est pour cela que nous avons milité pour éviter ces procédures abusives et obtenu le vote de cette loi protectrice ».
En Californie et au Québec, les textes de lois qui cassent des procédures en diffamation, car jugées abusives, se focalisent sur la liberté de circulation de l’information et du débat public, regroupant par la même occasion sous la même coupe lanceurs d’alerte et médias. Ce qui n’est pas le cas en France ni en Europe.
Pour Me Ader, « ce sont deux approches juridiques différentes en Europe et outre-Atlantique. Avec des réglementations de plus en plus mondialisées, des points de convergence devraient se dessiner à l’avenir. Il me semble clair qu’il faudrait protéger de la même manière lanceurs d’alerte et journalistes ». Me Ader estime qu’avec la loi Sapin 2 sur la protection des lanceurs d’alerte, nous allons dans le bon sens. Mais des parlementaires tentent régulièrement de détricoter la loi sur le droit de la presse de 1981.
C’est maintenant que tout se joue…
La communauté scientifique ne cesse d’alerter sur le désastre environnemental qui s’accélère et s’aggrave, la population est de plus en plus préoccupée, et pourtant, le sujet reste secondaire dans le paysage médiatique. Ce bouleversement étant le problème fondamental de ce siècle, nous estimons qu’il doit occuper une place centrale et quotidienne dans le traitement de l’actualité.
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