Série de l’été : sur les traces des cendres des sorcières de Seix
ASeix, la passade des Trois sorcières évoque ce terrible procès. Photo DDM, Jacques Jayles
C’est l’été, Histoire – Archéologie, SeixPublié le 20/07/2021 à 07:04
l’essentiel
Depuis toujours, les monstres et les sorciers ont élu domicile dans les Pyrénées. Les sorcières aussi. Ainsi, en 1561, à Seix, on accusait deux femmes d’avoir commis les pires crimes.
Les sorcières d’Occitanie n’ont pas déboulé comme ça, un beau jour, de la cuisse de Lucifer ou sur un vieux balai. Elles ont toujours existé. Mais vers la fin du Moyen-Âge, elles ont commencé à inquiéter les religieux, qui voyaient dans leur « science » des survivances païennes.
Car les Pyrénées sont une terre de magie et de mystère antiques. Ainsi, en Ariège, la grotte de Lombrives, là même où s’est déroulée cet hiver la mission souterraine « Deep time », est selon la légende, le tombeau de Pyrène, la fiancée d’Hercule. Séduite et abandonnée, elle est morte dans les bois… Pour lui rendre un hommage éternel, Hercule a donc hérissé d’énormes blocs de pierres, en guise de stèle funèbre : les Pyrénées. Sacré boulot.
Les fées sont partout
Les montagnes sont réputées abriter toutes sortes de personnages bien plus étranges que des touristes belges en nu-pieds et chaussettes. On y trouvait, dit-on, le « Tantugou », vieillard bienveillant qui protégeait les cultures ou à l’inverse, le « basajaun », homme des bois sauvages (mais a-t-il vraiment disparu, celui-là ?).
Et puis, il y avait les fées ! Fadas, encantadas, dragas, qui toujours en Ariège, étaient postées dans la fontaine intermittente de Fontestorbes : celles-là étaient armées de battoirs en or ! Il y avait aussi les hantaumas, les fantômes, des farfadets, des gnomes, des géants…
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La langue d’Oc a ses mots pour nommer les diableries. Le brèish ou le bruchôt est le sorcier, et son adversaire l’endevinaire, l’enchanteur. Dans certaines contrées, le sorcier, c’est le masc, ou le grimaud, le fachinier. La sorcière est donc la brèisha ou la masca.
Les fées, elles, adorent les bois et les endroits où l’eau coule : on les appelle les fadas, damoiselas, dragas. Mitonas, morgas (comme la fée Morgane ?) Tout cela faisait partie d’un folklore païen très ancien, qui survivait vaille que vaille dans les vallées reculées. Mais que les religieux, qui avaient déjà eu fort à faire pour liquider les « hérétiques » cathares, ne supportaient pas cette concurrence. Et notamment, ces guérisseuses, sages-femmes, rebouteuses qui avaient hérité d’un savoir antique, mélange de connaissances réelles en herboristerie, et de formules plus ou moins magiques ou kabbalistiques, Ainsi, petit à petit, tous les personnages un peu suspects, un peu bizarroïdes, ont été envoyés dans la marmite du Diable. Voilà comment sont apparues les sorcières. À qui on a attribué mille maux. Presque toujours à tort.
En 1561, les consuls de Seix, dans le Couserans, font arrêter deux femmes, désignées comme des empoisonneuses : « poysonyères ».
Dénoncée par ses fils
Marthe de Ga, 70 ans, de Seix, dénoncée par ses propres fils, et Arnaude de Barsan, 45 ans, de Saint-Girons. Toutes deux étaient, tour à tour, guérisseuses, rebouteuses,, accoucheuses, mais surtout pharmaciennes, apothicaires, et un tantinet magiciennes. Elles imposaient les mains, préparaient des philtres d’amour, onguents de virilité et autres talismans.
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Seulement voilà. Dans le secteur, plusieurs personnes moururent de façon inexplicable, et notamment des nouveau-nés. Le procès fit état d’une « poudre blanche comme faryne ou comme layne plyée dans un papier », le tout relevé avec du pipi de crapaud.
Pire ! On les accusait d’avoir quasiment fait rôtir des bébés. Marthe et Arnaude voulaient-elles vraiment expédier chez Belzébuth leurs patients ? On imagine mal le mobile du crime, mais à cette époque rude et difficile, on mourrait souvent, de manière inexpliquée. Comme on ne savait accuser les microbes, les infarctus, le cancer ou la dysenterie, il fallait trouver des responsables. Ce furent longtemps les Juifs. Et puis, on dégotta les sorcières comme celles de Seix.
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On va les soumettre au jugement de Dieu et à la Question. On leur infligea le supplice de l’eau puis les « boutons de Géhenne », sorte d’instrument à cadres qui permettait d’étirer les membres. Elles furent pendues et brûlées.
L’année suivante, la chasse aux sorcières va se poursuivre dans le Couserans, à Massat, notamment, avec l’arrestation d’une trentaine de personnes, toujours des femmes, qui finiront sur le bûcher. En se promenant à Seix, on peut encore découvrir le « Passage (ou passade) des Trois Sorcières : petit frisson aux odeurs de roussi !
Série de l’été – Sorcellerie hier et aujourd’hui en Occitane : des bébés au menu d’un chasseur de sorcières
Des centaines de femmes ont été jugées et brûlées à Toulouse et dans toute l’Europe.
C’est l’été, Occitanie, Histoire – Archéologie
Publié le 21/07/2021 à 05:14 , mis à jour à 07:25
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l’essentiel
Toulouse a été le théâtre de très nombreux procès en sorcellerie, qui se terminaient souvent par des bûchers. Au XVIe siècle, c’est un intellectuel réputé, Jean Bodin, qui se déchaîne contre les soi-disant sorcières…
C’était un monstre avec une tête de loup et une queue de serpent. Pour le nourrir, sa douce maman, qui avait eu ce charmant bambin en fricotant avec le Diable, devait lui donner des bébés à manger. Des nourrissons qu’elle capturait à l’occasion ou qu’elle allait déterrer dans le cimetière des nouveau-nés…
La Toulousaine Angèle de la Barthe a longtemps été considérée comme la première victime de la chasse aux sorcières, qui va se déchaîner sur l’Europe pendant plusieurs siècles. Elle aurait été interrogée par l’inquisiteur Hugues de Bernois : jugée coupable, elle a fini au bûcher sur une place de Toulouse, en 1 275…
Cela dit, on a du mal à retrouver les traces de ce procès dans les archives, pourtant très bien tenues, des inquisiteurs, et les historiens contemporains pensent que cette histoire édifiante aurait pu être inventée par un conteur au XVe siècle…
Bave de crapaud
Pourtant, les sorcières, ou prétendues telles, ont bien existé dans la Ville rose. On raconte d’innombrables histoires où l’on fabrique des statuettes de cire, enduites de salive et de bave de crapaud pour ensorceler les jeunes filles. Dans les campagnes, on jette des sorts sur les chèvres, les vaches ou les moutons pour qu’ils périssent et ruinent leur propriétaire. Et dans les bas-fonds, il se murmure que tel ou telle se rend les nuits de pleine lune au sabbat. Lucifer s’est invité sous la forme d’un bouc. Et l’on danse jusqu’à l’aube… sans le moindre geste barrière.
Tout cela peut paraître folklorique, mais au début du XIVe siècle, près de 600 femmes furent traînées devant les tribunaux pour sorcellerie, et la moitié ont fini sur le bûcher. Au départ, des dénonciations suite à des conflits, des jalousies, des rancunes… Mais avec l’arsenal de tortures de l’Inquisition, on arrivait vite à faire avouer n’importe quoi à n’importe qui.
Esprit éclairé ?
Parmi ces tortionnaires zélés, Bernardo Gui a sévi à Toulouse, dans les années 1300. On retrouve l’évocation de cet impitoyable personnage dans le roman d’Umberto Eco « Le nom de la rose ». À Toulouse, Gui habitait juste en face du tribunal. On lui doit 18 hérétiques brûlés vifs et une soixantaine d’emprisonnés à vie. C’est somme toute modeste, car Toulouse n’a cessé, jusqu’au XVIIe siècle de brûler des sorcières : le Parlement de Toulouse aurait fait rôtir 400 suspects en 1577 ! On est à l’apogée de la chasse aux sorcières en Europe, et à Toulouse, un des plus grands magistrats s’appelle Jean Bodin.
On pourrait croire que cet homme de la Renaissance est un esprit éclairé. Ses « Six livres de la République » font autorité. On le compare à Machiavel, c’est un juriste et philosophe reconnu, un de ces grands esprits qui balayent aussi bien la politique que la religion, l’astronomie ou les mathématiques. Il prône même, avec un certain courage face au roi, la tolérance religieuse vis-à-vis des Protestants. Aussi, on écarquille les yeux quand on découvre à quel point il se vautre dans la superstition la plus infantile et la plus cruelle, lorsqu’il s’attaque au problème de la sorcellerie. Il résume sa pensée dans « La démonomanie des sorciers ». Et c’est terrifiant !
Ainsi, pour lui, les esprits malins « se montrent en forme d’hommes, ordinairement noirs et plus hauts que les autres, ou petits comme nains ». Bodin prend pour sorciers ceux qui s’adonnent à la divination par la lecture « des osselets, des cendres, du jet des feuilles agitées par le vent, des fontaines, du laurier » ou « de la tête d’un âne ». Il énumère les moyens infaillibles pour reconnaître ceux qui pactisent avec Satan. « Quelques fois le malin esprit parle, comme dedans l’estomac, étant la bouche de la femme close, quelques fois la langue tirée d’un demi-pied, quelques fois par les parties honteuses. »
Attention ! Si on tombe sur des morceaux de « crapauds, d’hosties, de membres humains, d’image de cire transpercées d’aiguilles », il y a du Diable dans l’air.
Côté procédural, il considère qu’il faut toujours obtenir le témoignage « de deux femmes pour celui d’un homme ». Les dames apprécieront !
Enfin, il n’a rien contre la torture. Ni contre certaines épreuves, comme celles de l’eau. Au contraire, cela simplifie tout. La méthode est infaillible : on jette la femme dans le courant. Si elle flotte, c’est une sorcière, donc on la récupère, on la pend et on la brûle. Si elle coule, et meurt noyée, elle était innocente. Oups…
Série de l’été – Sorcellerie hier et aujourd’hui en Occitane : Pierre de Lancre, le « rôtisseur » du Béarn
ABONNÉS
On dit que dans cette grotte du Pays basque espagnol, les sorcières se réunissaient pour le sabbat. Photo DDM. DD
C’est l’été, Fêtes et festivals, Société
Publié le 22/07/2021 à 05:13 , mis à jour à 07:20
l’essentiel
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C’est en Béarn qu’a sévi au début du XVIIe siècle, un des personnages les plus féroces de la chasse aux sorcières, un certain Pierre de Lancre. Un homme qui lui-même devait avoir de sérieux problèmes
Sur leur balai, les sorcières ne connaissent pas de frontière. Et volent ainsi entre Béarn, Navarre, et Pays basque. C’est du moins ce que croient les « braves gens », qui de ce côté-là aussi, sont prêts à dénoncer les mœurs bizarres de telle ou telle drôle de bonne femme. Ainsi, des 1466, la province basque de Guipuzcoa interpelle le roi de Castille : il y a trop de sorcières par chez eux, et il faut s’en débarrasser ! En 1527, en Navarre, on dénonce quelques vieilles qui s’enduiraient d’onguents et s’envoleraient dans les airs à l’évocation du démon. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les inquisiteurs vont relaxer la plupart des accusées, faute de preuves. Et c’est la justice civile, qui, elle, va se montrer la plus impitoyable. Au tout début du XVIIe siècle, ce sera le grand nettoyage pare le feu, avec la nomination du commissaire Pierre de Lancre.
L’ordre d’Henri IV
C’est un juriste, docteur en droit, conseiller au Parlement de Bordeaux. Surtout, il est tourmenté par tout ce qui sent le soufre. Un névrosé obsessionnel, diraient aujourd’hui les psys. En 1603, un gamin vaguement attardé, Jean Grenier d’Aquitaine, assure qu’il est un loup-garou, et qu’il mange les petits enfants tout crus ! Lancre assiste au procès, fasciné, et va courir les audiences où l’on traque les cornes du diable, et elles sont nombreuses à cette époque. Si nombreuses, que le bon roi Henri IV, qui garde un œil sur sa chère Navarre, demande qu’on se débarrasse une bonne fois pour toutes de ces sorciers du Labourd – un territoire du Pays basque. Lancre est nommé, il sera très zélé. Il dispose des pleins pouvoirs. Du 27 juin au 1er novembre de l’année 1609, il va arpenter le pays, de paroisse en paroisse. Il va enquêter, interroger, torturer, juger, condamner, exécuter.
Difficile d’avoir des chiffres exacts. La légende parle de trois mille personnes « marquées », donc soupçonnées, interrogées. Elle parle aussi de six cents condamnés, tourmentés et exécutés, femmes, enfants, prêtres. Les historiens d’aujourd’hui sont plus prudents, et pensent qu’il y a eu moins d’une centaine d’exécutions.
Chasse aux femmes et aux juifs
Lancre a beaucoup écrit sur la question. Il déteste les femmes, (surtout si elles sont juives) montre son dégoût devant les jeunes épouses de marins, « délaissées », lorsqu’ils sont à la pêche. Pêcheurs en mer, pécheresses sur terre. Il a un haut-le-cœur, lorsqu’il découvre les bains de mer, que les jeunes gens s’accordent, à Biarritz : « ce mélange de grandes filles et de jeunes pêcheurs qu’on voit à la côte en mandille, et tout nus en dessous, se pêle-mêlant dans les ondes ». Pour lui, les fêtes basques, les carnavals, les charivaris traditionnels sont des pratiques païennes où le Démon se régale. Sauter au-dessus d’un feu à la Saint-Jean ? C’est sauter dans les bras de Satan. Parmi ses victimes, de très jeunes filles, entre 14 et 17 ans, un peu trop jolies, dénoncées par des jaloux. Parmi elles, on cite volontiers la jeune Murgui, 17 ans, qui s’endort pendant l’audience et se réveille en hurlant que le Diable vient de la faire jouir, qui assure qu’elle préfère coucher avec des femmes, prend des poses lascives et profère des obscénités qui deviennent torrides avec son accent d’Andalouse.
Lancre, lui, est fasciné, tourmenté, hypnotisé. En secret, bien sûr. En public, il est sûr de son bon droit. Il ne comprend rien aux jeux de pouvoir du coin, où les dénonciations sont bien pratiques pour régler des vieilles querelles. Vingt ans plus tard, dans son lit, à 78 ans, il s’éteindra paisiblement, lui qui avait allumé tant et tant de bûchers pour des innocents.
Dans la grotte de Zugarramurdi
Tandis que Lancre se déchaînait du côté français du Pays basque, se déroulait à Logroño, côté espagnol, un procès qui est resté célèbre. On y a jugé « Las brujas de Zugarramurdi ». On disait que dans ce petit village, hommes et femmes menaient des sabbats avec Satan sous les voûtes d’une mystérieuse grotte. Cette chasse reste encore dans les mémoires. Une dizaine de sorcières et sorciers furent brûlés vifs, beaucoup d’autres étaient déjà morts sous la torture. Aujourd’hui, on visite cette très belle grotte du Zugarramurdi, en songeant qu’il s’y déroulait (peut-être !) d’étranges cérémonies, et l’on découvre un « musée des sorcières » qui cherche plus à faire comprendre ce phénomène qu’à nous agiter sous le nez (crochu !) crapaud, balais et cornes de bouc !Dominique DelpirouxVOIR LES COMMENTAIRES
Série de l’été – Sorcellerie hier et aujourd’hui en Occitane : on ne plaisante pas avec les mandragots d’Eauze
Les animaux font partie du monde des sorciers. Le bouc, c’est le diable (Toile de Goya)
C’est l’été, Histoire – Archéologie, Société
Publié le 23/07/2021 à 05:14 , mis à jour à 06:40
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La légende rapporte qu’à Eauze, Gers, un sorcier amadouait des animaux pour devenir riche. Mais il existait bel et bien un trésor à Eauze, qui n’avait rien à voir avec les sorciers. Quoique…
L’or ! L’argent ! La richesse ! À quoi bon invoquer le Diable, sinon ? Pas pour pouvoir enfourcher le balai pour une partie de Quidditch. C’est bien la recherche des biens matériels qui en a poussé à fricoter avec le démon. C’est ce que rapportent les légendes, et il y en a quelques-unes sur le sujet dans le Gers.
Ainsi, on raconte qu’à Eauze, le vieux Père Denis possédait des mandragots. Ce sont des animaux magiques, le plus souvent des chats, comme une légende le rapporte pour l’autre cité gersoise de Nogaro, mais là, il s’agissait de rats. Des rongeurs qui à la nuit venue, vous ramènent des pièces d’or. Et c’est inépuisable, à condition de bien traiter l’animal, de satisfaire pendant la journée ses moindres désirs. Sinon, les pièces d’or peuvent se transformer en serpents.
Pour faire affaire avec de pareils bestiaux, vous imaginez bien qu’il faut avoir pactisé avec le Diable, et c’est ce qu’avait fait le fameux Père Denis. Mais cela ne l’a pas empêché de vieillir, et quand il fut à l’article de la mort, on lui envoya le curé de Maignan. Mauvaise idée : quand l’homme d’Église s’est approché du futur défunt, des légions de rats sont sorties de nulle part, sautant partout, courant sur les meubles, mordillant l’étole de l’officiant, qui finit par s’enfuir devant tant de diableries. Les rats ont fini eux, par dévorer le Père Denis.
Pièces romaines
Or, il se trouve qu’en 1985, soit quelques siècles après cette histoire, on a réellement découvert un trésor énorme, à Eauze ! Ce ne sont pas des sorciers qui l’ont mis au jour, ni des chats, ni des rats, ce sont des archéologues ! Ils ont trouvé, lors de fouilles préventives, 28 000 monnaies romaines, d’argent et de cuivre, sans doute le magot d’un riche propriétaire gallo-romain qui craignait les invasions barbares. Des bijoux, aussi, mais pas de pièces d’or… Est-ce que ce sont les mandragots du Père Denis qui les avaient subtilisées ?
Les enfants des « fadettes »
Tout près d’Eauze, se trouve Lannepax. Où coule une paisible rivière, la Rieuze. Une vraie marrante, cette rivière, qui tout à coup, se cache dans une colline : c’est le Pont du Diable. Elle ne réapparaît qu’au Trou du Diable, 200 mètres plus loin. Cette grotte toute pleine de galeries et de gargouillis est fréquentée par les spéléologues. Autrefois, c’était des fées qui y avaient élu domicile, on les appelait les « fadettes », rien à voir avec nos téléphones. Elles voletaient la nuit dans les airs et se servaient de la rivière pour leur lessive. Elles étaient farceuses et malicieuses, tout comme leurs enfants, les « hadouns ». On raconte qu’un « hadoun » s’était fait enfermer par un paysan, à qui il avait fait une sale blague, du genre, faire disparaître les dents du râteau. Mauvaise vengeance : en une nuit, son bétail s’est volatilisé ! Bien obligé, il relâcha le petit de la fée. Et comme par enchantement, d’autres vaches apparurent dans ses champs : une nouvelle race bovine, dont il existerait aujourd’hui encore quelques descendantes… Des vaches crées par des fées ? On sait où il faut aller marcher pour que ça porte bonheur !
Bêtes du Diable, bêtes à Bon Dieu
Magie et sorcellerie ont leur origine dans des croyances très anciennes, païennes, où la nature est remplie de divinités. Les animaux ont leur rôle. Le bétail, les vaches, les brebis, sont plutôt des victimes. L’âne, lui, peut très bien incarner le Diable, comme le loup, et bien sûr les serpents. Le crapaud fait peur, mais en même temps, il est utilisé pour des formules de protection. Il faut respecter les abeilles, leur cire est sacrée. La salamandre est signe de malheur, et si la voit, il faut la tuer pour éviter de mourir dans l’année. Et bien entendu, le Diable adore prendre l’apparence du bouc, cornu et barbichu.
Décidément, le secteur d’Eauze semble propice aux apparitions cornues, puisqu’on raconte qu’à Cazeneuve, un paysan avait voulu tenter le Diable. On lui avait dit qu’il fallait prendre une poule blanche, et à minuit, appeler le Diable à un carrefour (lieu démoniaque par excellence). Belzébuth n’a pas tardé. Et le paysan, roublard, pensa avoir dupé son client en lui proposant le volatile pour une très jolie somme. Le Malin ouvrit sa bourse où luisaient les louis d’or. Et il les jeta vers le paysan. Mais au fur et à mesure que les pièces atteignaient la terre, elles se transformaient en serpents, crapauds, rats, et autres araignées.
Alors, qui s’est fait plumer ?À lire : « Croyances populaires du Pays d’Oc » Jean-Pierre Piniès. Rivages.Dominique DelpirouxVOIR LES COMMENTAIRES
Rites, sortilèges et sorts de nos campagnes
Le pont Valentré à Cahors a été construit avec l’aide du Diable… peut-être… Photo DDM, Marc Salvet
Histoire – Archéologie, Occitanie, Patrimoine
Publié le 24/07/2021 à 05:13 , mis à jour à 05:20
l’essentiel
Les grands bûchers se sont éteints au XVIIe siècle… mais les rites ancestraux ont duré encore pendant plusieurs siècles surtout dans nos campagnes.
Des nez crochus ? Des balais ? Des citrouilles et des vampires ? Aujourd’hui, il n’y a plus guère que pendant Halloween que l’on voit resurgir ce folklore, à quelques jours de la Toussaint… Pourtant, il y a juste quelques décennies, dans la Montagne Noire, (Tarn), la nuit de la Toussaint, on redoutait que les morts ne surgissent de leur tombe pour venir défiler dans les rues des villages. Les enfants nés cette nuit-là devenaient des « masc », des sorciers.
Si l’on a cessé de brûler les sorcières depuis longtemps, les croyances, elles, ont perduré. Et jusqu’à la fin même du XXe siècle (et peut-être encore aujourd’hui…) subsistaient dans les campagnes, des rites, des superstitions, des terreurs venues du fond des âges. Au grand dam des hommes d’Église !
Carrefour dangereux
Ainsi, les carrefours : ce n’est pas pour rien qu’on y trouve souvent des calvaires, ce sont des endroits dangereux. « Quand vous irez à Roquefeuil (Aude), ne prenez pas le carrefour, passez à travers champs ! » avait recommandé un « masc » à cette brave femme. Elle respecta scrupuleusement la consigne, mais le jour des noces de sa fille, elle était en retard, elle emprunta le carrefour… et mourut huit jours plus tard.
Il faut aussi se méfier des puits, habité par des êtres malfaisants. En Lot-et-Garonne, on y craignait la présence du basilic, sorte de serpent géant. Heureusement, si une « bruch », une sorcière, est dans le coin, elle tendra un miroir au-dessus du puits, et le reptile sera foudroyé par sa propre vision.
Eaux mystérieuses
Les eaux sont aussi pleines de mystères et de dangers. Ainsi, chacun de nous connaît près de chez lui un « Pont du Diable ». Le plus célèbre est le pont Valentré à Cahors (Lot.) On dit que l’architecte avait dû conclure un pacte avec le Démon, pour livrer son ouvrage dans les temps. Ailleurs, le Malin adore les endroits impossibles où il peut faire glisser le promeneur dans les précipices. Il peut s’agir d’eaux plus tranquilles. Attention, un « Drach » se terre dans l’étang de Thau (Hérault), et attire ceux qui s’en approchent. Attention, les amateurs d’huîtres ! Dans l’Aveyron, c’est un lac très beau et très étrange qui est hanté : le gouffre de Lantouy, avec ses eaux émeraude… La légende raconte que s’y dressait jadis un monastère. Les religieuses y employaient une lavandière, mère d’un petit enfant. Un soir, les nonnes donnèrent à manger à la jeune femme… son propre bébé rôti ! Horrifiés, les anges, pour venger servante, précipitèrent le monastère dans le gouffre !
Dans les eaux, on trouve plus souvent des fées, comme à Bélesta, en Ariège. Des « fées du logis », qui font souvent la lessive… mais avec un battoir d’or. Les créatures féminines peuvent être aussi redoutables, comme les sirènes qui tentaient de charmer les mariniers sur la Garonne, du côté de Montauban (Tarn-et-Garonne). Les nageuses voraces leur mangeaient le cœur, le foie, et la cervelle. Avec du citron ?
Attention, certains lieux peuvent cacher des monstres ; la grotte de Gargas dans les Hautes-Pyrénées est habitée par un ogre gourmand, qui aurait inspiré Gargantua à Rabelais.
Dans le Tarn, le crapaud suspendu à un fil chasse le mauvais sort. Évidemment, le serpent n’est jamais très loin… Il y a tout juste 100 ans, on rapporte qu’une enchanteresse de Ramonville (Haute-Garonne) guérissait tout, ou à peu près avec une « pierre de venin ». On y recueillait de l’eau que l’on buvait ou que l’on passait sur la plaie : les témoins étaient formels, quand la pierre touchait l’eau, elle se mettait à siffler comme une vipère.
Les recettes d’Albert
Comment savoir si une femme attend un garçon ou une fille ? Comment guérir les écrouelles ou les « pertes d’urine » avec de la verveine ? Quelles sont les vertus des pierres ? Ou comment se procurer la terrifiante « main de gloire » qui guérit tout ou presque ?
Des recettes tantôt répugnantes, tantôt évidentes, on les trouvait dans « Le Grand Albert », un grimoire écrit au XIIIe siècle, et qui empile des vieilles recettes de magie, et des conseils de sages grecs, romains, égyptiens, ou kabbalistes juifs. Ce bric-à-brac hétéroclite a été, pendant des siècles un véritable best-seller ! Dans les campagnes, même ceux qui savaient à peine lire s’en étaient acheté un exemplaire auprès des colporteurs. Et on feuilletait ces pages à la veillée, en secret. Et surtout en se cachant de Monsieur le curé !Dominique DelpirouxVOIR LES COMMENTAIRES
Sorcellerie d’hier et d’aujourd’hui en Occitanie : les derniers feux de la haine et les sorcières de demain
À voir, l’expo « Magie et sorcellerie » au Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse. Photo DDM, X.de F.
Histoire – Archéologie, Occitanie, Patrimoine
Publié le 25/07/2021 à 05:12 , mis à jour à 06:50
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Ll y a à peine plus d’un siècle, on brûlait encore dans la région, des femmes soupçonnées de magie. Et certaines affaires récentes sentent encore diablement le soufre. Dans les Pyrénées, le Tarn ou à Toulouse…
Marie Peillon a eu chaud. Très très chaud. En 1824, cette veuve est aussi « poussouère » (qui connaît les « poussous », les poisons). En cas de maladie, il est de coutume de faire appel à cette vieille femme, que l’on admire autant qu’on la redoute. Elle est sollicitée par une famille, dont le bébé est malade. Marie examine le nourrisson, et refuse d’intervenir. Sans doute s’estimait-elle incompétente. La famille, elle, se persuade que c’est Marie qui a jeté un sort au bébé. Ni une, ni deux, ni enquête, ni procès : elle est ficelée sur un bûcher que l’on allume. Nos apprentis inquisiteurs ne sont pas des experts. Le feu brûle surtout la corde avec laquelle Marie était ligotée. Elle s’échappe du brasier avec de sérieuses brûlures, mais vivante. Elle sera indemnisée par la famille du bébé, refroidie et repentie, en espèces sonnantes et trébuchantes, devant Monsieur le Maire et Monsieur le Notaire.
En 1850, près de Vic-Bigorre, une autre « sorcière » fut jetée dans un four à pain : elle n’a pas survécu, elle… Ni celle qui en 1 890 (!), près de Mont-de-Marsan, poursuivie par la foule pour avoir, elle aussi refusé des soins à un malade, tente de s’échapper… par une cheminée ! « Sa robe n’a pas brûlé – preuve de son pacte avec le Démon, et le maléfice s’est arrêté quand elle a été en cendres ! » ont dit les témoins. La même année, Clément Ader réalisait le premier vol de l’histoire, mais certains de nos contemporains restaient très terre à terre.
Le Diable dans les plumes
Autre histoire de feux, beaucoup plus récente, celle-là.
Nous sommes en 1979 dans un village proche de Tarbes. On est sûr que le démon a fondu sur une ferme : des feux « spontanés » se déclenchent en série dans la grande bâtisse. Le mystère est total… Dès que l’on quitte une pièce, un brasier démarre dans une autre.
Gendarmes, puis curé et exorcistes sont convoqués : c’est le Diable, on en est sûr. Alors on brûle oreiller et édredons, car – vous le savez désormais en ayant lu cette série ! – « le diable se cache dans les plumes » a déclaré le prélat. La presse du monde entier se passionne pour l’affaire. Au cœur d’un été sans grande actualité, ce frisson aux odeurs de soufre et de Moyen-Âge attire gazettes et télévisions. Mais pour le parapsychologue Yves Lignon et les envoyés spéciaux de « La Dépêche du Midi », qui vont enquêter toute une nuit sur place, c’est un enfumage ! Les gendarmes finiront de dénouer de vieilles rancunes familiales, pathétiques, mais pas diaboliques.
L’icône qui suinte
Magie plus que sorcellerie : il y a une trentaine d’années, un honorable personnage d’une vieille famille toulousaine découvre avec stupéfaction qu’une icône qui est en sa possession laisse suinter de l’huile, sans que l’on puisse savoir d’où elle provient. Évidemment, notre homme, profondément catholique et profondément sincère, pense que la source est divine… Des centaines de fidèles veulent alors recueillir une goutte, une larme de cette huile sainte et défilent dans le vieil appartement. On comprendra que là aussi, l’intervention n’était pas divine. L’évêché fera des remontrances bienveillantes, ne voulant pas jeter d’huile su rle feu. Plus sanglante, une histoire qui se déroule à Mazamet, en 2016. Un habitant a eu la mauvaise surprise de découvrir un matin six de ses poules avec la tête arrachée. Des têtes qui n’ont pas été retrouvées… Des plumes, du sang, il n’en fallait pas plus pour exciter les imaginations et craindre que des sorciers, et pourquoi pas des sorciers vaudous aient jeté leur dévolu sur le Tarn ! Et puis, des naturalistes ont expliqué qu’il y avait de grandes chances pour que cet odieux sacrificateur n’ait pas les cornes et la queue fourchue du Diable, mais plutôt les dents aiguës… de la fouine !
Sorcières d’aujourd’hui
Les sorcières sont toujours là, en 2021, fières de l’être ! Quand, dans les années 70, les manifestantes féministes se sont fait traiter de « sorcières », elles ont décidé de s’approprier ce terme, et se revendiquer femmes, et libres, face aux institutions, face aux persécutions, face au patriarcat. Elles dénoncent l’impensable massacre de milliers de femmes innocentes pendant des siècles. Et clament aujourd’hui une indépendance, un décalage, une différence, une autre approche du monde, des hommes et de la nature. Une volonté sans doute, après tant de violence, de réenchanter le monde.
À lire : « Les Sorcières », Céline du Chéné- Michel Lafon
Dominique Delpiroux