Le chauffage au bois en question

Le chauffage au bois, première source d’émission de particules fines

Des médecins, des chercheurs et des associations dénoncent l’impact de la combustion de la biomasse sur la qualité de l’air, alors que centrales de chauffage collectif fonctionnant avec cette source d’énergie se multiplient en France. 

Par Stéphane MandardPublié le 04 juin 2021 à 11h01  

Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/06/04/le-chauffage-au-bois-premiere-source-d-emission-de-particules-fines_6082815_3244.html

Stockage des copeaux de bois servant à alimenter une chaudière à bois installée dans une entreprise française, en juillet 2008.
Stockage des copeaux de bois servant à alimenter une chaudière à bois installée dans une entreprise française, en juillet 2008. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

La combustion du bois n’émet pas seulement des gaz à effet de serre qui contribuent au dérèglement climatique, elle rejette aussi dans l’air des particules fines qui constituent une menace pour la santé humaine. En France, selon les dernières estimations de Santé publique France, les particules fines (PM2,5, inférieures à 2,5 micromètres) sont responsables d’au moins 40 000 décès chaque année.

Particulièrement dangereuses car elles pénètrent profondément dans l’organisme, elles sont à l’origine de maladies respiratoires ou cardiovasculaires ou encore de cancers pulmonaires. Or, le chauffage au bois domestique est la première source d’émission de PM2,5 (43 %) en France et, un peu partout sur le territoire, poussent des centrales de chauffage collectif fonctionnant à la biomasse.

 Lire aussi * Le bois, une source d’énergie pas si verte

Dans une étude publiée fin 2020 dans la revue Naturedes chercheurs de l’Institut Paul Scherrer (Suisse) tirent la sonnette d’alarme : les particules issues de la combustion de la biomasse, par leur potentiel oxydant, c’est-à-dire leur capacité à attaquer les cellules, seraient même plus toxiques que celles issues des gaz d’échappement des vieux véhicules diesel et essence. La combustion du bois est aussi une source importante d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des gaz cancérigènes. Le bois émettrait ainsi jusqu’à 35 fois plus de HAP que le fioul.

« Sur la voie d’un nouveau scandale sanitaire »

« Après le diesel, la France s’engage sur la voie d’un nouveau scandale sanitaire », dénonce Thomas Bourdrel, radiologue et auteur de plusieurs articles de référence sur la pollution de l’air. Avec un collectif de médecins et de professionnels de santé, essentiellement strasbourgeois, il est à l’origine d’un appel demandant « un arrêt des centrales biomasse » dans la capitale alsacienne.

Deux centrales sont déjà en fonctionnement à Strasbourg. La plus ancienne, installée dans la zone industrielle du Port du Rhin, contribue aux émissions de particules et surtout de HAP, selon les mesures réalisées par Atmo Grand Est, l’organisme chargé de la surveillance de la qualité de l’air dans la région. Le rapport de 2018 montre aussi qu’elle est une source d’émission de métaux lourds et qu’elle est impliquée dans plusieurs pics de pollution aux particules fines durant l’hiver 2017.

 Lire aussi  « Pari perdant pour le climat » ou « source pour assurer la transition énergétique » : à La Réunion, des projets de centrales biomasse contestés

Toujours à Strasbourg, la papeterie Blue Paper a remplacé son unité de production de chaleur au gaz par une centrale biomasse et un incinérateur. « Cet exemple résume à lui seul le problème des centrales biomasse, estime Thomas Bourdrel. La Dreal [direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement] a accordé à l’industriel une dérogation pour qu’il puisse multiplier par deux ses émissions de particules et par quatre celles de HAP, ce qui n’a pas empêché le projet de recevoir des subventions de l’Etat et de la ville au prétexte qu’il permettait de passer d’une énergie fossile, en l’occurrence le gaz, à des énergies renouvelables : bois et déchets. »

Plan d’action gouvernemental

L’appel du collectif a pris une portée nationale en recevant au printemps le soutien de plusieurs chercheurs, médecins et associations comme le Réseau environnement santé. Ces professionnels reconnaissent que les centrales biomasse les plus récentes sont équipées de filtres qui permettent de réduire les émissions de particules. Mais ces derniers laissent toujours passer les particules ultra-fines, les plus toxiques.

Lire aussi**  Pour le climat, brûler du bois n’est pas une alternative à la combustion fossile, alertent 500 scientifiques

Aussi, pour le collectif, le développement des centrales biomasse est « incompatible avec les politiques d’amélioration de la qualité de l’air ». En particulier dans les territoires, comme c’est le cas de la métropole strasbourgeoise, où les normes européennes sont dépassées et valent à la France une condamnation devant la justice de l’Union.

« Les pouvoirs publics ne doivent plus encourager le développement du chauffage individuel et des centrales collectives au bois », juge Isabella Annesi-Maesano, directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale(Inserm) et spécialiste des questions de pollution de l’air.

Mi-avril, le gouvernement a présenté un plan d’action visant à réduire de 50 % les émissions de PM2,5 du chauffage au bois d’ici à 2030. Il passe notamment par un dispositif d’aides pour renouveler 600 000 appareils de chauffage au bois et contient un volet recherche visant à « améliorer les connaissances sur l’impact sanitaire des particules issues de la combustion du bois ». Il ne prévoit en revanche pas de remise en cause du développement des chaufferies biomasse.

 Lire aussi***  En France, la filière du bois défend un usage local et raisonné de la biomasse

Stéphane Mandard

*Le bois, une source d’énergie pas si verte

Alors que l’Union européenne doit réviser sa directive sur les énergies renouvelables, scientifiques et ONG dénoncent les effets pervers du recours à la biomasse, qui aggrave le dérèglement climatique. 

Par Perrine MouterdePublié le 04 juin 2021 à 03h05 – Mis à jour le 04 juin 2021 à 12h08  

Temps de Lecture 9 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/06/04/le-bois-une-source-d-energie-pas-si-verte-dans-un-marche-de-la-biomasse-qui-s-industrialise_6082762_3244.html

Une usine de fabrication de pellets de bois à Franklin (Virginie), aux Etats-Unis, le 29 mars 2021.
Une usine de fabrication de pellets de bois à Franklin (Virginie), aux Etats-Unis, le 29 mars 2021. ERIN SCHAFF/THE NEW YORK TIMES -REDUX-REA

Dans les forêts du sud des Etats-Unis poussent des chênes, des caryers, des pins. Poussent aussi des usines de fabrication de pellets. Au moins vingt-trois en une décennie. Là, le bois issu des forêts de multiples propriétaires est broyé, séché puis compressé pour former de petits bâtonnets cylindriques, de quelques centimètres de longueur. Ces pellets, aussi appelés granulés, sont ensuite transportés jusqu’aux ports de Louisiane, où ils sont chargés sur des cargos, dont une partie prend la route du Royaume-Uni.

De l’autre côté de l’Atlantique, ils transitent jusqu’à la gigantesque centrale de Drax, dans le nord-est de l’Angleterre. Ici, quelque 7,5 millions de tonnes de ce combustible sont brûlées chaque année pour fournir 5 % de l’électricité consommée par les Britanniques.

Lorsqu’elle fonctionnait au charbon, la centrale de Drax était autrefois le premier émetteur de CO2 du pays. Maintenant qu’elle tourne avec des pellets de bois, elle serait le « premier projet de décarbonation d’Europe »« Même en tenant compte de toutes les émissions liées à la chaîne d’approvisionnement, l’énergie produite émet 80 % d’émissions de moins que le charbon », affirme le groupe Drax, propriétaire du site.

 Lire aussi  En France, la filière du bois défend un usage local et raisonné de la biomasse

Pour les partisans des bioénergies, miser sur la biomasse forestière pour produire de la chaleur ou de l’électricité est indispensable pour réussir la transition énergétique – la biomasse désigne tout type de matière organique, dont le bois, utilisé pour produire de l’énergie. Mais, pour la communauté scientifique et les organisations environnementales, c’est au contraire une aberration. Une « fausse bonne idée », qui contribue à accélérer le dérèglement climatique. Alors que l’Union européenne (UE) doit se prononcer cette année sur plusieurs textes cruciaux concernant les secteurs de l’énergie et des forêts, le sujet est devenu hautement inflammable.

Envie d’en savoir plus sur les énergies renouvelables ?Test gratuit

Fin février, 500 scientifiques ont adressé une nouvelle lettre inquiète au président américain, Joe Biden, et à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour les alerter des risques liés à la hausse de l’usage du bois énergie. Trois mois plus tard, lorsque l’Agence internationale de l’énergie (AIE), acteur incontournable du secteur, publie sa feuille de route pour 2050, c’est le chapitre prévoyant une hausse du recours aux bioénergies qui suscite aussitôt une vive opposition.

Le dernier épisode d’un conflit qui oppose depuis des années l’organisation internationale aux académies des sciences européennes (European Academies Science Advisory Council, EASAC), inquiètes du développement du bois énergie. « Plus de 6 milliards d’euros de subventions sont versés chaque année pour encourager une pratique dont le résultat net est que les émissions augmentent, sans que l’on sache à quel point elles pourraient commencer à décroître, dénonce ainsi Michael Norton, le directeur du programme environnement de l’EASAC. Cela me semble une très mauvaise façon de dépenser notre argent ! » 

Davantage de COémis

Comment un mécanisme destiné à réduire les émissions de gaz à effet de serre pourrait-il produire l’effet inverse à celui escompté ? Le recours à la biomasse, première énergie renouvelable d’Europe et du monde, menace-t-il réellement le climat ? Il y a une quinzaine d’années pourtant, lorsque l’UE adopte sa première directive sur les énergies renouvelables, une idée simple semble faire consensus.

 Lire aussi  Le bois peut-il sauver les centrales à charbon françaises ?

Lorsqu’il meurt, un arbre rejette le carbone qu’il a stocké en poussant. A chaque arbre coupé, il suffit donc d’en replanter un pour que le CO2 émis soit réabsorbé, et que le cycle soit « neutre ». La biomasse est alors considérée comme une source d’énergie renouvelable et bénéficie de dispositifs de soutien, au même titre que le solaire ou l’éolien. A l’époque, l’idée de remplacer des énergies fossiles par de la biomasse séduit largement. « Même les ONG étaient pour, se souvient Hannah Mowat, coordinatrice des campagnes de l’ONG Fern. Nous n’avions pas anticipé les conséquences de la création d’un marché à l’échelle mondiale. » 

Après l’adoption de la directive en 2009, le secteur se développe rapidement. Un certain nombre de pays – et notamment le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Danemark – convertissent leurs centrales au charbon en centrales à biomasse, ce qui n’aurait pas été rentable sans subventions.

Les capacités de production électrique à partir de biomasse solide passent de 16 gigawatts à 24 gigawatts en Europe entre 2009 et 2018 et les exportations de pellets américains triplent en sept ans. Au total, plus de dix millions de tonnes sont désormais commercialisées chaque année, essentiellement entre l’Europe et les Etats-Unis mais aussi avec le Japon ou la Corée du Sud. Le marché mondial de la biomasse pèse 50 milliards de dollars (41 milliards d’euros) et pourrait croître de plus de 9 % par an d’ici à 2027. 

Lire aussi  Le chauffage au bois, première source d’émission de particules fines

Le rythme des publications scientifiques a suivi celui de la construction des usines. Dès les années 2010, une question majeure est soulevée. Certes, un arbre planté peut absorber le carbone émis par un arbre coupé, mais au bout de combien de temps ? De nombreuses études estiment qu’il faudra des décennies, voire dans certains cas plus d’un siècle. Or, lors de la combustion, le bois émet davantage de CO2 que toutes les autres sources fossiles pour produire la même quantité d’énergie. A court terme, brûler du bois génère donc davantage de gaz à effet de serre que brûler du charbon ou du gaz.

« Quand les règles ont été conçues, on raisonnait à l’horizon 2050-2060 pour stabiliser les émissions, rappelle Michael Norton. Mais aujourd’hui, le réchauffement est déjà de 1,2 °C. Nous n’avons pas le temps d’investir dans une technologie qui va aggraver la situation, même si cela pourrait ensuite l’améliorer dans trente, quarante ou cinquante ans ! » Les experts s’accordent à dire que la prochaine décennie sera décisive pour espérer respecter l’accord de Paris, qui vise à limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C, et si possible à 1,5 °C.

Problème de la traçabilité

Scientifiques et ONG pointent une autre conséquence du soutien au bois énergie. Selon les règles onusiennes, les émissions liées à la combustion de bois ne sont pas comptées – elles sont en théorie déclarées au moment où les arbres sont récoltés. Résultat, le système est accusé de générer des émissions « invisibles », et donc des incitations « perverses » à privilégier la biomasse au détriment d’autres énergies.

Selon les chiffres des inventaires nationaux par exemple, les émissions liées au secteur de l’énergie des vingt-huit pays de l’UE ont baissé de 22 % entre 1990 et 2018. Mais, si les émissions liées à la biomasse avaient été prises en compte, la diminution n’aurait été que de 5 %. « Les pays importateurs de biomasse n’ont absolument pas à se préoccuper des émissions puisqu’ils déclarent zéro, explique Michael Norton. Mais la physique et la biologie ne suivent pas les lois de la politique : l’atmosphère se fiche de savoir si le CO2 est produit aux Etats-Unis ou aux Pays-Bas. La seule chose qui compte, c’est la quantité. »

Les fonds investis pour la biomasse n’ont en outre pas été utilisés pour soutenir le solaire ou l’éolien. Deux sources d’énergie pourtant de plus en plus compétitives, mais aussi plus efficientes que le bois : les panneaux solaires, par exemple, peuvent produire 100 fois plus d’électricité par hectare que la biomasse. « Il est certainement possible de produire de l’électricité à partir de biomasse sans impact négatif sur le climat mais c’est cher et très risqué, souligne Charles Moore, directeur du programme Europe du centre de réflexion Ember, spécialiste de la transition énergétique. Puisque des alternatives crédibles existent, pourquoi continuer à soutenir ces usages ? »

 Lire aussi  La difficile quête de terrains pour implanter les parcs éoliens et solaires

L’industrie de la biomasse réfute fermement ces arguments. Elle assure n’utiliser, pour l’essentiel, que les déchets de l’industrie et les résidus de l’exploitation forestière, plutôt que des troncs entiers ou du bois de qualité issu de coupes. Des affirmations toutefois contestées par des associations de terrain. En Europe, selon les chiffres des scientifiques de la Commission européenne, la biomasse primaire – troncs et branches essentiellement – a représenté 37 % de la ressource utilisée en 2015, contre 50 % pour la biomasse secondaire – sous-produits de l’industrie, déchets…

Mais surtout, le gros problème est celui de la traçabilité : un rapport publié en janvier souligne une tendance croissante à ne pas sourcer l’origine du bois utilisé. « Si l’on ne sait pas de manière fiable quelle quantité et quel type de biomasse forestière sont utilisés, aucune politique efficace ne peut être mise en œuvre », insistent les chercheurs.

Les acteurs du secteur mettent également en avant la « bonne gestion » des forêts qu’ils exploitent. Pour preuve, ils rappellent que la superficie des forêts, en Europe comme aux Etats-Unis, a progressé ces dernières décennies. Enviva, le plus gros producteur de granulés au monde, affirme utiliser moins de 4 % de la récolte de bois des Etats-Unis, ne s’approvisionner qu’auprès de propriétaires qui s’engagent à replanter des arbres, et jamais dans des forêts anciennes ou protégées.

« Ce qui est important, c’est que les arbres récoltés soient replantés et que la gestion de la forêt permette de maintenir sa productivité, assure Annette Cowie, de l’AIE Bioénergies. Nous ne voulons ni déforester ni diminuer la capacité des forêts à pousser. Et construire des éoliennes ou des panneaux solaires a aussi un impact carbone. Il faut regarder le système de façon globale : utiliser les forêts pour produire de l’énergie a du sens si ça signifie laisser le charbon dans le sol et soutenir la transition du secteur. » 

Propositions de révision

Une forêt aura beau être parfaitement gérée, rétorquent les critiques, cela ne signifie pas que récolter et brûler son bois sera une bonne solution en matière climatique. « La question, c’est que brûle-t-on ?, insiste Alex Mason, chargé des questions énergie et climat au bureau politique européen du Fonds mondial pour la nature (WWF). Et que se serait-il passé si ces arbres n’avaient pas été récoltés ? »

Les forêts, dont la superficie diminue à l’échelle mondiale, constituent l’un des principaux puits de carbone. « La gestion durable est une expression à la mode mais on ne sait pas ce que ça veut dire, ajoute Philippe Ciais, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE). Le taux de croissance n’est par exemple pas le seul critère à prendre en compte : une forêt âgée stocke cinq à six fois plus de carbone qu’une plantation récoltée fréquemment. » 

 Lire aussi  « Le “biodiversité-scepticisme”, plus discret que celui contre le dérèglement climatique, est en un sens bien plus inquiétant »

Au centre de cette bataille, la Commission européenne doit publier d’ici à l’été ses propositions de révision de la directive énergie renouvelable. Selon un document de travail révélé par le site Contexte, elle envisage notamment d’instaurer des plafonds nationaux concernant l’usage de troncs d’arbres au-delà d’une certaine taille, tout en soulignant qu’il s’agit d’une question « hautement politique »nécessitant « davantage de réflexion ».

« La Commission sait qu’il y a un problème, mais elle doit pour cela affronter la Suède et la Finlande, des pays où l’industrie forestière est extrêmement puissante mais qui sont aussi très engagés au niveau climatique, décrypte Martin Pigeon, responsable des campagnes Forêts et climat de l’ONG Fern. Si elle perd leur soutien, comment faire passer ensuite un paquet énergie-climat ambitieux ? » 

A l’échelle de certains pays, les sensibilités commencent à évoluer. Aux Pays-Bas, qui importent 3,5 millions de tonnes de pellets par an, le gouvernement a décidé de ne plus subventionner de nouveaux projets de centrales électriques à la biomasse et d’abandonner progressivement la production de chaleur renouvelable.

Lire aussi  Polémiques sur le stock d’arbres des forêts européennes

En Allemagne, de nouveaux projets de conversion de centrales charbon sont contestés. Mais les lobbies et leurs représentants nationaux restent puissants. « Il est encore possible de faire évoluer les critères, la stratégie biodiversité affirme bien que l’utilisation d’arbres entiers pour produire de l’énergie doit être réduite au minimum, espère l’eurodéputée écologiste Marie Toussaint. Mais la bataille sera rude. »

Perrine Mouterde

**Pour le climat, brûler du bois n’est pas une alternative à la combustion fossile, alertent 500 scientifiques

Dans une lettre adressée notamment à Joe Biden et Ursula von der Leyen, ces spécialistes affirment que recourir massivement à la biomasse forestière peut porter atteinte aux objectifs climatiques et à la biodiversité

Par Perrine MouterdePublié le 11 février 2021 à 18h43 – Mis à jour le 12 février 2021 à 10h00  

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/11/pour-le-climat-bruler-du-bois-n-est-pas-une-alternative-a-la-combustion-fossile-alertent-500-scientifiques_6069636_3244.html

Le président américain Joe Biden, les responsables européens Ursula von der Leyen et Charles Michel, le premier ministre japonais Yoshihide Suga et le président sud-coréen Moon Jae-in. C’est à ces dirigeants que plus de 500 scientifiques et économistes adressent une lettre, jeudi 11 février, pour mettre en garde contre l’utilisation de la biomasse forestière. « Nous vous exhortons à ne pas porter atteinte à la fois aux objectifs climatiques et à la biodiversité en remplaçant la combustion fossile par le fait de brûler des arbres pour produire de l’énergie », écrivent les signataires, dont l’éminent biologiste américain Peter H. Raven.

A l’heure où le nouveau locataire de la Maison Blanche multiplie les initiatives visant à décarboner le secteur énergétique, et alors que la directive européenne sur les énergies renouvelables de 2018 est en cours de réexamen, ces scientifiques appellent les décideurs à mettre un terme aux subventions et aux dispositifs incitant à brûler du bois provenant de leurs forêts – ou de celle d’autres pays – à une échelle industrielle, dans le but de produire de la chaleur ou de l’électricité. « Les arbres ont plus de valeur vivants que morts », insistent-ils.

 Lire aussi  L’exploitation des forêts européennes a bondi depuis 2016

Ces dernières années, le secteur a connu une forte croissance. Selon un rapport du service scientifique de la Commission européenne publié en janvier, le recours à la biomasse forestière (bois sous forme de bûches ou granulés, sous-produits de l’exploitation forestière, rebuts des scieries, des papeteries…) pour la production d’énergie a augmenté de 34 % entre 2005 et 2018. Au sein de l’Union européenne (UE), la production de granulés a également été multipliée par 100 en près de vingt ans, mais ne couvre toujours que deux tiers des besoins.

« L’important est ce qui brûle »

« L’Union européenne considère que la biomasse forestière est une énergie renouvelable et neutre en carbone, explique Wolfgang Cramer, directeur de recherche au CNRS, professeur d’écologie globale et signataire de la lettre. Mais ce n’est pas vrai à l’échelle de temps qui est importante pour éviter l’aggravation de la déstabilisation du climat. Un kg de carbone brûlé – peu importe d’où il vient – augmente la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Même si des forêts sont replantées, ce CO2 ne sera absorbé de nouveau que des décennies plus tard, une fois que les arbres auront repoussé. Ce sera trop tard. » Car le temps presse pour réussir à limiter le réchauffement de la planète. L’UE s’est engagée, en décembre, à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici à 2030, par rapport aux niveaux de 1990, afin d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Envie d’en savoir plus sur le changement climatique ?Test gratuit

« Ce qui est parfois difficile à comprendre, c’est qu’en termes climatiques, l’important est ce qui brûle, pas comment la ressource est produite, ajoute Alex Mason, chargé des questions énergie et climat au bureau politique européen du Fonds mondial pour la nature (WWF). Vous pouvez avoir une forêt parfaitement gérée, des superficies forestières qui augmentent dans de nombreux pays, cela ne veut pas dire que récolter et brûler du bois aura moins d’impact que la combustion d’énergies fossiles. »

Dans leur lettre, les scientifiques rappellent que de nombreuses études ont montré que la combustion de bois risquait d’accélérer le réchauffement climatique pendant des décennies – même lorsque cette ressource remplace du charbon, du pétrole ou du gaz naturel. « Chaque kilowattheure de chaleur ou d’électricité produit en utilisant du bois pourrait probablement ajouter deux à trois fois plus de carbone dans l’air que l’utilisation de combustibles fossiles », précisent-ils.

2 700 km2 de forêt par an

La Commission européenne a analysé, dans son rapport de janvier, vingt-quatre scénarios en fonction des différents types de biomasse forestière. Elle conclut que seule l’utilisation d’une quantité limitée de débris de conifères, tels des brindilles ou des petites branches, est susceptible de réduire les émissions de gaz à effet de serre à court terme – en dix à vingt ans – sans nuire à la biodiversité. « Ce rapport montre comment des milliards de subventions publiques pour la conversion [de centrales thermiques] en centrales biomasse aggravent les émissions de carbone depuis de nombreuses décennies », a réagi Michael Norton, directeur du programme environnemental du Conseil consultatif des académies des sciences européennes.Lire La biomasse, dévoreuse de terres agricoles et de forêts ?

Au niveau européen, le centre de réflexion Ember, spécialisé dans la transition énergétique, identifiait 67 projets de conversion de centrales à charbon en centrales à biomasse en 2019, notamment en Finlande, en Allemagne, en Irlande, en Espagne et aux Pays-Bas. Il calculait que ces installations nécessiteraient de détruire quelque 2 700 km2 de forêt par an pour fonctionner – l’équivalent de la moitié de la Forêt-Noire, en Allemagne. En France, la filière souligne que les prélèvements de bois, tous usages confondus, sont inférieurs à l’accroissement naturel de la forêt.

Le bois énergie, qui se substitue à des énergies fossiles importées, est essentiellement utilisé pour produire de la chaleur, à l’échelle locale et en valorisant des usages circulaires de l’économie. « On a besoin de la science et d’échanges sur ce sujet, observe Ghislain Eschasseriaux, le délégué général de la Fédération des services énergie environnement. Le bois participe à l’évolution du mix énergétique mais on ne prétend pas qu’il doive être la seule solution. »

En janvier 2018, près de 800 scientifiques – dont Peter H. Raven ou Wolfgang Cramer – avaient déjà alerté le Parlement européen. Aujourd’hui, ils appellent de nouveau les dirigeants à cesser de considérer l’ensemble de la biomasse forestière comme une source d’énergie neutre en carbone. « Nous espérons que cette fois-ci cette lettre aura plus d’impact, note Alex Mason. Beaucoup de gens commencent à comprendre qu’il y a un problème, il faudra voir si les décideurs auront le courage de s’attaquer aux lobbys et à l’industrie. »

Perrine Mouterde

***En France, la filière du bois défend un usage local et raisonné de la biomasse

Certains projets de centrales électriques, et notamment celui de Gardanne (Bouches-du-Rhône), sont critiqués par des associations de défense de l’environnement. 

Par Perrine MouterdePublié le 04 juin 2021 à 11h01  

Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/06/04/en-france-la-filiere-du-bois-defend-un-usage-local-et-raisonne-de-la-biomasse_6082817_3244.html

Des ressources utilisées à l’échelle locale, de manière raisonnée et efficiente. Malgré quelques projets controversés, tel celui de la centrale de Gardanne (Bouches-du-Rhône), la filière bois énergie française fait globalement un usage vertueux de la biomasse, loin du modèle des méga centrales électriques britanniques et leurs millions de tonnes de pellets (granulés de bois) importées.

A la différence d’autres pays européens, la France a fait le choix d’avoir recours au bois en priorité pour produire de la chaleur, ce qui est bien plus efficace que de produire de l’électricité – la production française étant déjà largement décarbonée. Cette chaleur renouvelable alimente notamment près de 8 millions de foyers, mais aussi 7 000 installations collectives. Pour fonctionner, celles-ci puisent essentiellement dans des ressources de proximité, l’un des critères pour obtenir des subventions.

Lire aussi  Le bois, une source d’énergie pas si verte

Surtout, selon la filière, l’objectif est bien de respecter les différents usages du bois et de ne pas couper des forêts dans le seul but de les brûler. « Il est très difficilement rentable de couper des arbres simplement pour produire du bois énergie, assure Alexandre Roesch, délégué général du Syndicat des énergies renouvelables (SER). On valorise d’abord le bois d’œuvre [par exemple utilisé pour les charpentes], puis le bois d’industrie pour faire des panneaux ou du papier, et on fait du bois énergie avec ce qui reste. » En France, moins de 60 % de l’accroissement naturel de la forêt est récolté chaque année.

Hausse des prélèvement « irréaliste »

Des associations s’inquiètent toutefois des objectifs gouvernementaux prévoyant une augmentation de la récolte de 12 millions de mètres cubes par an jusqu’en 2050, soit plus de 70 %. « Cette stratégie de hausse massive des prélèvements nous semble irréaliste », juge Sylvain Angerand, le fondateur de Canopée forêts vivantes. Si la feuille de route énergétique prévoit bien une hausse de la production de chaleur renouvelable, pour l’instant le secteur stagne, en raison notamment du prix peu élevé du gaz. « On n’atteindra pas les objectifs de 2023, et sans doute pas ceux de 2028 », juge Johanna Flajollet-Millan, directrice du SER chargée des filières chaleur.

Au milieu de ce paysage, un point noir vient entacher l’image du bois énergie, le projet de la centrale de Gardanne étant vivement contesté. Cette installation fait partie des quatre dernières centrales à charbon dont la fermeture a été promise d’ici à 2022. D’importants travaux ont permis de transformer l’une des deux tranches en unité biomasse que Gazel Energie, filiale du groupe EPH, espère voir démarrer en juillet – si le contexte social le permet. Pour fonctionner, celle-ci aura besoin de 850 000 tonnes de bois, dont la moitié environ devrait être prélevée dans la région et le reste importé.

Lire aussi  « Pari perdant pour le climat » ou « source pour assurer la transition énergétique » : à La Réunion, des projets de centrales biomasse contestés

Dans une lettre adressée en décembre 2020 à Emmanuel Macron et plusieurs ministres, six associations environnementales déplorent qu’aucune condition particulière ne soit imposée quant aux modalités de ces prélèvements. « Alors que la sécheresse a déjà un impact important sur les forêts méditerranéennes, ce projet va accroître le risque de coupes rases, précise Pierre Aplincourt, de France nature environnement. Il faut restructurer la filière bois mais avec une gestion localisée et raisonnée. »

Approvisionnement local

Plus au nord, la centrale à charbon de Cordemais (Loire-Atlantique) va devoir continuer à fonctionner au-delà de 2022 pour garantir la sécurité d’approvisionnement du nord-ouest de la France jusqu’en 2026. EDF prévoit la construction d’une usine de fabrication de pellets et la conversion de la centrale, qui pourra fonctionner à partir d’un mix comprenant 80 % de pellets et 20 % de charbon. L’entreprise assure vouloir privilégier un approvisionnement local ayant le minimum d’impact, en utilisant notamment des déchets d’ameublement ou de chantier, jusqu’ici peu valorisés.

Si le projet a reçu un avis favorable de la commission d’enquête publique en mars, des acteurs locaux dénoncent un risque de déstabilisation de la filière régionale ainsi que le non-respect de la hiérarchie des usages. « Plutôt que de brûler le bois déchet, il vaudrait mieux le recycler davantage, comme c’est le cas dans d’autres pays européens », explique Martin Fonteneau, de l’association Virage énergie climat Pays de la Loire.

 Lire aussi  Le chauffage au bois, première source d’émission de particules fines

Outre ces grands projets, c’est aussi du côté des particuliers que des progrès doivent être accomplis. « La biomasse est la première énergie renouvelable consommée en France, mais aussi la première énergie gaspillée !, remarque Martin Fonteneau. Quand on met du bois humide ou de mauvaise qualité dans un foyer ouvert, on perd 90 % de rendement. » Les représentants du secteur assurent vouloir encourager un renouvellement massif des appareils domestiques, les plus récents étant bien plus efficaces, et accroître la part de bois labellisé.

Perrine Mouterde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire