Le réalisateur britannique Ken Loach exclu du Parti travailliste
Le motif n’a pas été révélé. Le cinéaste est très proche de l’ancien leader du Labour, Jeremy Corbyn, qui avait lui même été écarté en raison de sa passivité face aux dérives antisémites de certains membres, avant d’être réintégré.
Par Eric Albert(Londres, correspondance)Publié aujourd’hui à 01h16, mis à jour à 05h07
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La « purge » au sein du Parti travailliste britannique, pour reprendre le mot de Ken Loach, continue. Le réalisateur britannique, auteur de Moi, Daniel Blake(Palme d’or 2016) ou encore du Vent se lève (Palme d’or 2006) a annoncé samedi 14 août qu’il avait été exclu du Labour. « Le QG travailliste a finalement décidé que je n’étais pas acceptable en tant que membre du parti, parce que je ne renierai pas ceux qui ont déjà été expulsés. »
‘Labour HQ finally decided I’m not fit to be a member of their party, as I will not disown those already expelled. Well…’ KL— KenLoachSixteen (@Ken Loach & Sixteen Films)
Le réalisateur, 85 ans, fin chroniqueur depuis cinq décennies des inégalités sociales au Royaume-Uni, est rattrapé par le violent combat interne entre l’aile gauche du parti, qui avait été galvanisée par Jeremy Corbyn, leader entre 2015 et 2020, et son successeur Keir Starmer, au positionnement beaucoup plus centriste. Le bras de fer s’est cristallisé autour des accusations d’antisémitisme qui ont beaucoup agité le parti sous M. Corbyn.
Ce dernier est accusé d’avoir laissé des membres du Parti travailliste tenir des propos ouvertement antisémites sans les sanctionner et d’avoir systématiquement fermé les yeux sur les dérapages de quelques groupes aveuglés par leur soutien à la cause palestinienne.
En arrivant à la tête du parti en avril 2020, M. Starmer avait promis de tourner la page et de ne plus tolérer aucun propos de ce genre. Mais ses opposants l’accusent d’utiliser cette arme pour faire le ménage à sa gauche. En octobre 2020, à la suite d’un rapport condamnant son attitude sur l’antisémitisme, M. Corbyn avait été exclu du parti, puis réadmis mais sans conserver l’étiquette travailliste en tant que député. En juillet, le comité exécutif national du Labour a exclu quatre groupes qui restent très proches de l’ancien leader.
Quant à M. Loach, les raisons exactes de son expulsion n’ont pas été dévoilées, mais il était très proche de M. Corbyn. Il n’était d’ailleurs redevenu membre du Parti travailliste qu’après la victoire de ce dernier en 2015. Deux décennies plus tôt, il en avait claqué la porte en critiquant le positionnement trop centriste de Tony Blair.
Sur l’antisémitisme, une interview de 2017 à la BBC hante M. Loach. La veille, une réunion en marge du congrès travailliste avait débattu de la réalité de la Shoah. Est-ce une discussion acceptable, avait demandé la journaliste ? « L’histoire doit être débattue par tous, n’est-ce pas ? », avait répondu le réalisateur. Il s’était ensuite rattrapé dans une lettre au Guardian : « Mes mots ont été déformés pour suggérer que je crois qu’il est acceptable de questionner la réalité de l’Holocauste. Je ne le crois pas. L’Holocauste est un événement aussi réel que la seconde guerre mondiale et ne devrait pas être questionné. »
Lire aussi (2019) : Au Royaume-Uni, Jeremy Corbyn est rattrapé par les soupçons d’antisémitisme au sein du Labour
« Une chasse aux sorcières maccarthyste »
Reste que l’affaire est vieille de quatre ans et que l’expulsion de M. Loach n’est pas clairement explicitée. Dans les milieux de la gauche britannique, les soutiens se sont multipliés. « C’est une chasse aux sorcières maccarthyste », estime Prem Sikka, un universitaire influent. « Ken Loach a mené campagne toute sa vie contre le racisme », rappelle Dave Ward, le secrétaire général du syndicat des travailleurs des télécoms (CWU). Même Yanis Varoufakis, l’ancien ministre grec, est intervenu dans le débat : « Tout ce que [Keir Starmer] aura réussi à faire, c’est d’expulser l’âme du Parti travailliste, laissant un parti aride et sans âme, qui est encore plus pauvre que sous Blair et ses amis criminels de guerre. »
Plusieurs députés travaillistes sont montés au front, brisant toute illusion d’unité au sommet du parti. « Quelles sortes de gens rejettent du Parti travailliste quelqu’un de l’immense calibre de Ken Loach ? », s’agace Jon Trickett, un élu du Yorkshire. « Expulser un si bon socialiste (…) est une honte, ajoute John McDonnell, l’ancien numéro deux de M. Corbyn. Les films de Ken ont mis au jour les inégalités de notre société, nous ont donné espoir et nous ont inspirés à lutter. J’exprime ma solidarité envers mon ami et camarade. »
Le réalisateur, dont les films sont des monuments de subtilité et de sensibilité, mais qui a toujours eu dans la vie réelle des opinions politiques radicales et arrêtées, se dit « fier de se tenir aux côtés des bons amis et camarades victimes de la purge. C’est effectivement une chasse aux sorcières. Starmer et sa clique ne dirigeront jamais un parti du peuple. Nous sommes nombreux, ils sont peu. Solidarité ».