« Une société qui a substitué la défiance à la foi » (Emmanuel Hirsch professeur d’éthique médicale).

Passe sanitaire : « L’échec du discernement politique aura été de ne pas saisir l’importance d’un dialogue avec la société »

TRIBUNE

Emmanuel Hirsch – Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/07/passe-sanitaire-l-echec-du-discernement-politique-aura-ete-de-ne-pas-saisir-l-importance-d-un-dialogue-avec-la-societe_6090861_3232.html

Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale estime, dans une tribune au « Monde », que les pouvoirs publics et au premier chef, le président de la République devraient porter une attention plus soutenue aux protestations de la société civile contre le passe sanitaire, sur le thème des libertés publiques.

Publié le 07 août 2021 à 17h30 – Mis à jour le 09 août 2021 à 10h52   Temps de Lecture 5 min. 

Tribune. 

Les processions modernes que sont les manifestations hostiles au passe sanitaire ont réuni samedi 31 juillet 204 090 personnes. Dans une société sécularisée, la revendication des libertés publiques se substitue à l’invocation de la miséricorde divine par les pénitents au cours des grandes épidémies du passé.

L’affirmation de droits et de convictions personnelles, y compris à rebours des évidences et des contraintes imposées par la dynamique pandémique, serait le chemin du salut, sauvegardant les principes démocratiques érigés au rang de règles de foi. Ce recours au registre du religieux pour tenter d’interpréter nos croyances et nos pratiques laïques en temps de pandémie, peut s’appliquer à l’onction républicaine que représenterait la vaccination et au viatique que devient le passe sanitaire.

Le chef de l’Etat ne s’est-il pas investi d’une fonction hiératique à vouloir, dans le secret des délibérations du conseil de sécurité sanitaire, décider en tout ? Y compris en pariant contre l’expertise scientifique, estimant qu’infaillible il s’exonérait de tout jugement critique à l’égard de ses choix.

Nous n’avons pas produit une pensée et une politique à hauteur de défis inédits et complexes, dont l’issue ne dépend pas seulement des capacités biomédicales à produire un vaccin et de la résolution internationale à le rendre accessible à tous. Si les discours incantatoires n’ont aucune prise sur le réel, c’est parce qu’il leur manque une capacité d’analyse et de synthèse, et qu’établir des diagnostics immédiats ne suffit pas pour crédibiliser une stratégie et mobiliser une société qui a substitué la défiance à la foi.

Manifestants vaccinés

Manque un récit collectif qui permette de nous comprendre, de nous situer et d’être reconnus à notre juste place afin de contribuer, en responsabilité, à un engagement dans la durée. Mais ce qui semble faire tout autant défaut, c’est l’énoncé de règles de gouvernance respectueuses de notre attachement éthique à des principes que des décisions contestables sont de nature à bafouer.

L’exigence de réforme d’une méthode que réfutent ceux qui protestent dans la rue contre ce qu’ils considèrent comme une forme d’arbitraire déraisonnable, doit être prise au sérieux, respectée dans ce qu’elle exprime et considérée comme une alerte. Convient-il de rappeler que nombre de manifestants affirment être vaccinés ? Ils ne peuvent donc pas être assimilés à cette communauté informelle d’irrédentistes ou de factieux que certains stigmatisent à mauvais escient ?

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L’irruption d’une parole souvent argumentée, opposée à la logique du gouvernement ou en demande de clarifications précises, n’est-elle pas annonciatrice de l’arraisonnement d’un espace public de concertation qui systématiquement, depuis le début de la crise, a été refusé par l’exécutif ? Le conseil scientifique Covid-19 préconisait il y a un an encore (le 27 juillet 2020), une initiative jusqu’à ce jour déconsidérée par les décideurs publics : « Un dialogue avec la société civile et une nouvelle stratégie de communication sont également des points-clés. »

L’échec du discernement politique aura été de ne pas saisir l’importance d’un dialogue avec la société, organisé pour s’informer réciproquement, se concerter, valoriser les acquis, anticiper les éventualités et partager le temps d’une consultation avant d’assumer les décisions de l’Etat.

Catalyseur d’une crise éthique

L’intelligence voudrait que le gouvernement comprenne l’opportunité de reconnaître la nécessité d’intégrer ce moment significatif d’une mobilisation éthique, plutôt que de s’employer à en relativiser l’importance, et de proposer des modalités concrètes de prise en compte d’opinions et d’analyses ouvertes à la discussion. Ce serait aussi prévenir le risque d’une radicalisation de positions alors dévoyées par des activistes peu préoccupés du bien commun.

En ce qu’il incarne de l’idée de liberté, d’autonomie, ainsi que des principes de justice et de non-discrimination provisoirement révoqués, il n’est pas surprenant que le passe sanitaire ait été le révélateur et le catalyseur d’une crise éthique qui affecte depuis des mois, de manière subreptice, le processus décisionnel. Il est sage d’en convenir et d’envisager enfin un mode de gouvernance qui ne limite pas son souci éthique à l’attention accordée aux vulnérabilités humaines et sociales consécutives à la crise sanitaire.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Des « gilets jaunes » aux anti-passe sanitaire, la Seine-et-Marne au carrefour des contestations

Les débats parlementaires précédant l’adoption, le 25 juillet, du projet de loi relatif à la gestion de la crise sanitaire ont témoigné, si nécessaire était, de la vigilance nécessaire de notre représentation nationale, attachée à limiter la tentation d’une application excessive et discriminatoire du passe sanitaire. Mais il devrait en être de même s’agissant de toute mesure restrictive qu’imposeraient les circonstances, et qu’il nous faudrait désormais anticiper et évaluer du point de vue de son applicabilité et de sa soutenabilité.

Le 21 juillet, la Commission nationale de l’informatique et des libertés [CNIL]publiait des « mises en garde sur l’extension du passe sanitaire » : « La CNIL alerte le Parlement sur le fait qu’instituer un passe sanitaire pour l’accès à des lieux de la vie courante et de nombreux moyens de transport est un choix éthique. Il faut éviter toute banalisation de ce type de mesure. »

Un « horizon d’espérance »

Qu’en est-il d’un « choix éthique » qui ne relèverait pas de l’examen scrupuleux de ses conséquences au regard de l’effectivité et de la recevabilité de ses finalités ? Comment nous prémunir de la tentation d’une banalisation de mesures cumulatives, parfois imposées de manière hâtive sans avoir exploré la moindre alternative, sans mesurer l’acceptabilité de ses conséquences et sans décider de modalités rigoureuses de suivi et de contrôle dans le cadre d’une information transparente et accessible à tous ?

Certaines voies s’avèrent impraticables. S’obstiner à exercer une autorité discutable parce qu’elle suscite des inquiétudes fondées au regard des valeurs de loyauté, de liberté et de justice, c’est affaiblir un pouvoir d’action dont on sait quels sont ses impératifs et ses contraintes dans un contexte d’urgence peu maîtrisable.

J’évoquais la pauvreté de nos discours et de nos rites républicains pour affirmer des repères intangibles et se fixer un « horizon d’espérance » dans des circonstances extrêmes qui altèrent nos certitudes et défient nos convictions. Peut-être que s’esquisse aujourd’hui l’opportunité d’envisager enfin une démocratisation de la gestion politique de la crise sanitaire.

Le Parlement a démontré l’importance de sa fonction de contrôle des décisions de l’exécutif, et la scène publique s’éveille sur des débats d’éthique politique au moment où la vie culturelle reprend ses droits. Le politique retrouve sa fonction, relevant d’un ordre distinct du registre religieux : celui de l’exigence démocratique. Quelle justification pourra désormais s’y opposer ?Passe sanitaire : retrouvez les tribunes parues dans « Le Monde »

Emmanuel Hirsch(Professeur d’éthique médicale, université Paris-Saclay)

Rappel:

« Trier entre patients possesseurs ou non d’un passe sanitaire aggrave une fracture sociale déjà bien ouverte » (organisations de psychiatres et associations)

TRIBUNE

Collectif

Dans l’attente de la décision du Conseil constitutionnel, le 5 août, un collectif de psychiatres s’alarme, dans une tribune au « Monde », du fait que les malades atteints de souffrance mentale et sans passe sanitaire puissent être bannis de soins.

Publié le 04 août 2021 à 18h30 – Mis à jour le 04 août 2021 à 18h50   Temps de Lecture 3 min. 

Tribune. Il fut un moment de cette pandémie où une « vague psychiatrique » avait été constatée. La souffrance mentale était alors reconnue. Avec l’obligation de présenter un passe sanitaire pour les patients ayant des soins programmés dans les hôpitaux, notamment pour les centres médico-psychologiques (CMP), les préoccupations pour les personnes souffrant de troubles mentaux semblent reléguées au second plan.

Comment accepter que des personnes ayant besoin de soins et qui s’adressent à l’hôpital puissent être refoulées parce qu’elles n’ont pas de passe sanitaire ? Non seulement ce positionnement est déontologiquement et éthiquement inacceptable pour des soignants, mais ils pourraient en outre être accusés d’un défaut de soins.

Alors que les droits des patients en psychiatrie font l’objet d’une attention soutenue autour de l’isolement et de la contention, avec le passe sanitaire deux principes constitutionnels sont honteusement bafoués : la liberté d’aller et venir à l’hôpital et la protection de la santé en désirant se faire soigner.

L’obligation de présenter le passe sanitaire pour les soins programmés amène plusieurs réflexions :

Déontologie et éthique

– Le refus d’accès à des soins sans présentation d’un passe sanitaire par les patients consultant en psychiatrie est rejeté par la majorité des psychiatres et des soignants pour des raisons déontologiques et éthiques, d’autant que le besoin en santé mentale et les troubles mentaux se sont accentués avec la pandémie, notamment chez les jeunes.

Accepter la demande de soin répond à l’obligation déontologique de soigner de la part des professionnels de santé, mais permet aussi un accompagnement pédagogique pour prodiguer une information claire et adaptée afin d’apaiser les angoisses sur la vaccination, d’autant plus quand le dialogue bénéficie de la confiance qui existe entre un patient et son médecin ou ses infirmiers et facilite grandement l’adhésion à la vaccination ;

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– La demande de soin des patients sans passe sanitaire ne peut qu’être acceptée compte tenu de leur vulnérabilité, tout en poursuivant tous les gestes barrières et l’éducation à la santé bien rôdés depuis le début de la pandémie ;

– Certains patients psychiatriques, et notamment au vu de leurs troubles cognitifs, peuvent être démunis pour accéder à la vaccination ou présenter un passe sanitaire, que ce soit sous format papier ou numérique. Tous n’ont pas ou ne savent pas se servir d’un smartphone où peuvent tout simplement oublier de le porter sur eux pour se rendre à la consultation. Faut-il rappeler aux autorités que la fracture numérique existe et que l’accès aux soins n’est pas égalitaire parmi la population ?

Enfants et les adolescents fragilisés

– « Trier » entre patients possesseurs ou non d’un passe sanitaire aggrave une fracture sociale déjà bien ouverte. Ce tri risque de créer une opposition entre soignants obligés de se vacciner et détenteurs d’un passe sanitaire, et patients n’ayant pas de passe sanitaire qui se verront rejeter par des soignants exaspérés et en tension professionnelle depuis un an et demi ;

– Les enfants et les adolescents ayant été particulièrement fragilisés depuis le début de la crise sanitaire, les pédopsychiatres doivent continuer à recevoir les familles de leurs patients, qu’ils aient ou non en leur possession un passe sanitaire, cela est absolument essentiel aux soins des personnes mineures ;

Synthèse : L’Europe se convertit en ordre dispersé aux passes sanitaires

– Les soins aux personnes détenues présentant des troubles psychiatriques et somatiques dans les unités sanitaires en milieu pénitentiaire devraient-ils se limiter à celles qui peuvent présenter un passe sanitaire ? Et quelle est la lisibilité de la campagne de vaccination dans les prisons ?

– Les tensions entre soignants peuvent aussi apparaître en opposant ceux qui exigent le passe sanitaire et ceux qui s’en « passent », sans oublier les positionnements des directions qui auront à gérer ces tensions qui pourraient dégénérer en conflits sociaux.

– Cette obligation peut conduire à de nouveaux retards dans les prises en charge avec les conséquences délétères que l’on connaît.

Plutôt qu’éloigner des patients des services de soin, il serait plus adapté, et fortement nécessaire, de favoriser les accompagnements vers les lieux de vaccination pour les patients les plus démunis sur le plan psychologique. Il faut espérer que l’avis du Conseil constitutionnel attendu pour le 5 août contribuera à l’adoption de mesures nécessaires, adaptées et proportionnées.

Liste des signataires : Blandine Barut, présidente de l’Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (ASPMP) ; Marie-Josée Cortes, présidente du Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH) ; Claude Finkelstein, présidente de la Fédération nationale des associations d’usagers en psychiatrie (Fnapsy) ; Claude Gernez,président de la Fédération française de psychiatrie (Fédépsychiatrie) ; Delphine Glachant, présidente de l’Union syndicale de la psychiatrie (USP) ; Pascal Mariotti, président de l’Association des établissements du service public de santé mentale (Adesm) ; Marie-Jeanne Richard,présidente de l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (Unafam) ; Norbert Skurnik,président par intérim de l’Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (Idepp) ; Michel Triantafyllou, président du Syndicat des psychiatres d’exercice public (SPEP).Passe sanitaire : retrouvez les tribunes parues dans « Le Monde »

Voir aussi:

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https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/07/21/claire-hedon-defenseure-des-droits-critique-des-mesures-disproportionnees/

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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