Escalade des violences à l’encontre des pharmacies d’officine des centres de vaccination et des professionnels y exerçant. 

Passe sanitaire : la tension monte dans les pharmacies et les centres de vaccination

Des incidents contre des officines sont intervenus en marge de manifestations et le personnel des centres d’injection relève un climat de plus en plus agressif. Ces lieux cristallisent les frustrations d’une partie de la population opposée à la vaccination. 

Par Delphine Roucaute et Pauline Gensel Publié aujourd’hui à 05h59, mis à jour à 09h16  

Temps de Lecture 7 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/06/passe-sanitaire-la-tension-monte-dans-les-pharmacies-et-les-centres-de-vaccination_6090684_3244.html

La pharmacie de la rue Stanislas, à Nancy, a été vandalisée lors de la manifestation contre le passe sanitaire, le 24 juillet 2021.
La pharmacie de la rue Stanislas, à Nancy, a été vandalisée lors de la manifestation contre le passe sanitaire, le 24 juillet 2021. PATRICE SAUCOURT / L’EST REPUBLICAIN / MAXPPP

Quelques dizaines de manifestants huant des pharmaciens et bousculant la tente sous laquelle ils réalisaient des tests antigéniques dans une rue montpelliéraine. La scène, qui a eu lieu samedi 31 juillet en marge d’un cortège contre le passe sanitaire, est l’une des trois « agressions révélatrices » du contexte de tensions croissantes à l’encontre des officines, selon Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France.

Les deux autres sont également intervenues dans un contexte de manifestation. A Nancy, un trentenaire disant avoir agi « par colère » a cassé la vitrine d’une pharmacie le 24 juillet, tandis qu’une officine a été incendiée à Fort-de-France, dans la nuit du samedi 31 juillet au dimanche 1er août, lors d’affrontements entre une centaine de manifestants et les forces de l’ordre. Un vaccinodrome a également été ciblé cette soirée-là.

Lire notre reportage : A Paris, la colère des manifestants contre le passe sanitaire

Cette « escalade des violences à l’encontre des pharmacies d’officine et des professionnels y exerçant » a été dénoncée dans un communiqué, mardi 3 août, par l’ensemble des acteurs de la profession, appelant à l’« apaisement » et au« respect de tous les professionnels de santé »« La croix verte est avant tout un signe de paix », assure Philippe Besset. Pour lui, la hausse des incivilités est à dater de l’intervention d’Emmanuel Macron, le 12 juillet, annonçant l’extension du passe sanitaire ; un regain est à craindre à partir du 9 août, au moment de sa mise en application.

Pour apaiser les esprits, le pharmacien propose trois mesures : l’allongement de la durée de validité des tests antigéniques à 72 heures pour les non-vaccinés, et à une semaine pour les personnes ayant déjà reçu une injection, et l’intégration des autotests supervisés au passe sanitaire. Trois manières de désengorger les officines et de donner un peu de répit aux personnes y travaillant.

Frustration des vacanciers

Les pharmacies, accessibles sans rendez-vous et ayant pignon sur rue, sont devenues des symboles du passe sanitaire, et donc un exutoire visible pour ses contestataires. Si les actions violentes restent des phénomènes isolés, « les agressions verbales, c’est [leur] quotidien », témoigne Frédéric Abecassis, président du syndicat des pharmaciens de l’Hérault. Même dans son officine de Roujan, située « à 30 kilomètres de Béziers et à 40 kilomètres de la mer », il s’est fait agresser verbalement par un homme exigeant de passer devant tout le monde parce que sa mère avait le Covid-19.

« Depuis le début du dépistage, les gens ont pris l’habitude de ne rien payer et d’avoir accès à tout, tout de suite. Pareil maintenant avec la vaccination », analyse le professionnel. Mais, avec la hausse des demandes de test pour obtenir le sésame du passe sanitaire et la montée en puissance de la vaccination par Moderna, dont les livraisons doivent augmenter en août, les pharmaciens font face à un afflux de patients difficile à gérer en cette période estivale.

A Bidart, sur la côte basque, dans les Pyrénées-Atlantiques, Pierre Beguerie, président du conseil central de l’ordre des pharmaciens, doit ainsi gérer la frustration des vacanciers qui doivent présenter un test négatif pour entrer dans leur camping s’ils ne sont pas vaccinés. « On est parfois face à des besoins extrêmement urgents et on essaye de rendre service, de les caser entre deux vaccinations », raconte le pharmacien. Il a embauché des étudiants pour l’aider à faire des tests antigéniques, l’activité quotidienne de son commerce étant par ailleurs démultipliée l’été.

Absorber la demande

Le ministère de la santé a clairement affirmé mardi « compter sur le fait que les professionnels de santé susceptibles de commander du Moderna soient plus nombreux à rester actifs dans la période estivale et donc à commander des vaccins pour que ça réoriente naturellement le flux des livraisons vers les zones touristiques ». Charge donc aux pharmacies d’absorber la demande dans ces territoires pris d’assaut l’été. Pour ce qui est du dépistage, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), on enregistrait une hausse de 50 % du nombre de tests réalisés lors de la semaine du 19 au 25 juillet, dépassant le record du 23 décembre 2020.

Malgré tout, « la majorité des patients est respectueuse et nous soutient », nuance Pierre Beguerie. Selon le ministère de la santé, au 22 juillet, 86 % de la population était vaccinée ou avait l’intention de se faire vacciner. Par ailleurs, selon un sondage Ipsos-Sopra Steria publié le 16 juillet, 62 % sont favorables à la mise en place du passe sanitaire. « Il y a des râleurs, mais aucun membre de mon équipe n’a été agressé jusque-là », assure de son côté Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine et gérant d’une pharmacie à Plombières-lès-Dijon (Côte-d’Or). Mais, depuis trois semaines, il a reçu une cinquantaine d’e-mails signalant des problèmes dans les officines de son réseau. « Tout le monde me dit que ça se tend », alerte-t-il, craignant que les incivilités n’augmentent à la rentrée avec les retours de vacances.

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Autres lieux emblématiques du passe sanitaire, les centres de vaccination abordent le mois d’août dans un climat dégradé. Si les responsables de ces structures éphémères témoignaient, au début de la campagne de vaccination, de patients reconnaissants envers le personnel soignant, amenant parfois même gâteaux et confiseries, les comportements ont changé petit à petit.

Certains centres ont été dégradés, comme celui de Lans-en-Vercors (Isère), qui a été inondé le 17 juillet, ou celui d’Urrugne (Pyrénées-Atlantiques), incendié le même jour, mais ces événements restent rares. De nombreuses remontées de terrain témoignent toutefois de « tensions entre les personnes venant se faire vacciner et le personnel soignant », souligne le ministère de la santé, qui manque d’indicateurs statistiques pour objectiver l’ampleur du problème. « Ce n’était pas des choses qu’on observait avant, le climat est légèrement différent de ce qu’il était par le passé, reconnaît-on Rue de Ségur. Pour autant, on n’a pas d’inquiétude majeure, ni sur le climat dans lequel se déroulent ces vaccinations ni sur la sécurité dans les centres. »

Personnes venues à reculons

Dans le centre de vaccination de Clermont-Ferrand, Nora (le prénom a été modifié), 22 ans, qui s’occupe de l’accueil du public, a noté que l’atmosphère avait changé depuis les annonces d’Emmanuel Macron. « On a vu des personnes beaucoup plus agressives, qui se sentent obligées de nous faire comprendre qu’elles n’ont pas envie d’être là, soupire la jeune femme. Et c’est de plus en plus comme ça. » 

Depuis le 20 juillet, tous les créneaux de vaccination sont remplis jusqu’à la fin août. Lorsque la jeune femme tente de l’expliquer aux patients qui l’appellent au standard, certains s’emportent. Idem pour ceux qui se présentent sans rendez-vous et qui se voient refuser l’accès au centre. « Ils nous disent qu’ils sont contre le vaccin et qu’ils veulent seulement le faire pour pouvoir aller au bistro. Que nous sommes des pions du gouvernement, et que c’est à nous de leur trouver un créneau. » Il y a quelques jours, l’une de ses collègues s’est fait traiter de « vieille tanche », alors qu’elle expliquait à une patiente qu’elle devait faire une deuxième injection pour obtenir son passe sanitaire.

Nora se souvient aussi de ce patient qui ne voulait pas se faire vacciner mais qui s’y était résigné pour obtenir son passe. Il avait décidé qu’il serait vacciné avec AstraZeneca. Lorsque le médecin du centre lui a annoncé qu’il n’en avait plus et lui a proposé du Pfizer, il a retourné la table et s’en est pris au praticien, avant d’être mis dehors par la sécurité.

Sébastien, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille, est sapeur-pompier professionnel depuis vingt ans et travaille au centre de vaccination de Nancy pendant ses jours de repos. Il a lui aussi noté une évolution dans les interactions avec le public. « En mai-juin, les patients nous remerciaient, saluaient notre organisation, notre bienveillance, se souvient-il. Cela nous arrive encore aujourd’hui, mais beaucoup moins. Nous avons surtout affaire aux récalcitrants, l’ambiance n’est plus la même. »

Des personnes venues à reculons, et pour lesquelles la moindre contrariété dans le vaccinodrome peut provoquer de fortes tensions. Quelques minutes de retard, un nom de famille mal prononcé, des créneaux non disponibles… Autant de souffles sur des braises qui ne demandent qu’à s’enflammer.

« Faire preuve de pédagogie »

L’agressivité s’exprime de plusieurs manières. Dans le centre de Nancy, il est arrivé que des personnes prennent rendez-vous, se déplacent jusqu’au centre, puis inscrivent sur leur fiche de renseignement qu’elles ne souhaitaient pas être vaccinées. Elles sont donc reparties sans avoir reçu leur dose de vaccin. « C’est une manière pour elles de montrer leur désaccord, suppose Sébastien. Mais pour nous, c’est une question de consentement : si elles écrivent qu’elles ne veulent pas du vaccin, nous leur demandons de partir. »

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D’autres refusent d’être vaccinées par des pompiers, pourtant formés à la vaccination. Ou alors refusent que l’injection soit effectuée par des jeunes. « Comme si, finalement, ce n’était pas le même produit lorsque l’injection est réalisée par un pompier de 19 ans et lorsqu’elle est faite par un infirmier de 40 ans. On a l’impression que les patients cherchent le moindre truc pour montrer qu’ils sont forcés et qu’ils ne sont pas contents d’être là », constate Sébastien.

Il y a quelques semaines, un mannequin habillé en pompier du SDIS – le service départemental d’incendie et de secours qui intervient dans plusieurs vaccinodromes – a été brandi dans une manifestation contre le passe sanitaire à Nancy, avec l’inscription : « Le SDIS m’a tué ». « L’agressivité, pour l’instant, est plus présente dans les manifestations, à l’extérieur du vaccinodrome, note Sébastien. Je peux comprendre l’inquiétude de certains, et je pense qu’il faut faire preuve de pédagogie avec ces personnes, pour que soient entendues la raison et la vérité scientifique, plutôt que des élucubrations. »

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Delphine Roucaute et  Pauline Gensel

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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