L’Italie nationalise les autoroutes contrôlées par la famille Benetton
Le concessionnaire autoroutier va encaisser 2,4 milliards d’euros en contrepartie de la perte cet actif très rentable, bien que sa responsabilité soit pointée du doigt dans l’effondrement du pont Morandi de Gênes en 2018.
Par Jérôme Gautheret(Rome, correspondant)Publié le 04 juin 2021 à 11h11
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Le compromis a été long à se dessiner, mais l’affaire est désormais conclue. Lundi 31 mai, près de trois ans après l’effondrement du pont Morandi de Gênes, qui a fait 43 morts et traumatisé l’Italie tout entière, l’assemblée des actionnaires de la holding Atlantia, contrôlée par la famille Benetton et dont la gestion semble à l’origine du drame, a voté en faveur de la cession de sa participation de 88 % dans le concessionnaire autoroutier Autostrade per l’Italia (ASPI), pour un prix de 7,9 milliards d’euros.
Privatisé en 1999, ce groupe autoroutier gérant au total plus de 3 000 kilomètres d’autoroutes, du nord au sud du pays, revient donc dans le giron de l’Etat italien : l’acquéreur est un consortium constitué de la Caisse des dépôts italienne (pour 51 %) et de deux fonds d’investissement, BlackRock et Marcquairie (24,5 % chacun).
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La famille Benetton perd donc le contrôle de cet actif extrêmement rentable (l’année précédant le drame de Gênes, ASPI avait déclaré un bénéfice de 968 millions d’euros pour environ 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires). En échange, elle reçoit une somme de 2,4 milliards d’euros (les Benetton détiennent 30 % de la holding Atlantia). Dans le même temps, elle conjure la menace d’une révocation pure et simple de sa concession, agitée par le gouvernement italien depuis le lendemain du drame.
Négociations houleuses
Le schéma de l’accord avait été défini en juillet 2020, mais les négociations sur la valorisation de l’ensemble ont été longues et houleuses. C’est que le débat était au moins autant politique que financier : comment l’Etat italien pourrait-il verser de l’argent à Atlantia alors que sa gestion défaillante de la manutention du pont − le groupe aurait lésiné sur la maintenance afin d’améliorer ses marges – semble, d’après un faisceau de preuves accablantes, à l’origine de ce drame sans précédent, qui a coûté la vie à 43 personnes ?
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Dès le lendemain de la catastrophe, le Mouvement 5 étoiles (antisystème) et plusieurs autres responsables politiques avaient réclamé une révocation pure et simple de la concession, et faisait de l’expropriation des Benetton une question de principe. Mais la procédure, rendue très difficile par les termes du contrat de concession, était susceptible d’engendrer une série de recours d’actionnaires minoritaires, le tout pour un résultat très incertain.
« Nous sommes très amers » Egle Possetti, porte-parole de l’association des victimes du 14 août 2018
Du côté de la famille Benetton, le risque était tout autre : en effet, une cascade de recours en justice aurait eu un impact désastreux, alors même que le drame de Gênes a eu un effet dévastateur pour l’image du groupe. Aussi les deux parties avaient-elles intérêt à transiger. De ce point de vue, le résultat obtenu est remarquablement équilibré : à l’annonce de l’accord, le Mouvement 5 étoiles a bruyamment fait part de sa satisfaction, tandis que dans le même temps, en Bourse, l’action d’Atlantia montait de 4 %…
Pour les familles des victimes du drame, en revanche, le ressenti est tout autre.« Nous sommes très amers. Nous ne sommes pas surpris de l’accord des actionnaires d’Atlantia à l’offre pour ASPI, dire non aurait été comme refuser de gagner au loto », a ainsi déclaré Egle Possetti, la porte-parole de l’association des victimes du 14 août 2018, qui plaide depuis l’origine pour une révocation pure et simple.
Dans l’opération, la famille Benetton empoche donc la somme de 2,4 milliards d’euros, qui ne sera pas distribuée mais sera plutôt destinée à permettre des investissements futurs. Après avoir fait fortune dans le secteur de l’habillement, la famille Benetton (constituée de quatre branches) s’est engagée à partir des années 1990 dans une politique de diversification. Aujourd’hui, outre les concessions automobiles avec Atlantia, elle est également présente dans le secteur de la gestion d’aéroports (notamment l’aéroport de Nice et ceux de Rome Fiumincino et Venise Marco-Polo) ou dans la restauration (avec la chaîne de restaurants d’autoroutes Autogrill).
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Bien sûr, cet accord entre l’Etat italien et les actionnaires d’Atlantia, en premier lieu la famille Benetton, ne met pas un terme à toutes les procédures : l’effondrement du pont de Gênes aura en effet des conséquences judiciaires, qui pourraient comporter d’importantes pénalités financières. Les Benetton n’en ont pas fini avec les conséquences de ce drame.