Covid-19 : « Décider de se faire vacciner, c’est aussi un geste politique car il concerne les affaires de la cité, les autres, le collectif »
TRIBUNE
Les errements dans la gestion de la pandémie permettent de comprendre la défiance, mais nous avons la possibilité d’agir, chacun, en faisant de la vaccination de tous un projet commun renforçant notre pacte social, souligne dans une tribune au « Monde » un collectif de médecins et de citoyens.
Publié hier à 12h43 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. L’obligation vaccinale pour les professionnels de santé et l’utilisation du passe sanitaire divisent les soignants, mais aussi les citoyens. A la liberté individuelle et à l’inquiétude face à des vaccins considérés comme trop récents sont opposées la nécessaire protection des plus fragiles et l’urgence de lutter contre une possible 4e vague.
Ce débat traduit l’état de confusion de notre société dans son rapport à la liberté individuelle, aux autres, à la communauté, à notre protection sociale, au bien commun, en particulier chez les gens de gauche
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Certes, la confiance que nous accordons aux décideurs est légitimement abîmée. Nous avons tous à l’esprit les scandales sanitaires passés, les conflits d’intérêts entre des médecins et l’industrie pharmaceutique, les mensonges et l’incompétence du gouvernement depuis le début de la pandémie, le mépris puis la stigmatisation des soignants ainsi que les reniements du président de la République qui déclarait, le 1er mai 2020, que le vaccin devrait être « un bien mondial de l’humanité, et pas la propriété de l’un ou l’autre ».
La vaccination générale permettra une protection collective
Mais si on peut comprendre et partager la défiance envers nos gouvernants, refuser la vaccination ne peut être un acte d’opposition efficace à ce gouvernement. Ce serait une mauvaise réponse à une juste colère. Le risque individuel de survenue à long terme d’effets secondaires graves de la vaccination est très hypothétique : il ne repose sur aucune base théorique fiable, ni sur des observations faites avec les autres vaccins.
Sur cette question, on ne peut que conseiller la lecture de « A lire si vous ne savez pas quoi penser des vaccins Covid-19 ». Si se vacciner nous octroie une protection individuelle, c’est la vaccination du plus grand nombre qui permettra une protection collective. Décider de se faire vacciner n’est donc pas qu’une décision sanitaire ou médicale, c’est aussi un geste politique, car il concerne les affaires de la cité, les autres, le collectif.
La vaccination, comme chaque médicament, est associée à un risque individuel. La prescription ou la prise d’un médicament (ou d’un vaccin) nécessite d’évaluer le bénéfice attendu du traitement par rapport au risque spontané de la maladie et au risque de survenue d’effets secondaires liés au traitement.
Le choix politique d’une société solidaire
Par exemple, malade d’un cancer, on accepte le plus souvent d’être traité par des chimiothérapies – qui ont beaucoup d’effets secondaires mais qui permettent de survivre à la maladie – car le bénéfice du traitement est supérieur au risque de ne pas le prendre et aux nuisances liées aux effets secondaires. Le rapport bénéfice/risque est ainsi jugé favorable.
Dans le cas de la vaccination contre le Covid-19, le rapport bénéfice/risque dépend de l’âge et de l’état de santé. Plus on est jeune, moins on a de risque de faire une forme grave de Covid-19, le rapport bénéfice/risque augmente avec l’âge. On peut alors légitimement se demander : pourquoi des personnes qui ont une faible probabilité de faire une forme grave accepteraient de prendre un quelconque risque en se faisant vacciner ?
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La réponse est claire : nous nous vaccinons parce que nous décidons d’agir chacun à l’échelle individuelle pour protéger le groupe, le collectif, par solidarité, par fraternité, pour faire humanité. Nous acceptons de prendre ce (faible) risque parce que nous faisons le choix politique d’une société solidaire. Assurément, se faire vacciner est un acte politique.
Notre culture commune, notre pacte social.
Faut-il rappeler que le choix politique de la solidarité est à la base de notre pacte social ? Est-ce que le fait que nous en bénéficions avec facilité au quotidien nous fait oublier qu’en mars 1944, le Conseil national de la Résistance (CNR) inventait notre système de protection sociale qui repose sur le fait que chacun participe en fonction de ses moyens, et reçoit en fonction de ses besoins, pour que chacun soit protégé ?
Ce système de solidarité fait qu’en France, contrairement à d’autres pays dit « développés », on ne meurt pas de ne pas pouvoir payer ses soins. Cela concerne aussi le paiement de l’impôt sur le revenu qui est un acte structurant de notre démocratie, dans laquelle la majorité trouve juste que l’on paie plus d’impôts quand on gagne plus. Elle l’accepte car cela fait partie de notre culture commune, de notre pacte social.
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On peut faire le parallèle avec la situation actuelle : en se vaccinant, chacun de nous accepte une petite prise de risque, pour obtenir une immunité collective, c’est-à-dire une protection collective. On peut donc considérer que ceux qui sont jeunes et en bonne santé ont un plus gros « capital santé ». Leur contribution serait donc plus importante car le rapport bénéfice-risque de la vaccination est un peu moins favorable chez eux que chez les sujets âgés, que chez les obèses ou les diabétiques.
Ouvrons les yeux sur notre chance
Par ailleurs, constatons que le Covid-19 frappe plus fortement les personnes âgées mais aussi les populations qui subissent plus fortement les inégalités sociales, de logement et de revenus. Il faut donc clamer que c’est la vaccination du plus grand nombre qui permettra de protéger les « premiers de corvées », les précaires, les sans-papiers qui sont encore trop éloignés du système de soins et de l’accès à la vaccination.
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Enfin, ouvrons les yeux sur notre chance. Notre système de protection sociale fait de nous des privilégiés à l’échelle de la planète car il permet d’acheter les vaccins au prix imposé par le marché et de fournir un accès gratuit à chacun. Résultat : sur les plus de 3.3 milliards de doses qui ont été injectées dans le monde, 1 % seulement a bénéficié aux Africains.
Attendre pour se faire vacciner afin de voir ce qui va se passer pour les autres, c’est faire le choix de l’individualisme contre le collectif. Nous avons la possibilité d’agir, chacun, en faisant de la vaccination de tous un projet commun qui renforcera notre pacte social.
Ceux qui aujourd’hui refusent la vaccination pourront-ils légitimement demain réclamer la préservation de notre système de protection sociale ?
Si nous sommes tous vaccinés, l’obligation vaccinale et le pass sanitaire n’auront plus lieu d’être. Vaccinés, nous serons plus forts et plus nombreux pour nous organiser et manifester pour la défense de notre système de protection sociale et de nos services publics. Maintenant, chacun doit se positionner et assumer son choix, qui est profondément politique.
Les signataires de cette tribune : Cécile Belœil, directrice de crèche de la Ville de Paris ; Cherine Benzouid, cardiopédiatre à l’hôpital Robert-Debré, Paris ; Marc Boitel, travailleur social ; Thomas Dartige, éditeur ; Julien Gaudric, chirurgien vasculaire à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris ; Julie Gresh, professeure de lettres au lycée Voltaire, Paris ; Roddy Laroche, praticien en économie sociale ; Olivier Milleron, cardiologue à l’hôpital Bichat, Paris ; Christine Milleron, directrice d’Esopa productions ; Paulette Morin, présidente d’honneur de l’association Marfans ; Silvia Oghina, cardiologue à l’hôpital Henri-Mondor, Créteil ; Jacques Pedron, maître de conférences en biologie, Sorbonne Université ; Luis Teixeira, oncologue à l’hôpital Saint-Louis, professeur des universités.
Le Monde