La science, les experts doivent retrouver une juste place pour le grand bénéfice de notre société

« Notre société française souffre d’un déficit d’acculturation scientifique majeur »

TRIBUNE

Philippe Berta – député, MoDem, Gard

Katia Andreetti – Anthropologue

L’anthropologue Katia Andreetti et le député (MoDem) Philippe Berta préconisent, dans une tribune au « Monde », le lancement d’« états généraux de la culture scientifique et technique », pour mieux lutter contre le complotisme et mettre la science à portée de tous.

Publié hier à 02h47, mis à jour hier à 07h10    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/14/notre-societe-francaise-souffre-d-un-deficit-d-acculturation-scientifique-majeur_6091396_3232.html

Tribune. Collective, intersectorielle et intergénérationnelle, la crise sanitaire a marqué de son sceau l’histoire mondiale. Science, santé et technologie se sont imposées comme pierres angulaires de la protection des populations et des équilibres démocratiques. Matière à penser, à conceptualiser et à rationaliser le futur, l’ébullition scientifique générée par le Covid est une avancée majeure que les pouvoirs publics doivent accompagner afin d’en faire l’une des matrices de nos politiques publiques de demain.

Le lancement d’un plan d’investissement de près de 7 milliards d’euros par le président de la République en marque les prémices. La capacité de notre recherche biomédicale, la souveraineté industrielle et sanitaire, l’investissement renforcé, l’équité d’accès aux soins, l’impulsion stratégique de l’innovation en santé confirment que d’innovantes trajectoires se dessinent. Il est temps que nos politiques en prennent conscience !

Anticiper les situations futures

Les sciences sont plurielles et mobilisent des méthodologies spécifiques et interdépendantes, des technologies de pointe, des professionnels qualifiés, des écosystèmes de recherche et exigent des investissements stratégiques audacieux. Face à la célérité de la recherche et des mutations sociales, un grand nombre de nos lois sont, de facto, juridiquement caduques, en témoigne la révision de la loi de bioéthique qui, pour ses aspects scientifiques, est loin du tempo imposé par le rythme des découvertes scientifiques. A contrario, si les avancées entrevues par la loi de programmation pluriannuelle de la recherche sont une première esquisse, elles impliquent d’aller plus loin. Politique et science doivent coordonner leurs temporalités dans des réalités sociétales : un défi pour les décideurs politiques, une nécessité pour renforcer la connaissance scientifique de tous.

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Instructifs sont les maux imposés par la crise aux mondes scientifique, médical et socio-politique. Leurs analyses tant qualitatives que quantitatives sont, plus que jamais, déterminantes afin d’anticiper les situations futures et la vie post-Covid. Quant aux mécanismes opérationnels, ils représentent de fertiles laboratoires d’idées, des pôles d’excellence pour l’élaboration de projets ambitieux. L’acculturation scientifique en est un. La pandémie le démontre : notre société française souffre d’un déficit d’acculturation scientifique majeur. Mus par des raisons qui leur appartiennent, on a vu des politiques et des médecins parler science, la multiplication d’infox, le défilé « d’experts » sur les chaînes d’information en continu, le tout faisant perdre à la science ce qui fait son essence : son indépendance. Une belle affaire pour les complotistes, les extrémistes et les populistes

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Domaines privilégiés d’une élite, adressés à un public averti il y a encore peu de temps, les sciences doivent être repensées dans une perspective prospective, pédagogique et démocratique. Au moment d’une crise de confiance politique et d’une défiance scientifique, un besoin de compréhension scientifique se fait ressentir chez nos concitoyens. Au pays de Pasteur, l’acharnement que subissent nos chercheurs ne peut pas être passé sous silence. Notre culture scientifique et son enseignement se doivent d’être défendus à tous niveaux de la société et de ses représentants.

Face à ces enjeux, le temps est compté : convoquons des Etats généraux de la culture scientifique et technique !

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De plus, le changement de représentation et de perception des sciences s’opère dès l’enfance. Repenser l’enseignement des sciences dès le plus jeune âge est primordial. La formation des esprits critiques à la rigueur des raisonnements est une réalité que nous devons faire advenir. Les sciences humaines et sociales devront y avoir toute leur place pour résorber les causes, prévenir les discriminations afin d’endiguer les phénomènes de type antivax et plus largement anti-science. Renouer la confiance avec le grand public est une urgence essentielle pour accompagner les progrès fulgurants de la recherche biomédicale et de ses retombées. Le front scientifique français est prêt, et nos dirigeants doivent en prendre toute la solennité, la mesure et la grandeur.

Katia Andreetti est anthropologue, doctorante en science politique ; Philippe Berta est député (MoDem, Gard), professeur des universités, président fondateur de l’Ecole de l’ADN

Katia Andreetti(Anthropologue) et  Philippe Berta(député, MoDem, Gard)

*« Le devoir de la science est d’apporter son éclairage même lorsqu’il ne conforte pas les idées reçues des politiques… ou des scientifiques »

CHRONIQUE

Paul SeabrightInstitut d’études avancées de Toulouse

Alors que la défiance vis-à-vis des experts semble toucher une partie des réprésentants politiques, l’économiste Paul Seabright observe, dans sa chronique au « Monde », que les acteurs de la vie publique peuvent continuer à se saisir de la science au regard des conclusions d’une étude menée auprès de plus de 2 000 maires brésiliens.

Publié le 05 mai 2021 à 07h00 – Mis à jour le 05 mai 2021 à 07h00   Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/05/le-devoir-de-la-science-est-d-apporter-son-eclairage-meme-lorsqu-il-ne-conforte-pas-les-idees-recues-des-politiques-ou-des-scientifiques_6079162_3232.html

Chronique. Pour un chroniqueur dont le travail consiste à apporter à ses lecteurs quelques fruits de la recherche scientifique, il serait facile de se laisser décourager par l’hostilité envers la science exprimée par de nombreux représentants politiques – que ce soit le faible poids de l’expertise dans la gestion de la pandémie, ou encore l’actuel ministre d’Etat britannique Michael Gove affirmant lors du référendum sur le Brexit que « le peuple en a marre des experts ».

La tendance des réseaux sociaux à réduire les débats politiques à des conflits tribaux renforcerait le mépris des élites, qui serait à l’origine de la résurgence populiste. On pourrait même parler d’une guerre civile au sein des élites, où certains décideurs politiques et économiques mépriseraient des élites plus académiques. C’est en tout cas la thèse très remarquée d’une tribune publiée le 28 avril dans Le Monde, intitulée « L’inculture scientifique des élites françaises a des effets profonds sur la conduite des affaires de l’Etat ».Lire aussi : « L’inculture scientifique des élites françaises a des effets profonds sur la conduite des affaires de l’Etat »

Pourtant, le devoir de la science est d’apporter son éclairage même lorsqu’il ne conforte pas les idées reçues des politiques… ou des scientifiques. Une étude sur les maires de 2 150 municipalités brésiliennes pourrait surprendre les plus pessimistes : elle manifeste en effet une demande de connaissances scientifiques et une volonté d’adapter les choix politiques aux résultats de la recherche (« How Research Affects Policy : Experimental Evidence from 2 150 Brazilian Municipalities », Jonas Hort et aliiAmerican Economic Review n° 111/5, 2021).

Intégration des connaissances

L’étude a un contexte limité mais néanmoins instructif. Les chercheurs ont mené deux expérimentations. Dans la première, 764 personnes (principalement des maires) ont participé à une expérience en laboratoire lors de deux congrès d’élus. Il leur a été demandé combien ils seraient prêts à payer pour apprendre les résultats de différentes études sur l’efficacité de divers programmes d’amélioration des capacités cognitives d’enfants en bas âge. En moyenne, les participants ont montré un consentement à payer 36 dollars pour de telles informations, avec un seuil plus élevé pour les études à plus grand échantillon (et donc à plus grande fiabilité scientifique).

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Dans la deuxième expérience, 1 818 maires de municipalités de villes de 5 000 à 100 000 habitants (soit 45 % des municipalités de cette taille au Brésil) ont participé à une séance d’information qui concernait des études scientifiques se penchant sur l’efficacité des lettres de rappel aux contribuables sur leur degré de conformité fiscale. Quelque 32 % des municipalités utilisaient déjà ce genre d’outil administratif.

Mais, selon une enquête menée entre quinze et vingt-quatre mois après la séance, le taux d’utilisation parmi les participants est monté de presque un tiers, à savoir 10 points de pourcentage. Les maires en question ont donc bien intégré les connaissances acquises lors de ces séances d’information scientifique dans la gestion de leurs municipalités.

Résultats encourageants

Que peut-on conclure ? Les participants à cette étude sont de vrais acteurs politiques d’un grand pays – où l’utilisation ou non d’études scientifiques est d’ailleurs devenue un sujet très controversé à l’occasion de la crise sanitaire. Si l’ouverture aux connaissances scientifiques de ces acteurs dans le cadre de l’expérience est un indice de leur ouverture plus générale, ces résultats sont encourageants.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Les électeurs n’arrivent pas à tirer des leçons très utiles de la gestion d’une pandémie »

En revanche l’étude concerne des questions peu controversées : comment augmenter les revenus fiscaux, comment aider la scolarisation des enfants. Dès qu’il s’agit de questions plus difficiles – comment gérer une pandémie, par exemple – la pertinence de ces résultats pourrait être moins sûre. Que faire quand les avis des experts confortent certains propos politiques, mais sont incompatibles avec d’autres ? Eh bien faire encore des études…

Paul Seabright(Institut d’études avancées de Toulouse)

Covid-19 : « L’inculture scientifique des élites françaises a des effets profonds sur la conduite des affaires de l’Etat »

TRIBUNE

Philippe Juvin

Philippe Juvin, maire LR de La Garenne-Colombes et médecin, pense que la première étape d’un réarmement intellectuel passe par plus de culture scientifique chez les dirigeants.

Publié le 28 avril 2021 à 17h00 – Mis à jour le 28 avril 2021 à 20h02   Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/28/covid-19-l-inculture-scientifique-des-elites-francaises-a-des-effets-profonds-sur-la-conduite-des-affaires-de-l-etat_6078385_3232.html

Tribune. Quel est le point commun entre le déclassement scientifique et industriel de la France, la déroute de l’administration dans la gestion de la crise sanitaire et l’appauvrissement du débat dans la sphère publique ? A des degrés différents, tous sont les conséquences de l’affaiblissement de l’enseignement et de la culture scientifiques dans notre société.

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Un des effets les plus considérables de l’effondrement de la culture scientifique concerne l’élite gouvernante du pays, qu’il s’agisse des hauts fonctionnaires ou des hommes politiques, souvent les mêmes d’ailleurs. Les polytechniciens, seuls hauts fonctionnaires sensibilisés aux sciences et techniques, ont quasiment disparu des postes-clés de l’Etat au profit des énarques, dont la culture est naturellement administrative. Moins d’un quart des polytechniciens intègrent le service de l’Etat. Le pays ayant donc choisi (ou accepté) de ne plus exiger de ses grands serviteurs une culture scientifique, il ne faut pas s’étonner que ceux-ci n’en comprennent pas les grands enjeux.

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Ainsi, même si les causes en sont évidemment complexes, comment ne pas s’interroger sur la relation entre cet affaiblissement de la culture scientifique des élites et notre impréparation face à la crise sanitaire ? Ou avec notre décrochage en matière d’innovation et de recherche ? Le triste sort réservé à [la biotech française] Valneva est malheureusement révélateur. Ni les ministères concernés ni l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), pourtant informés très tôt, n’ont pris au sérieux les résultats prometteurs du candidat vaccin de cette société nantaise, ne faisant que conditionner d’éventuelles aides à la constitution d’un énorme dossier administratif. Au même moment, les Britanniques et les Américains, agiles et baignés d’esprit scientifique, lui disaient banco. Résultat : l’usine se monte en Ecosse. A l’image de nos chercheurs qu’on laisse fuir à l’étranger et nourrir nos propres concurrents…

La France ne doute jamais d’elle-même

Cette inculture scientifique des élites a des effets encore plus profonds dans la conduite des affaires de l’Etat. Prenons l’exemple de l’évaluation des politiques publiques. Alors que la France décroche dans tous les classements internationaux, on continue à scander, sans jamais argumenter, que nous avons « le meilleur système de santé », « le meilleur système éducatif », « la meilleure protection sociale », « les retraites les plus protégées »… Si nos élites avaient été formées à la démarche scientifique, elles analyseraient, compareraient et concluraient naturellement à la nécessité de nous inspirer d’expériences qui fonctionnent ailleurs. Ce que nous ne faisons quasiment jamais.

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Pourquoi la France a-t-elle raté les deux grands virages scientifiques de l’épidémie que sont les vaccins à ARN messager et le séquençage ? Peut-être parce qu’elle est dépourvue de cette qualité éminemment scientifique qu’est le doute : l’absolue certitude que son industrie du vaccin était la meilleure l’a empêchée de réfléchir à d’autres voies. Aussi en 2017, alors que plusieurs pays s’associaient pour faire le pari de la nouvelle technique d’ARN messager, la France ne saisissait pas l’enjeu de rupture et s’excluait de la démarche. A cet instant précis, nous avons perdu le match des vaccins. La France ne voit pas loin parce que, au fond, elle ne doute jamais d’elle-même.

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Mais la disparition des sciences dans l’espace public a des effets plus larges encore, qui irriguent toute la vie démocratique. Apprendre les sciences, c’est d’abord apprendre à penser. La science forme l’esprit critique. Mes hypothèses sont-elles bonnes ? Sont-elles les seules ? Quels arguments contraires ? Ai-je vraiment raison ? L’esprit scientifique progresse par interrogations, compare, doute, écoute avant de conclure. Il aide à penser contre son propre cerveau. Or comment ne pas être frappé par la concomitance de la disparition des sciences et de la dégradation du débat d’idées dans la sphère démocratique ?

Disparition de la dispute intellectuelle

La France était traditionnellement le pays de la conversation. On y était d’accord pour être en désaccord, on y doutait comme le scientifique face à l’expérience qui contredit ses hypothèses. Or, sur les réseaux sociaux ou les chaînes en continu, il est interdit de douter. On se claquemure dans ses certitudes, on ne parle qu’à son propre clan. La complexité devient une faiblesse dans les médias qui exigent brièveté et immédiateté. L’important n’est plus de convaincre ou de se laisser convaincre, mais de tuer l’adversaire. En cela, il y a un lien profond entre l’effondrement de l’enseignement des sciences et la disparition de la dispute intellectuelle, la violence des réseaux sociaux et la fragmentation de la société en tribus qui ne se parlent que pour s’excommunier. L’effacement des sciences est bien un désarmement intellectuel global.

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Réinjecter de la science dans la sphère publique n‘est pas une affaire de moyens. C’est d’abord une affaire de contenu, et une ambition à assumer. A l’école, mieux former les enseignants, les ouvrir à des pédagogies de l’expérience, leur faire confiance, les laisser libres et les aider à échanger, stimuler la curiosité de l’enfant, lui apprendre à douter, accorder plus d’heures aux sciences. Côté administration, former nos futurs cadres aux enjeux scientifiques et favoriser les parcours issus du monde scientifique et technique. Dans la sphère publique et politique, assumer une parole capable de reconnaître erreurs et ignorances. En formant les futurs citoyens à la démarche scientifique, on réarme intellectuellement les Français face à la complexité du monde. La Révolution française avait débuté avec l’Encyclopédie.

Philippe Juvin est chef des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou et maire (LR) de La Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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