L’aide sociale à l’enfance à bout de souffle
Surcharge administrative, turnover dans les structures, fermeture de places et augmentation des mesures de placement… Si les difficultés des travailleurs sociaux datent d’avant le Covid-19, la crise sanitaire a considérablement dégradé les conditions de travail.
Par Solène Cordier, Laurie Moniez(Lille, correspondante), Gilles Rof(Marseille, correspondant)et Richard Schittly(Lyon, correspondant)
Publié le 28 mai 2021 à 05h49 – Mis à jour le 28 mai 2021 à 09h36
Temps de Lecture 8 min.

Un jour, le corps de Caroline – le prénom a été modifié à sa demande –, éducatrice spécialisée dans une association de protection de l’enfance lilloise, « a dit stop ». Alors, à son tour, elle a rejoint ses sept collègues – sur une équipe de onze – en arrêt maladie. Une situation sans précédent dans ce service d’action éducative en milieu ouvert renforcé qui prend en charge des adolescents réputés « incasables ».
Avec la crise sanitaire, les conditions de travail de ces salariés, comme celles de nombre de professionnels de la protection de l’enfance, se sont dégradées. Même les plus chevronnés craquent. « Pendant le Covid, on a fait du travail social depuis chez nous, c’était du free-lance sans horaires postés, explique Caroline. On ne prenait plus le temps de parler des situations des ados avec les collègues. » Or, ce sont précisément les réunions d’équipe et les moments d’échanges collectifs entre professionnels et avec les jeunes, suspendus au cours des derniers mois, qui permettent à l’équipe de tenir face à ces « situations », dont près de 90 % sont liées à des violences sexuelles
En France, environ 330 000 jeunes relèvent de la protection de l’enfance. De la simple mesure éducative jusqu’au placement, cette mission est dévolue aux départements depuis les lois de 1983 sur la décentralisation, et en grande partie assurée par le secteur associatif. Educateurs spécialisés, psychologues, assistants familiaux (les « familles d’accueil ») et sociaux… L’année de crise sanitaire a éprouvé nombre de ces professionnels qui se retrouvent bien souvent exsangues, au bord du burn-out, désespérés face au dévoiement de leur mission.
Alors qu’un projet de loi sur la protection de l’enfance arrive à l’Assemblée nationale en juillet, les piquets de grève se multiplient au niveau local, comme ce fut le cas déjà en 2018-2019. Fait inédit, un mouvement de grève nationale des familles d’accueil a été lancé le 20 mai à l’appel de la CGT-Services publics, pour réclamer une revalorisation de leur statut.
Aux côtés de Caroline, trois collègues (toutes ont requis l’anonymat) – une autre éducatrice spécialisée et deux psychologues cliniciennes âgées de 39 à 52 ans – se sont réunies ce soir-là dans un petit local lillois pour témoigner de leur très grand désarroi
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Chacune à son tour, elles se confient : il y a cet enfant dont la mère avait un droit de visite une fois par mois, mais, avec le Covid-19, « la famille d’accueil n’a pas voulu qu’ils se voient, malgré la décision de justice ». Depuis six mois, l’enfant n’a pas revu sa mère. Il y a aussi cette jeune fille de 14 ans, victime d’abus multiples, avec une mère défaillante, et que Marie, éducatrice spécialisée, accompagne à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. « On la tient en vie », confie Marie, qui s’élève contre les nouveaux horaires imposés par l’association financée par le département. « Avant, on avait une gestion autonome de notre agenda qui permettait de s’adapter aux familles, mais, désormais, c’est rentabilité et flicage », dénonce Aline, psychologue clinicienne.
« On fait du 115 pour enfants »
Surcharge administrative, turnover dans les structures, fermeture de places et augmentation des mesures de placement… Les difficultés des travailleurs sociaux trouvent leur source dans des facteurs multiples, qui datent d’avant le Covid-19. Mais la crise sociale, qui percute de plein fouet les familles déjà fragilisées avec lesquelles ils travaillent, agit comme un révélateur des carences du système.
« La détresse des familles s’exacerbe. Beaucoup d’informations préoccupantes nous remontent, liées aux restrictions de circulation, au télétravail… La violence conjugale explose. La fermeture des écoles a pesé aussi. Pour beaucoup d’enfants, la cantine était le seul vrai repas par jour, mais aussi le vrai seul regard extérieur sur les enfants », explique Dominique Fanny, assistante sociale à la maison départementale de la solidarité Le Littoral, à Marseille.
Dans les Bouches-du-Rhône, les organisations syndicales CGT et FSU ont appelé à une journée de mobilisation des salariés du public comme de ceux du privé, le 18 mai, pour alerter sur ce qu’elles définissent comme une « situation catastrophique ». Malgré une hausse du budget départemental consacré à l’aide sociale à l’enfance (ASE), passé de 200 millions d’euros en 2016 à 263 millions d’euros en 2021, les foyers d’urgence sont saturés.
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« Il y a des lits de camp dans les chambres, dans la salle à manger. On est embêtées pour aller chercher les enfants dans leur famille et leur dire “Tu vas voir, ça va être bien” », reconnaît Claudine Amoros, déléguée FSU, assistante sociale à la maison départementale de la solidarité de Pont-de-Vivaux, à Marseille. « On fait du 115 pour enfants. On passe nos journées au téléphone pour trouver un lieu d’accueil comme on le ferait pour des adultes. On décroche une nuit par-ci, deux autres par là. Cela amplifie leur insécurité alors qu’ils sont déjà totalement fragilisés »,témoigne aussi Delphine Moretti, référente ASE à la maison départementale de la solidarité de Frais-Vallon, à Marseille toujours.
La profession souffre par ailleurs d’un empilement de normes et de règles, d’injonctions administratives contradictoires. « Nous passons plus de temps à déclarer la fugue d’un ado qu’à lui courir après », relève Nicolas Hermouet, directeur de Capso, association de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Au cours de ces douze derniers mois, la charge de travail de ses équipes, qui ont dû « gérer des ados sous cloche pendant des mois » a augmenté de 35 %. Sans moyens supplémentaires et avec une mobilisation hors norme.
Congés déplacés, trente-cinq heures extensives, dispositifs novateurs, les personnels de l’enfance n’ont pas ménagé leur peine. Selon le directeur, la période de crise sanitaire a mis en évidence le décalage entre la réalité de terrain et la bureaucratie ambiante. « Nous avons besoin de respirations, de marges de manœuvre. Des gamins se retrouvent sans solution pour des problèmes de procédure », alerte-t-il, en dénonçant les inégalités de prise en charge selon les départements, « en fonction de leurs choix de politique sociale ».
Manifestations et messages d’alerte
Même discours à des centaines de kilomètres de là, dans le département des Yvelines. En avril, la CGT a alerté en vain les élus sur les difficultés exprimées par les salariés, et les conditions d’accueil dégradées des enfants. « On a actuellement quarante mesures de placement à domicile qui ne sont pas exécutées, et 256 mesures éducatives en attente », relève Tristan Fournet, secrétaire général du syndicat CGT du conseil départemental des Yvelines, qui parle d’un « choix politique » d’une collectivité locale où « le social n’est pas porteur ».
Une de ses collègues, qui travaille depuis plusieurs années dans un établissement d’accueil d’urgence, fait aussi les comptes : dans sa structure, prévue pour seize jeunes, entre vingt-quatre et vingt-huit mineurs s’entassent dans les chambres ces derniers mois. « Normalement, on est un lieu d’accueil provisoire, où les enfants passent avant qu’on leur trouve un lieu de placement pérenne. » Mais, faute de place ailleurs, les séjours, qui devraient durer trois ou quatre mois, s’étirent aujourd’hui jusqu’à huit mois, voire un an pour certains enfants. Pour les encadrer, une équipe fixe de sept « permanents », dont une majorité de contractuels, et de nombreux intérimaires ou vacataires. « On essaie de faire les plannings en équilibrant les profils », soupire l’agente, mais forcément « l’accompagnement est de moindre qualité ».
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« L’effet ricochet sur les publics qu’on suit est évident, s’indigne une éducatrice spécialisée de Sauvegarde 93, la principale association de protection de l’enfance de Seine-Saint-Denis, croisée lors d’un rassemblement organisé devant le siège de Bobigny, le 11 mai, le cinquième du genre en l’espace de quelques mois. Qui peut imaginer qu’on fait un travail social correct quand on est nous-mêmes en difficulté ? » Quelques dizaines de salariés, sur les 400 employés, se sont réunis ce jour-là sous une pluie fine, à l’appel des syndicats CGT, UGICT, SUD, FO et d’un collectif de salariés récemment créé, pour dénoncer pêle-mêle des dysfonctionnements liés au mode de gouvernance de l’association, un management autoritaire, la non-prise en compte des risques psychosociaux…
« On travaille dans un département fortement touché par la crise sociale, avec des familles en prise à des difficultés multiples, et on a des conditions de travail plus que dégradées, avec un turnover incessant des chefs de service et de la direction, et des outils de travail sans cesse modifiés », résume Farid Bennaï, éducateur spécialisé et délégué syndical FO, qui se réjouit qu’enfin « la chape de plomb » soit « en train de se briser », avec plusieurs droits d’alerte lancés dans différents services.
Familles d’accueil surchargées
Dans les Vosges, le syndicat SUD 88, créé lors du premier confinement, en est à son quatrième depuis novembre 2020. Dans des courriers envoyés aux élus du département ainsi qu’au parquet et à la Défenseure des droits, Claire Hédon, que Le Monde a consultés, des situations extrêmement graves sont rapportées, comme celle d’une agression sexuelle entre enfants pris en charge dans une famille d’accueil, qui seraient restés ensemble plusieurs mois après les faits, faute de place. Le parquet a été saisi.
Plus largement, le syndicat dénonce le sureffectif dans les familles d’accueil, qui peuvent recevoir, selon la loi, jusqu’à trois enfants et en hébergent dans les faits davantage. Une des responsables du placement du département cite l’exemple d’une assistante familiale sollicitée pour accueillir, lors du premier confinement, en plus des deux enfants placés chez elle (elle dispose de deux agréments), une jeune fille ayant un trouble intellectuel, habituellement en internat la semaine. Peu après, un autre enfant lui fut confié, « juste le temps de trouver une place en établissement ». Il s’y trouve encore aujourd’hui.
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Partout, des problématiques locales racontent un système à bout de souffle, tenu à bout de bras par des professionnels épuisés. Dans la région lyonnaise, ce sont les personnels de l’institut départemental de l’enfance et de la famille (IDEF) de Bron qui ont fait grève, le 4 mai, pour la première fois. « Durant la crise sanitaire, les personnels ont été présents tous les jours, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour assurer l’accueil des enfants dans toutes les conditions », rappelle le directeur, Christophe Marteau, qui relaie, ici comme ailleurs, « le sentiment d’injustice »ressenti par ces derniers, oubliés dans les récentes revalorisations des personnels de santé.
Dans cette institution emblématique, sept cents enfants et une centaine de mères sont suivis en moyenne chaque année. Jusqu’en 2020, la durée moyenne des séjours n’excédait pas quatre-vingt-dix jours, permettant d’assurer une bonne prise en charge et une rotation des jeunes en difficulté. Mais, actuellement, plus d’un quart des séjours dépassent cette moyenne. La pouponnière fonctionne à 125 % de ses capacités, le personnel fait face à des troubles du comportement de plus en plus sévères. Depuis fin avril, la police intervient chaque jour au sein de l’établissement, confronté à des violences ingérables. Conséquence : une hausse des accidents et, ici aussi, des arrêts de travail en cascade.
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Solène Cordier, Laurie Moniez(Lille, correspondante), Gilles Rof(Marseille, correspondant) et Richard Schittly(Lyon, correspondant)
Un projet de loi sur la protection de *l’enfance arrive à l’Assemblée nationale en juillet
Le texte, qui devrait être présenté en conseil des ministres d’ici au 16 juin, comprend notamment l’interdiction des placements dans les hôtels, des normes d’encadrement et une modernisation du métier de famille d’accueil.
Par Solène CordierPublié le 28 mai 2021 à 10h16
Temps de Lecture 3 min.

Annoncé depuis plusieurs mois, le projet de loi visant à « améliorer la prévention et la protection de l’enfance » sera examiné en première lecture à l’Assemblée nationale la première quinzaine de juillet. Le texte devrait être présenté en conseil des ministres d’ici au 16 juin, selon le secrétariat d’Etat à l’enfance, qui le considère comme « une étape supplémentaire pour garantir véritablement aux enfants un cadre de vie sécurisant et serein, et aux professionnels un exercice amélioré de leurs missions ».
Plusieurs mesures sont prévues pour améliorer le sort des quelque 330 000 jeunes suivis par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Parmi elles : l’interdiction des placements hôteliers, une pratique décriée mais ayant cours dans plusieurs départements – ces derniers sont les chefs de file de la protection de l’enfance, une compétence territorialisée depuis la décentralisation. En janvier, après la diffusion d’un nouveau documentaire télévisé accablant sur la prise en charge des enfants placés, le secrétaire d’Etat Adrien Taquet avait annoncé vouloir mettre un terme à l’accueil dans des hôtels. Selon le document de présentation du projet de loi, des exceptions (urgence, mise à l’abri) seront cependant prévues par décret et « strictement encadrées avec des exigences renforcées d’accompagnement éducatif ».
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D’après un rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) paru en 2020, le nombre de mineurs protégés hébergés à l’hôtel pourrait se situer entre 7 500 et 10 500, dont une immense majorité de mineurs isolés étrangers. Le projet de loi contient par ailleurs plusieurs dispositions qui visent directement ce public : l’obligation pour tous les départements de recourir au controversé fichier d’aide à l’évaluation de la minorité afin d’« éviter le nomadisme administratif »,ainsi qu’un nouveau mode de répartition de ces jeunes sur le territoire.
Rémunération minimale
Autre disposition importante et réclamée de longue date : des normes d’encadrement seront imposées aux établissements accueillant des mineurs, qui permettront de fixer le nombre d’enfants pris en charge par les professionnels de la protection de l’enfance, aujourd’hui bien souvent débordés. Les structures devront en outre formaliser « une politique de lutte contre la maltraitance » et nommer un référent externe que les enfants pourront saisir directement en cas de problème. Enfin, les antécédents judiciaires de l’ensemble des professionnels au contact des enfants feront l’objet de contrôles lors de leur recrutement et pourront être réitérés pendant la durée de leur mission. Ces mesures répondent directement aux dysfonctionnements relevés dans les foyers de l’ASE.
Une partie est également consacrée à la modernisation du métier d’assistant familial, ou « famille d’accueil », à la démographie vieillissante et qui peine à se renouveler. Ces professionnelles (en grande majorité des femmes), bien que mal connues, sont centrales dans l’organisation de la protection de l’enfance ; elles accueillent en effet près d’un jeune placé sur deux, soit 76 000 mineurs à la fin 2018, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques. Le projet de loi prévoit la fixation d’une rémunération minimale pour l’accueil d’un seul enfant, ainsi que le maintien de la rémunération en cas de suspension, une revendication de longue date de la profession. Enfin, afin de protéger les enfants, un fichier national des agréments des assistants familiaux devrait voir le jour, pour empêcher qu’ils exercent dans un autre département après le retrait de leur agrément.
Le travail parlementaire à venir permettra d’enrichir le texte, certains députés étant très engagés sur le sujet, à l’image de l’élue de la Nièvre Perrine Goulet (MoDem). Une proposition de loi déposée récemment par cette dernière et l’ensemble du groupe MoDem et Démocrates apparentés suggérait plusieurs évolutions sur la protection de l’enfance, dont certaines figurent dans le projet de loi. Les autres feront probablement l’objet d’amendements, par exemple le fait d’ériger le préfet comme le « référent protection de l’enfance » au sein du département, ce qui marquera ainsi l’investissement de l’Etat pour cette politique décentralisée.
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