« Nos enfants meurent de cancers et nous regardons ailleurs » La démission des responsables publics doit nous interroger.(Sandrine Josso Députée de Loire Atlantique)

Sandrine Josso, députée de Loire-Atlantique : « Nos enfants meurent de cancers et nous regardons ailleurs »

TRIBUNE

Sandrine Josso

Députée (MoDem) de Loire-Atlantique

Evoquant le cas d’un foyer de cancers pédiatriques dans son département, l’élue déplore, dans une tribune au « Monde », qu’aucune analyse des données environnementales n’ait été menée.

Publié hier à 16h08, mis à jour à 09h38    Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/11/sandrine-josso-deputee-de-loire-atlantique-nos-enfants-meurent-de-cancers-et-nous-regardons-ailleurs_6091185_3232.html

Le village de Sainte-Pazanne, en 2019.
Le village de Sainte-Pazanne, en 2019. LOIC VENANCE / AFP

Tribune. 

Depuis 2015, vingt-cinq enfants ont déclaré un cancer dans un périmètre de 15 kilomètres autour de la commune de Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique). Il ne se passe donc pas six mois sans qu’un nouvel enfant soit atteint. Une jeune fille est décédée il y a quelques semaines, portant à sept le nombre de morts liées à un cancer pédiatrique dans la zone. Un enfant mort, c’est un de trop. Sept, c’est intolérable.

Ce n’est pas faute d’alerter depuis plusieurs années. Dès 2017, l’agence régionale de santé (ARS) des Pays de la Loire se saisit de l’affaire à la suite du signalement d’une lanceuse d’alerte. Aucun lien direct n’est établi entre les polluants et les cancers, et aucune enquête complémentaire n’est diligentée. Bis repetita en février 2019, lorsque l’ARS saisit Santé publique France (SPF). Cette dernière conclut bien à la présence d’un foyer de cancers pédiatriques, mais ne préconise pas la poursuite d’analyse de données environnementales pour déterminer la cause des cancers. La démission des responsables publics doit nous interroger.

Lire aussi  Cancers pédiatriques en Loire-Atlantique : les familles interpellent Emmanuel Macron

Comment est-il possible qu’aucune analyse ne soit menée sur le lien potentiel entre cumul de substances nocives dans l’environnement et surreprésentation des cancers pédiatriques sur le territoire ? C’est négliger le bon sens et fermer les yeux sur l’effet cocktail qui découle de l’addition de substances chimiques dans l’environnement. Le cancer est une maladie multifactorielle : refuser d’investiguer toutes ses potentielles origines, c’est laisser les métastases se propager dans le corps social.

L’exposition aux facteurs nocifs n’est pas un problème localisé, mais touche le pays entier, et la santé des Français doit être une priorité nationale. Pour mettre fin à ce fléau invisible, il n’est pas nécessaire de déployer l’artillerie lourde : nous avons déjà les outils.

Suivi des polluants cancérogènes

Passons du principe de précaution au principe de prévention. En croisant les données de SPF avec les données environnementales et de biodiversité, nous pourrions mieux saisir l’ampleur de l’effet cocktail. Ces informations en main, le passage à l’action sera plus efficace. Ensuite, la création de moratoires relatifs aux installations dans les agglomérations où une surmortalité est observée est nécessaire et urgente.

Mettons également un terme aux dérogations préfectorales permettant une poursuite des activités industrielles sans prise en compte du danger. Au lendemain d’élections régionales et départementales, rappelons l’impact environnemental des décisions d’aménagement du territoire qui reposent sur ces collectivités.

Lire aussi  Santé publique France enquête sur des cas de cancers pédiatriques à Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique

Parallèlement, il est crucial d’assurer un suivi des polluants cancérogènes dans les agglomérations et établissements recevant du public quand la surmortalité est avérée. Des observatoires de la santé environnementale pourraient recueillir les informations et établir des contrats locaux de santé consacrés à la diminution de la concentration de substances dangereuses. Tout aussi fondamentale, la recherche doit être consolidée avec des budgets mieux fléchés.

Un peuple qui ne cherche pas à savoir se condamne à mourir. Mettre à jour et publier ouvertement le nombre de cancers pédiatriques et de cancers adultes par commune permettra à chacun de s’informer librement.

Les entreprises ont aussi un rôle à jouer. Peu importe leur taille, dès lors qu’elles émettent des polluants cancérogènes, elles doivent être répertoriées sur une liste publiée dans Géorisques [une base de données publique qui diffuse de l’information sur les risques naturels et technologiques] et communiquer sur leur respect des réglementations nationale et européenne concernant les seuils d’émissions. Impliquons-les entièrement dans la résolution de cette situation, en exigeant des mesures transparentes et leur participation au financement des associations de surveillance de la qualité de l’air.

Nos enfants meurent sous nos yeux, il est temps d’arrêter de détourner le regard. Agissons pour la santé environnementale.

Sandrine Josso est députée (MoDem) de Loire Atlantique.

Sandrine Josso(Députée (MoDem) de Loire-Atlantique)

A Saint-Rogatien, les cancers pédiatriques alimentent la suspicion sur les pollutions de l’environnement

Par  Stéphane Foucart

Publié le 12 août 2021 à 03h51, mis à jour hier à 12h54

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/12/a-saint-rogatien-les-cancers-pediatriques-alimentent-la-suspicion-sur-les-pollutions-de-l-environnement_6091226_3244.html

REPORTAGE

Dans cette commune de 2 200 habitants, six enfants ont été victimes d’un cancer entre 2009 et 2018.

Quand trop d’enfants sont frappés par le cancer, l’attention portée à l’environnement a tendance à s’aiguiser. « S’il n’y avait pas eu tout ça, je n’aurais sans doute rien remarqué, je n’aurais pas fait attention », reconnaît Romain Gouyet. Le 17 janvier, alors qu’il se promène à vélo au milieu des champs, tout à côté de sa maison de Saint-Rogatien (Charente-Maritime), dans l’agglomération rochelaise, l’informaticien de 48 ans remarque un surprenant manège : du captage de Casse-Mortier, qui alimente plusieurs communes alentours, une gerbe d’eau est directement envoyée au fossé. « Spontanément, je me suis demandé pourquoi on gaspillait autant d’une eau censée être bonne pour la consommation », raconte Romain Gouyet. Peut-être, précisément, que cette eau n’était plus vraiment bonne pour la consommation.

VUE SUR SAINT ROGACIEN, COMMUNE ENTOUREE PAR DES CHAMPS CULTIVES, OU 6 ENFANTS ONT ETE TOUCHES PAR DES CANCERS PEDIATRIQUE ENTRE 2008 ET 2018, LE 11 MARS 2021
CHAMP LABOURE SUR LA COMMUNE DE SAINT ROGACIEN, LE 11 MARS 2021

A Saint-Rogatien, comme dans plusieurs communes du Grand Ouest de la France, l’accumulation de cancers pédiatriques, depuis quelques années, a rendu les habitants soupçonneux. Sur l’air qu’ils respirent, sur l’eau qu’ils boivent. Dans cette commune de 2 200 habitants, au cœur de la plaine céréalière d’Aunis, six enfants ont été victimes d’un cancer entre 2009 et 2018 – dont cinq depuis 2013. Selon une étude financée par la Ligue contre le cancer et menée en octobre 2020 par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et le Registre des cancers de Poitou-Charentes, le nombre de cancers pédiatriques diagnostiqués à Saint-Rogatien entre 2008 et 2017 a été plus de quatre fois supérieur à la moyenne du département. Par rapport à cette référence, le taux de cancers des jeunes adultes (de 25 à 49 ans) de la commune a été le double de ce qui était attendu sur la même période.

Le surlendemain de la découverte de Romain Gouyet, au conseil municipal de Périgny, l’une des cinq communes alimentées par le captage de Casse-Mortier, l’un des élus de l’agglomération rochelaise, Guillaume Krabal, est interpellé. Il donne l’explication. Le captage, explique-t-il alors, « est situé au milieu d’une plaine agricole impactée par les herbicides et les pesticides, elle est très difficile à protéger et toujours à la limite des seuils de qualité de l’eau ». Début janvier, ajoute-t-il, l’agence régionale de santé (ARS) a été informée que le captage est contaminé par un herbicide très utilisé à l’automne sur les cultures céréalières, le chlortoluron : les seuils étaient « largement dépassés », déclare M. Krabal, et l’eau « plus du tout potable ».

« Ces résultats ont été un choc »

La concentration en chlortoluron – cancérogène suspecté, selon la classification européenne – était alors relevée à 13 microgrammes par litre (µg/L), soit cent trente fois plus que la limite réglementaire. Le château d’eau de Croix-Fort est vidangé, l’eau de Casse-Mortier est pompée et envoyée au fossé.

LE CHATEAU DE CROIX FORT SUR LA COMMUNE DE LA JARRIE A ETE VIDANGE LE 4 JANVIER 2021 SUITE A LA DECOUVERTE LE 24 DECEMBRE 2020 D UN TAUX DE CHLORTOLURON 3 FOIS SUPERIEUR A LA NORMALE, IL S AGIT D UNE SUBSTANCE ACTIVE QUE L ON RETROUVE DANS LES PRODUITS PHYTOSANITAIRE, LE 11 MARS 2021.
DE L EAU DANS UN FOSSE A PROXIMITE DU PONT DE CAPTATION DE CASSE MORTIER SUR LA COMMUNE DE CLAVETTE, LE 11 MARS 2021

A Saint-Rogatien, l’association Avenir santé environnement, créée en mars 2018 après la survenue du sixième cas de cancer pédiatrique, donne rendez-vous chez Romain Gouyet, l’un de ses fondateurs. Tableau de mesures diverses et des quantités des divers pesticides épandus sur le territoire de la commune, résultats d’études épidémiologiques, relevés des signalements des odeurs d’hydrocarbures de l’usine d’enrobé située à quelque 800 mètres des premières maisons du village : Fabienne Pierre dispose sur la table du salon toute la documentation rassemblée par la petite association.

Lire aussi Au sud-ouest de Nantes, les causes des cancers pédiatriques toujours sans explication

« Au départ, nous étions focalisés sur l’usine d’enrobé, qui est installée là depuis plusieurs années », dit cette mère de famille, qui tient à préciser que toutes les positions de l’association sont prises de manière collégiale. « Les pesticides et l’eau nous semblaient des questions secondaires, ajoute-t-elle. D’autant qu’on ne cessait de nous répéter que si quelque chose était très contrôlé, c’était bien l’eau potable. »

A la demande de l’agglomération de La Rochelle, l’agence Atmo Nouvelle-Aquitaine procède à des mesures de pesticides dans l’air. Les résultats sont présentés à l’association en juillet 2020 : sur la plaine d’Aunis, autour de Saint-Rogatien, les concentrations atmosphériques en herbicides demeurent de l’ordre du nanogramme par mètre cube, mais elles sont de huit à quarante fois supérieures à celles rencontrées sur les quatre sites fixes de mesure de la qualité de l’air en Nouvelle-Aquitaine (à Bordeaux, Limoges, Poitiers, et dans le Cognaçais). « Pour nous, ces résultats ont été un choc », dit Mme Pierre. D’autant plus que dans les substances systématiquement retrouvées dans l’air, certaines comme le lindane (un insecticide), cancérogène avéré, sont interdites depuis près de vingt ans.

Les contrôles ne se font pas en continu

En janvier, la découverte de la vidange du captage de Casse-Mortier est une autre surprise. Le captage est au milieu des champs ; un simple grillage le sépare des cultures. « Vous voyez, il n’y a aucune haie, aucune protection, indique Emmanuel Batard, membre de l’association et du conseil municipal de la commune. Il suffit qu’il pleuve beaucoup, comme on l’a vu cette année, et que les parcelles soient inondées pour que le captage soit possiblement contaminé. »

JUSTE APRES LE POINT DE CAPTAGE DE CASSE MORTIER, L EAU DEVERSEE DANS LES CHAMPS S ECOULE DANS DES FOSSES MENANT AU POINT DE CAPTAGE SUIVANT, LE FOSSE EST ENTOURE PAR DES CHAMPS CULTIVES, LE 11 MARS 2021
DE L EAU DANS UN FOSSE A PROXIMITE DU PONT DE CAPTATION DE CASSE MORTIER SUR LA COMMUNE DE CLAVETTE, LE 12 MARS 2021

La gestion de la situation interroge aussi Avenir santé environnement. Car si le captage de Casse-Mortier n’alimente pas Saint-Rogatien mais les cinq communes limitrophes, le devenir de l’eau contaminée dans l’environnement pose question, disent en substance les membres de l’association. Sur place, l’eau drainée de Casse-Mortier alimente un fossé qui coule à travers la campagne, longe une haie, une route, et achemine l’eau vers un autre captage situé en aval. « Il y a évidemment un risque de contaminer d’autres sources d’eau », estime Emmanuel Batard.

Lire aussi Dans le sud-ouest de Nantes, un nombre inhabituel de cancers et une enquête citoyenne

« Selon l’ARS, le prélèvement montrant le dépassement a été fait le 24 décembre, mais il ne s’est rien passé avant le 4 janvier, date à laquelle la régie de distribution a déconnecté le captage du réseau, dit Romain Gouyet. Nous n’avons aucune information sur la qualité de l’eau que les gens ont bue près de deux semaines, voire plus. » D’autant que les contrôles ne se font pas en continu ni même chaque jour ou chaque semaine : nul ne sait précisément depuis quand l’eau du captage était contaminée par l’herbicide. Selon l’ARS, la dernière analyse remontait à fin octobre 2020. Au total, près de 6 000 personnes, sur cinq communes limitrophes de Saint-Rogatien ont été potentiellement concernées.

« Enquête de la police de l’eau »

A l’ARS, on se défend de tout laxisme. « L’ensemble de la gestion et du contrôle sanitaire est drastique et nous avons réagi immédiatement, dès que nous avons eu connaissance des résultats d’analyse, dit-on à l’agence. Sur ce type de captage, il y a généralement deux analyses par an pour les molécules qui nécessitent des tests coûteux, mais vu la vulnérabilité de la zone, on était à six analyses par an. » L’affaire est d’autant plus délicate qu’au 1er janvier, la propriété du captage est passée du Syndicat des eaux de la Charente-Maritime (rebaptisé Eau 17) à la Communauté d’agglomération de La Rochelle – un transfert de compétences au cœur de tensions, et qui n’est réellement effectif que depuis quelques jours.

« Les taux de contamination au chlortoluron qui ont été relevés sont au-dessus des seuils réglementaires, mais ils restent en deçà des concentrations pour lesquelles un effet sur la santé est attendu, tempère-t-on à l’ARS. Et l’eau de ce captage n’est pas utilisée seule pour l’alimentation de ces communes : elle est diluée dans le réseau avec plusieurs autres sources. En outre, il ne s’agit pas d’une pollution chronique, mais très vraisemblablement d’un déversement accidentel : une enquête de la police de l’eau est en cours. »

DEPUIS LES PREMIERES ARLERTES DES ASSOCIATIONS, LA SOCIETE ROCHELAISE D ENROBES EST POINTE DU DOIGT, SAINT ROGATIEN, LE 11 MARS 2021
CHAMP DE BLE SUR LA COMMUNE DE SAINT ROGACIEN, LE 11 MARS 2021

Il en faut plus pour apaiser les riverains. « Ici, nous sommes exposés à toute une diversité de substances : aux émanations de l’usine d’enrobé et peut-être de l’unité de compostage qui s’est installée récemment à proximité, à la pollution automobile, à des pesticides par le biais de l’air ou de l’eau, dit Fabienne Pierre. Les autorités nous disent que prises une par une, chacune de ces pollutions n’a sans doute pas d’effets sur notre santé, mais personne ne sait rien des effets de leur mélange et d’un potentiel risque d’effet cocktail. Ce n’est jamais testé ! »

Plus de transparence

Dans la zone, certains édiles sont, eux aussi, sceptiques. « Il faut obtenir la fermeture administrative de ce captage, trop exposé aux pollutions agricoles, et ne le rouvrir que si on a l’assurance que les agriculteurs de la zone ont opéré leur transition vers l’agriculture biologique, dit pour sa part David Baudon, le maire de La Jarrie, l’une des cinq communes concernées. Je suis prêt à prendre les mesures pour que notre commune puisse procéder à ses propres analyses de la qualité de l’eau qui sort de nos robinets. »

 Lire aussi Des cas de cancers pédiatriques inquiètent au sud-ouest de Nantes

De son côté, Guillaume Krabal, vice-président de l’agglomération rochelaise, chargé du dossier de l’eau, ne cache pas qu’il fait face à un casse-tête. « Nous n’avons pas la compétence pour contrôler la mise sur le marché de ces produits, tout cela se fait au niveau national, explique-t-il. L’agglomération est déterminée à traiter ce problème, qui va bien au-delà de la situation particulière de ce captage, et nous voulons le traiter avec les agriculteurs, pas contre eux. » L’agglomération assure avoir débuté une politique de rachat et de reboisement de certaines terres pour protéger les captages, et dit souhaiter l’accompagnement des agriculteurs vers l’agriculture biologique pour réduire les contaminations de la ressource par les pesticides les plus problématiques. A Saint-Rogatien, l’association des riverains et les parents d’enfants malades aimeraient aussi plus de transparence et de réponses à leurs questions.

Lire aussi En France, le décompte des cas de cancer n’est effectué que pour 22 % de la population

Edition du 13 août 2021 : ajout de la source de financement de l’étude épidémiologique conduite en octobre 2020 à Saint-Rogatien.

 Stéphane FoucartSaint-Rogatien, Charente-Maritime, envoyé spécial

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire