Des profils très variés et une immense défiance envers les institutions : qui sont les opposants au passe sanitaire
De nouvelles manifestations sont prévues, samedi 7 août, dans près de 200 villes. Samedi 31 juillet, plus de 200 000 personnes aux profils très variés avaient manifesté, essentiellement dans des villes moyennes, en exprimant une profonde défiance à l’encontre de l’ensemble des institutions.
Par Luc BronnerPublié aujourd’hui à 05h34, mis à jour à 07h48
Temps de Lecture 6 min.
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C’est une discussion sur la messagerie Telegram d’un groupe d’opposants au passe sanitaire en région lyonnaise. Des manifestants, plutôt proches de l’extrême gauche, se désolent d’avoir entendu des slogans favorables aux forces de l’ordre dans les défilés à Lyon le 31 juillet. « Le seul truc qui m’a mis les nerfs, c’est les manifestants qui lancent : “La police avec nous !” », explique l’un d’entre eux sur le fil de conversation. Avant de relativiser : « Mais bon, pour la plupart, ce sont des gens qui n’ont pas l’habitude de manifester, des familles avec enfants ou des anciens… » Plus tard, sur le même canal d’échange, qui rassemble 800 membres, d’autres participants critiquent la présence de drapeaux bleu-blanc-rouge dans les défilés, associés à l’extrême droite. Réponse cinglante d’un autre membre : « Attends, faut m’expliquer. Bleu, blanc, rouge = facho, mais vous perdez la tête ou quoi ? »
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La discussion, parmi beaucoup d’autres, témoigne de la diversité des manifestants mobilisés, depuis plus de trois semaines, contre l’instauration par le gouvernement d’un passe sanitaire afin de lutter contre le Covid-19. Des militants d’extrême gauche, des militants d’extrême droite, des « gilets jaunes » mais aussi beaucoup de manifestants venus seuls, entre amis ou en couple. Sur les réseaux sociaux, comme dans les défilés organisés les samedis dans plus de 180 villes, le mouvement de contestation, sans leader affiché ni organisation nationale, le plus souvent sans service d’ordre, a surpris par son ampleur en plein été, période peu propice aux mobilisations, mais aussi par sa radicalité et sa capacité à agréger des manifestants très différents, parfois en franche opposition sur d’autres sujets, souvent unis par un vif rejet d’Emmanuel Macron.
La géographie du mouvement
Au fil des manifestations dans les rues et des échanges sur les groupes Facebook et Telegram, se dessine un premier portrait de cette mobilisation, commencée le 17 juillet avec 110 000 manifestants dans les rues (selon le ministère de l’intérieur), 161 000 le 24 juillet puis 205 000 le 31 juillet, et qui se poursuit par de nouveaux appels à manifester samedi 7 août. D’abord sur la géographie du mouvement : le défilé le plus important a certes eu lieu à Paris (14 000 personnes) tandis que des rassemblements significatifs étaient enregistrés dans les principales métropoles comme Montpellier (10 000), Nice (6 500) ou Bordeaux (5 500).
Mais, selon nos décomptes, les dix plus grandes villes françaises n’ont comptabilisé qu’un peu plus du quart des 205 000 manifestants. La mobilisation a été, en réalité, plus significative dans des villes comme Toulon (13 000 personnes, dont « beaucoup de familles », selon la préfecture du Var), Mulhouse (5 000), Caen (5 000), Pau (4 000), Chambéry (4 000) ou Angers (3 800). La police a également comptabilisé 3 000 manifestants à Perpignan, Colmar, Bayonne ou Clermont-Ferrand, 2 400 à Vannes, près de 2 000 à Albi, 1 000 à Foix ou Périgueux, etc.
« Ce qui caractérise les manifestations, c’est qu’elles sont protéiformes », Fanny Dombre Coste, première adjointe au maire de Montpellier
Dans les manifestations, comme dans les groupes Facebook, les profils apparaissent extrêmement variés. A Paris, les 24 et 31 juillet, parmi les personnes interrogées par Le Monde, se croisaient des trentenaires, des retraités, des informaticiens, des restaurateurs, des fonctionnaires, des employés du secteur social, des salariés de la santé, des soignants, des « gilets jaunes » mobilisés depuis trois ans, comme des primo-manifestants, des personnes vaccinées, d’autres qui refusent par principe, des électeurs du leader de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon, assez nombreux, d’autres proches des micro-partis politiques de François Asselineau (UPR) ou Florian Philippot (Les Patriotes). « Ce qui caractérise les manifestations, c’est qu’elles sont protéiformes », relève Fanny Dombre Coste, première adjointe au maire de Montpellier, où la dernière manifestation a rassemblé des « gilets jaunes » de l’Hérault comme des touristes en vacances.
Cette diversité se retrouve dans les revendications et les slogans dans les défilés : « Nous ne sommes pas des cobayes », « A chacun son choix », « Mon corps m’appartient », « Ne touchez pas à nos enfants », « La pénétration forcée, c’est un viol », etc. A Lille, les manifestants ont défilé en reprenant des chants de supporteurs de football adaptés au refus du passe sanitaire. A Paris, des Marseillaise ont été régulièrement entonnées sur le parcours. Des ambiances festives ont été décrites un peu partout – il s’agissait dans certaines villes des premiers grands rassemblements depuis les périodes de confinement. A l’inverse, des incidents ont eu lieu dans certaines agglomérations, débouchant sur 72 interpellations le 31 juillet, notamment à Paris, Lyon, Toulouse et Nantes. Des manifestants s’en sont pris aux policiers, qualifiés de « putes à Macron », tandis que d’autres, un peu plus loin, les appelaient à la solidarité en chantant « Les policiers avec nous ».
Des mots violents
Ce qui relie les manifestants est une immense défiance à l’encontre de toutes les institutions. Contre les médias (accusés de complicité avec le pouvoir), contre les partis politiques (accusés de « lâcheté » en particulier au Parlement), contre les autorités sanitaires (accusées d’être « soumises » aux laboratoires), contre le gouvernement (accusé de dérive « dictatoriale »). « Non au PaSS », taguait un homme en reprenant les lettres des SS dans une rue de Paris, le 24 juillet. « Pass = dictature chinoise », indiquait une pancarte le 31 juillet. Les mots employés contre le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, fréquemment appelé à la « démission », sont particulièrement violents – relevant parfois de l’incitation au meurtre – et rappellent le mouvement des « gilets jaunes ».
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« On est entré en dictature avec Emmanuel Macron », explique ainsi Stéphane Vogel, 50 ans, informaticien, vacciné « sans avoir le choix », venu manifester le 24 juillet dans la capitale, et qui a prévu de revenir le 7 août avec son épouse, anti-vaccin : « C’est la première fois qu’elle manifestera de toute sa vie. »
« Avec le passe, on pourra fliquer tout le monde. C’est une atteinte aux libertés. On se demande où cela s’arrêtera », souligne, de son côté, Isabelle (en refusant de donner son nom), employée d’un groupe alimentaire. « Le risque, c’est que ce soit une première étape. Mais on ne lâchera pas », ajoute son compagnon, Camille, tous deux quinquagénaires et électeurs de Mélenchon. La mise en œuvre du passe sanitaire pour accéder aux hôpitaux en dehors des urgences est souvent dénoncée. De même, pour les risques de suspension du contrat de travail des personnels recevant du public.

La fracture entre pro et anti-vaccins s’entend dans les défilés. « Allez, les moutons ! », scandaient des manifestants, le 24 juillet, en sifflant des Parisiens aux fenêtres. A Montpellier, le samedi suivant, des pharmaciens réalisant des tests de dépistage ont été insultés, traités de « collabos » et d’« assassins » par des participants au défilé. Sur les milliers de manifestants à Paris, les 24 et 31 juillet, une poignée arborait des étoiles jaunes – un choix critiqué par d’autres manifestants.
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La mobilisation témoigne d’une forme de colère comparable à celle exprimée, en 2018, par les « gilets jaunes ». Elle raconte aussi la banalisation des violences verbales, notamment sur les réseaux sociaux. Dans la manifestation, les anti-passe disent trouver une forme de solidarité face aux critiques reçues dès lors que leurs positions individuelles sont connues sur le vaccin ou le passe sanitaire. « Je ne discute plus avec personne, j’ai pris trop d’insultes. Là, je suis entourée de gens qui ont la même opinion que moi, ça fait du bien », raconte une manifestante de 39 ans dans le cortège du 31 juillet à Paris.
Dans les groupes sur Facebook, des témoignages sont publiés à propos des tensions vécues avec des proches. « Merci de m’avoir intégrée au groupe, je me sens un peu moins seule avec mes idées », explique une habitante de Wimereux (Pas-de-Calais) inscrite sur un groupe « liberté vaccinale ». Commentaire d’un autre membre du groupe : « Accrochez-vous et gardez le moral, c’est dur mais vous n’êtes pas seul, même si vous vous sentez en minorité dans votre entourage. »
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