Le passe sanitaire est un moyen malhonnête pour obliger les anti-vaccins à se vacciner et faire oublier les 20% de personnes âgées ou fragiles laissées pour compte, les mauvaises décisions et contradictions de Macron

Covid-19 : « Le passe sanitaire n’oblige pas à la vaccination mais en vient à gêner l’individu qui souhaiterait s’y soustraire »

TRIBUNE

Pascal Ducournau – Socio-anthropologue

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La généralisation de la mesure marque l’émergence d’un nouveau modèle de politique de prévention fondé sur la gêne et la honte, au risque d’une division de la population, explique le socio-anthropologue Pascal Ducournau.

Publié le 31 juillet 2021 à 08h00 – Mis à jour le 03 août 2021 à 16h34   Temps de Lecture 6 min. 

Tribune. 

Les dernières annonces présidentielles ont rendu la vaccination anti-Covid-19 quasi incontournable. Sans la vaccination, il va en effet devenir très difficile de mener une vie sociale à peu près normale puisque le passe sanitaire va être exigé pour fréquenter cafés, restaurants, bars, cinémas, théâtres, musées… Ces annonces se situent-elles dans des schémas déjà éprouvés de l’action sanitaire ou bien ont-elles introduit une radicale nouveauté ? Plus globalement, que pourrions-nous dire de la gestion de la crise sanitaire dans sa capacité à inventer de nouveaux paradigmes de l’action sanitaire ?

L’anthropologue Jean-Pierre Dozon indiquait, il y a une vingtaine d’années, que les politiques de prévention pouvaient schématiquement se décomposer selon quatre modèles : le modèle magico-religieux (usage de rites et de prières pour se prémunir de dangers suprahumains) , le modèle de la contrainte profane (parfaitement illustré par les quarantaines du Moyen Age), le modèle pastorien (émergeant à la suite des découvertes de Pasteur et portant un projet d’immunisation collective grâce à la vaccination), et enfin le modèle contractuel (registre d’action sanitaire plus contemporain faisant de chaque individu un acteur rationnel et responsable de sa santé).

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Si les deux premiers se signalent par leur antériorité historique (avant que ne se développe un savoir proprement biomédical), l’anthropologue récusait cependant toute idée de « grand partage » entre tradition et modernité pour affirmer que les actions les plus contemporaines de prévention pouvaient hybrider des registres variés. Le détour par cette analyse anthropologique éclaire pour partie la situation actuelle.

La réalisation de comportements répétitifs et scrupuleux

En effet, la politique de lutte contre l’épidémie due au coronavirus vient tout à fait mobiliser ces quatre registres de l’action sanitaire de façon conjointe, et cela de manière peut-être plus forte encore que les politiques sanitaires passées. Car le modèle contractuel, en principe dominant dans les sociétés démocratiques, s’est vu dès le début de l’épidémie fortement concurrencé par un modèle de la contrainte : qu’on se souvienne par exemple de la promulgation du premier confinement ou de l’instauration de l’état d’urgence sanitaire.

L’individu acteur responsable de sa santé s’est ainsi vu imposer une série de mesures sans pouvoir y consentir, alors même que le modèle contractuel supposerait une adhésion libre et éclairée. Le modèle magico-religieux quant à lui n’a pas été absent, loin de là, dans la gestion de l’épidémie. Au niveau individuel, on pourra remarquer des comportements étranges de nos contemporains en cette période épidémique.

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Jamais tout à fait sûrs d’avoir bien fait ce qu’il fallait pour se protéger du Covid-19, ils en viennent à répéter des tests en cas de résultats négatifs ou à porter leur masque tout le temps, même lorsqu’ils sont seuls dans leur voiture. En devenant sentinelle permanente de lui-même, de son état de santé et de ses risques, l’individu du modèle contractuel n’est pas à l’abri de la réalisation de comportements répétitifs, scrupuleux et rituels, comme s’il n’était jamais sûr de la bonne exécution de ses actes.

Une dimension magico-religieuse semble repérable

Au niveau collectif, une certaine dimension magico-religieuse semble également repérable. Par exemple, le port du masque en extérieur, bien que d’une efficacité très questionnable au regard des données de la science, n’en est toujours pas moins étonnamment réimposé à l’échelle de départements entiers. Sans doute le principe de précaution que les autorités ont à mettre en œuvre commande-t-il de faire preuve du plus grand des scrupules dans la lutte contre l’épidémie, quitte à imposer des mesures objectivement discutables.

Le modèle pastorien d’une immunisation vaccinale collective n’est bien évidemment pas en reste. Des sommes inédites ont été dépensées pour soutenir la recherche d’un vaccin dès le début de l’épidémie, et la biotechnologie innovante des vaccins par ARN, par les espoirs qu’elle suscite, prolonge probablement l’enthousiasme initial des pastoriens.L’essentiel : Ce que contient le projet de loi adopté définitivement par le Parlement

Le temps record de la mise au point de ces nouveaux vaccins porte en lui l’idéal d’être capable de répondre immédiatement à tout type de maladie par la voie vaccinale. Les incertitudes liées à l’efficacité des vaccins face aux nouveaux variants tout comme à leur innocuité, notamment chez les enfants, ne semblent pas tarir cet enthousiasme pastorien.

Une vie appauvrie en termes de relations sociales et de culture

Une troisième dose de vaccin est déjà en cours de distribution dans certains pays, et le gouvernement français n’a pas hésité à rendre le passe sanitaire obligatoire pour les enfants de plus de 12 ans, passe qui, s’il n’oblige pas à proprement parler à se faire vacciner, a pour caractéristique d’exercer une gêne telle sur l’individu qu’il aura bien du mal à s’y soustraire.

La généralisation du passe sanitaire constitue finalement l’occasion de se questionner sur l’émergence d’un cinquième modèle au sein des politiques de prévention. L’objet est relativement inédit. Avec cette demande de fournir une preuve de vaccination ou de test Covid négatif de moins de soixante-douze heures pour fréquenter les lieux de sociabilité, de culture ou de consommation, le passe sanitaire va immanquablement rendre bien compliquée la vie des millions d’individus non encore vaccinés.

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Ils vont devoir pratiquer un test tous les trois jours s’ils souhaitent poursuivre une vie normale, alors que l’on sait que ces tests n’ont rien d’agréable et ne sont pas sans risques pour la paroi nasopharyngée. En outre, dans la mesure où ces tests ne vont plus être remboursés, il est fort probable que les individus n’aient d’ailleurs pas les moyens de les payer à cette fréquence, et immanquablement ils en viendront à subir une vie appauvrie en termes de relations sociales, de culture et de divertissement.

Le passe sanitaire peut s’entendre d’un point de vue moral

Le passe sanitaire n’agit pas exactement comme une contrainte. Il n’oblige pas à la vaccination. Mais il en vient à gêner l’individu qui souhaiterait s’y soustraire. Par cette gêne incessante qu’il va provoquer, le passe sanitaire n’est pas non plus exactement un objet entrant dans le modèle du contrat : celui-ci repose sur un individu libre et responsable de sa santé. Ce dernier ne sera pas vraiment en position de consentir librement à la vaccination, mais va être suffisamment embarrassé dans sa vie quotidienne pour qu’il finisse par se résoudre à se faire vacciner.

Enfin, la gêne occasionnée par le passe sanitaire peut aussi s’entendre d’un point de vue moral : il sera sûrement gênant, peut-être honteux, de ne pas pouvoir participer à la vie sociale et culturelle comme pourront le faire les autres personnes, elles vaccinées : « Tu nous rejoins en terrasse après le travail ? – Euh…, comment dire ? Je ne peux pas. » L’individu non vacciné aura bien du mal à s’expliquer, et peut-être même n’osera-t-il pas.

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De manière générale, nous allons assister à une division de la population entre deux catégories de citoyens, propre à nourrir un sentiment d’exclusion pour celles et ceux qui refuseront de se faire vacciner ou qui, plus simplement, seront hésitants. Cette division paraît être pleinement assumée par le gouvernement puisque le chef de l’Etat a justement déclaré vouloir « faire porter les restrictions sur les non-vaccinés, plutôt que sur tous ».

Un ressort puissant pour un gouvernement des conduites

Et pour finir, à cette honte morale viendra tôt ou tard se mêler une honte politique, celle de ne pas avoir accompli son devoir citoyen… Dans ces conditions, le remord finira sûrement par convaincre les derniers hésitants et par avoir raison des récalcitrants qui ne pourront pas continuer indéfiniment à vivre dans la honte permanente de ne pas être comme les autres.

La gestion de l’épidémie due au coronavirus nous fait finalement découvrir une innovation dans les politiques sanitaires, autour de l’exploitation de la gêne, comme catégorie à la fois pratique, morale et politique. S’entremêlant avec les autres modèles de l’action sanitaire, elle constitue sûrement un ressort puissant pour un gouvernement des conduites (une « gouvernementalité » aurait dit le philosophe Michel Foucault).

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Les gouvernants y voient probablement une excellente opportunité, permettant de ne pas verser dans un paradigme de la contrainte pure (avec tous les risques politiques que cela supposerait), et parallèlement de s’éloigner d’un modèle contractuel qui, trop libéral, n’est pas parvenu à remplir les centres de vaccination. Ils auraient cependant peut-être tort de s’y fier totalement. Car ce nouveau modèle de politique sanitaire fondé sur la gêne porte également en lui le risque d’un retournement du stigmate, celui d’individus qui pourraient finalement se déclarer fiers de leur exclusion au nom de la liberté.

Pascal Ducournau est professeur à l’Université de Franche-Comté et membre du Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie/LaSA. Il est l’auteur de S’entreprendre avec ses gènes, (édition Presses universitaires de Rennes, 2018).Passe sanitaire : retrouvez les tribunes parues dans « Le Monde »

Pascal Ducournau(Socio-anthropologue)

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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