
Georges Gonon-Guillermas / Hans Lucas via AFP
Médecin généraliste cherche désespérément remplaçant pour cet été
Alors que les congés ont commencé, trouver un remplaçant a viré au casse-tête cette année. Dans certaines zones, des médecins ont renoncé et fermé leur cabinet.
Par Louise ValléePublié aujourd’hui à 04h53, mis à jour à 09h22
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Christine Delavaux va devoir fermer son cabinet pour deux semaines en août. Une première en vingt-cinq ans d’activité pour la médecin généraliste parisienne, qui s’approche de la retraite. « C’est très difficile pour moi de laisser mes patients, d’autant plus que certains sont très âgés – jusqu’à 106 ans ! – et ont besoin de consultations à domicile, lâche-t-elle. J’espère que les cabinets du quartier pourront répondre à leurs demandes urgentes… »
Installée dans le 20e arrondissement de la capitale avec deux collègues, elle a remué ciel et terre pour trouver un médecin remplaçant pour cette période estivale. En vain. Impossible de pallier le départ de son remplaçant habituel, parti exercer ailleurs en France.
Ces dernières semaines, l’inquiétude monte dans plusieurs cabinets : à entendre médecins et syndicats, alors que les congés approchent à grands pas, trouver un remplaçant a viré au casse-tête cette année. Le problème n’est pas nouveau. « La démographie médicale est en crise depuis des années : il y a de moins en moins de médecins, pointe le docteur Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. Dans les zones les plus désertées, certains ont renoncé depuis longtemps à trouver un remplacement pour l’été. » Mais cette année s’annonce plus rude.
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Alice Perrain, médecin généraliste dans l’Indre-et-Loire, a dû se résigner à écourter ses congés. Malgré toutes les petites annonces publiées sur différents sites de recrutement, les cinq médecins de sa maison de santé n’ont pu trouver que deux remplaçants pour l’été, contre quatre habituellement.
Résultat : chacun a rogné sur ses vacances pour réussir à rester ouvert durant la période la plus compliquée, entre le 15 juillet et le 30 août. « On fait au mieux pour que nos patients ne se retrouvent pas en difficulté, mais avec ces effectifs réduits, s’il y a trop de demandes, il faudra prioriser les patients et décaler les rendez-vous les moins urgents à la rentrée », reconnaît Alice Perrain. Ce qui promet déjà un mois de septembre bien rempli.
« Besoin de souffler »
D’autres ajustements se mettent en place sur le terrain. « Il n’y a pas de solution magique », soutient Jacques Battistoni, à la tête de MG France, principal syndicat chez les médecins généralistes. « Les médecins s’organisent entre eux pour ne pas partir en vacances au même moment et garantir la prise en charge des patients de la région, explique-t-il. Parfois, des remplaçants se préparent à accueillir les patients de plusieurs cabinets. »
Mais après plus d’un an et demi de crise sanitaire, les médecins attendent leurs vacances avec impatience pour « retirer le bouchon de la Cocotte-Minute », souligne Vincent Royaux, président du conseil de l’ordre des médecins du Grand-Est, qui constate les mêmes difficultés dans sa région : « Le personnel médical a besoin de souffler. Avec la pression qui a pesé sur leurs épaules pendant plus d’un an, tout le monde a donné de sa personne et assuré des horaires effarants. On n’est pas loin du point de rupture. »
Comment expliquer cette aggravation de la situation ? « Les médecins remplaçants ont été mobilisés massivement dans les centres de vaccination, qui avaient besoin de bras en urgence pour tenir le rythme de la campagne vaccinale », explique le docteur Ortiz. Autre obstacle relevé dans les rangs syndicaux : la réforme du troisième cycle des études médicales a durci les conditions d’obtention des licences de remplacement.
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« Les remplaçants ne peuvent pas être partout ! », a réagi le Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants en France, dans un communiqué du 5 juillet. « Ils ne sont pas assez nombreux pour pallier le manque global de médecins dans un contexte de demande médicale en hausse », insiste la docteure Agathe Lechevalier, présidente du syndicat.
Sécurité financière
A 420 euros la demi-journée en centre de vaccination (+ 5,40 euros par patient vacciné), ces vacations présentent des avantages certains en termes de rémunération, avec une sécurité financière, mais aussi des horaires fixes et une charge mentale moindre par rapport à des consultations classiques, reconnaît-on au sein du syndicat. Pas question, cependant, de faire des remplaçants des « boucs émissaires » ou des « mercenaires à la recherche d’un profit facile ».
La crise a au contraire exacerbé la précarité du statut de remplaçant et le peu de considération qui leur est accordée : selon un sondage du syndicat, réalisé le 19 mai 2020, 68,3 % des médecins remplaçants ont déclaré avoir subi l’annulation d’au moins un remplacement prévu au mois de mars ou avril de la même année, et ce malgré des contrats déjà signés pour la moitié d’entre eux. « Ils sont nombreux, cet été, à cumuler leurs contrats avec les centres de vaccination et des remplacements ponctuels de médecins en congé », reprend la docteure Lechevalier.
Une même inquiétude domine dans les rangs de médecins : celle de voir leurs patients obligés de se tourner vers un médecin voisin surchargé, ou d’encombrer les services d’urgence des hôpitaux, déjà sous tension.
« Du jamais vu » : pénurie de médecins remplaçants, pas de vacances pour les généralistes
À bout de forces
Par Célia Cuordifede
Publié le 10/07/2021 à 6:00
Partout en France, médecins généralistes et infirmiers libéraux peinent à trouver des remplaçants pour leurs vacances, accaparés par les centres de vaccination. Un problème de démographie médicale exacerbé par les besoins liés à la crise sanitaire.
Luc Duquesnel espérait prendre trois semaines de vacances cet été, pour souffler, ne plus entendre parler du Covid et de vaccin… Le médecin généraliste de Mayenne n’a pas pris de vacances depuis août 2020. « Physiquement et psychologiquement, ça commence à être difficile pour tout le monde », souffle le président de la branche « généralistes » de la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF). Mais faute de remplaçant pour prendre en charge sa patientèle en son absence, Luc Duquesnel doit renoncer à une semaine. « Dans ma maison de santé nous sommes huit généralistes. Aucun de nous n’a trouvé de remplaçant pour l’été, c’est du jamais vu », signale-t-il.
À huit, Luc Duquesnel et ses collègues vont pouvoir se débrouiller pour se remplacer mutuellement, considérant qu’ils acceptent tous une surcharge de travail… Mais pour d’autres médecins, installés seuls dans des zones plus reculées, la tâche s’annonce plus ardue. « Certains vont être obligés de fermer pour pouvoir se reposer, opine Agathe Lechevalier, généraliste à Saint-Lys en Haute-Garonne et présidente du Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (ReAGJIR). Il va y avoir une rupture dans la continuité des soins et possiblement un afflux de leurs patients aux urgences. »
CRAINTE D’UNE RUPTURE DANS L’ACCÈS AUX SOINS
Les infirmiers libéraux partagent le même constat. À Lyon, Alexandre Froissard, secrétaire général du conseil départemental de l’ordre des infirmiers du Rhône, galère lui aussi à trouver un remplaçant pour ses vacances et celles de sa collaboratrice. « Un cabinet d’infirmiers libéraux ne peut pas fermer, ça fonctionne toute l’année. On ne peut pas dire à des patients qui ont besoin d’avoir des soins quotidiens que l’on ferme ». Pour pallier la pénurie de remplaçants, l’infirmier adopte la même stratégie que Luc Duquesnel : des remplacements mutuels et donc une surcharge d’activité pour s’accorder une semaine de repos.
D’année en année, la difficulté de trouver un médecin remplaçant pour la période estivale se fait plus grande. « En France, pour 218 000 médecins en activité totale, il y a 6 000 remplaçants », souligne Agathe Lechevalier citant le denier recensement de l’atlas de la démographie médicale du conseil national de l’Ordre des médecins. Mais cette année, les praticiens installés aux quatre coins de la France s’accordent pour dire que le recrutement est particulièrement complexe. En cause, l’accaparement par les centres de vaccination des toubibs remplaçants, qui proposent notamment une rémunération plus attractive. 420 euros la vacation pour une demi-journée de labeur en semaine (460 euros les week-ends et jours fériés), contre environ 500 euros la journée complète en cabinet.
ACCAPARÉS PAR LES CENTRES DE VACCINATION
D’autant que le travail en centre de vaccination présente d’autres avantages pour des médecins remplaçants. Selon Laure Dominjon, elle-même remplaçante en centre de santé à Alfortville dans le Val-de-Marne, « la charge de travail est moins importante et les horaires sont fixes. Et travailler en centre de vaccination rapproche parfois du lieu d’habitation ». Ce qui n’est pas forcément le cas en situation de remplacement.
Déployée sur un centre de vaccination depuis le mois de février, Laure Dominjon a choisi de privilégier le travail en cabinet pour cet été. « Je préfère assurer une permanence des soins et un suivi pour les patients, argue-t-elle. Mais il ne faut pas jeter la pierre aux collègues qui choisissent les centres de vaccination, car on était venus les chercher l’hiver dernier pour les faire fonctionner ». « C’est une situation insoluble, les remplaçants ne peuvent pas être partout à la fois. »
PROBLÈME DE DÉMOGRAPHIE MÉDICALE
Exacerbé par les besoins de la crise sanitaire, le manque de remplaçants est pointé du doigt par les professionnels. « La vaccination met le système en tension, mais il y a un réel problème de démographie médicale, en partie lié au fait que l’on ne forme pas assez de médecins », explique Agathe Lechevalier. « On pense encore que la réponse à la baisse de la démographie médicale, c’est de faire installer des remplaçants dans les zones peu dotés… » Déshabiller Pierre pour habiller Jacques en somme.
Hélas, les généralistes remplaçants ne sont pas les seuls soignants à se raréfier. Dans les centres hospitaliers de villes moyennes comme Laval (50 000 habitants), les services d’urgences ferment leurs portes la nuit par manque de médecins urgentistes, d’infirmiers et d’aide soignants en période estivale. Impossible de se rendre aux urgences la nuit entre 18 h 30 et 8 h 30, sauf pour les urgences vitales. « Tout le reste va être délesté sur la médecine de ville, c’est comme ça qu’on s’est organisé pour que les gens aient quand même accès aux soins », se désole Luc Duquesnel, qui fait partie de ceux qui tiennent encore à bout de bras un système de santé en pleine déliquescence.