Les fleurons publics Polonais sous la coupe des oligarques conservateurs

En Pologne, les dérives oligarchiques de la « nouvelle élite »

Par  Jakub Iwaniuk

Publié hier à 15h04, mis à jour à 06h28

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/09/en-pologne-les-derives-oligarchiques-de-la-nouvelle-elite_6087725_3210.html

ENQUÊTE

La fulgurance et les zones d’ombre de la carrière de Daniel Obajtek, un ancien maire rural devenu patron du premier groupe pétrolier polonais, illustrent l’étroit contrôle exercé par la majorité au pouvoir sur les fleurons publics. L’homme fort du pays, Jaroslaw Kaczynski, et son parti usent et abusent de cette mainmise, au service de leur projet national-conservateur.

Au pied des montagnes qui mènent aux Hautes Tatras, « petites Alpes » du sud de la Pologne, à une cinquantaine de kilomètres de Cracovie, la petite ville de Pcim renvoie une image bien différente des clichés qui lui collent à la peau. Moquée depuis toujours par le sarcasme populaire comme un des lieux les plus paumés du pays, la commune connaît un étonnant boom de l’immobilier. Sur les hauteurs, le long de routes sinueuses bordées de verdure, des propriétés luxueuses poussent comme des champignons, avec vue imprenable sur les sommets.

La sérénité des quelque onze mille âmes qui peuplent Pcim et ses paysages bucoliques a été perturbée quand la ville et son ancien maire Daniel Obajtek, sont soudain devenus l’épicentre d’un séisme politique majeur, dont les répliques n’en finissent pas d’embarrasser le parti national-conservateur Droit et justice (PiS), au pouvoir à Varsovie. Depuis le mois de mars, à la suite d’une avalanche de révélations du quotidien d’opposition Gazeta Wyborcza et du site d’investigation OKO.press, le nom de l’ancien édile est mêlé à de multiples scandales. M. Obajtek est soupçonné de délit de favoritisme à grande échelle, de népotisme, d’enrichissement douteux, de corruption et de détournement de fonds. Les médias passent sa carrière au peigne fin et font apparaître les zones d’ombre de la vie de celui qui était devenu la coqueluche de Jaroslaw Kaczynski, le tout-puissant patron du PiS et homme fort du pays. Ce dernier l’avait même pressenti un temps comme futur premier ministre

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M. Obajtek, 45 ans et actuel PDG de PKN Orlen – le géant pétrolier polonais détenu par l’Etat – a été maire de Pcim pendant neuf ans, avant de se lancer dans une carrière aussi rapide que spectaculaire dans les plus hautes sphères économiques et politiques de la capitale à la suite de la victoire électorale du PiS, en 2015. Dans la petite ville, tous se souviennent de lui comme d’un maire exemplaire aux allures de gendre idéal. « Proche »« toujours à l’écoute »« bon gestionnaire », il a été élu à trois reprises, dont les deux dernières avec le soutien du PiS et quelque 85 % des suffrages. « Il a fait beaucoup dans le domaine social et pour les infrastructures, souligne son ami et successeur, Piotr Hajduk.C’est une forte personnalité qui va droit au but, sûre d’elle et du bien-fondé de ses décisions. »

PKN Orlen Chief Executive Daniel Obajtek speaks during an interview in Warsaw, Poland, August 5, 2020. Picture taken August 5, 2020. REUTERS/Kacper Pempel

Détendu, visiblement indifférent aux accusations visant M. Obajtek, le nouveau maire esquisse un sourire : « Ça m’a l’air gonflé par la presse. Ce sont ses affaires… Mais Daniel revient souvent ici pour des visites amicales. » Interrogé sur l’enrichissement de sa commune, qui a commencé, selon lui, « il y a trois ou quatre ans », le nouveau maire répond que les investissements immobiliers concernent « essentiellement des gens d’ici, des entrepreneurs locaux ». La commune aurait-elle profité de la carrière de son ancien maire à Varsovie ? « Soyons honnêtes, répond sans détour M. Hajduk, beaucoup de clubs sportifs et d’associations locales bénéficient de subvention de PKN Orlen. C’est bien, ça leur permet de se développer. »

Vaste réseau d’influence

Il y a mieux loti encore que les clubs et les associations. Pas moins de deux entrepreneurs locaux originaires de Pcim siègent dorénavant au conseil d’administration d’Orlen. Lequel a validé un juteux contrat avec une entreprise de fabrication de saucisses dans la commune voisine, Myslenice, pour distribuer ses hot-dogs dans nombre des 1 800 stations-service que possède le groupe dans le pays. Une affaire désormais évoquée sous le nom de « saucissesgate ». La promotion éclair la plus surprenante est sans doute celle de l’ancienne comptable du modeste centre d’aide sociale de Pcim, Zofia Paryla, propulsée, en 2020, PDG du groupe Lotos, deuxième compagnie pétrolière détenue par l’Etat, pesant 10,2 milliards de zlotys (2,25 milliards d’euros) à la Bourse de Varsovie.

Ce ne sont là que quelques exemples. M. Obajtek, qui s’est rapproché du parti de Jaroslaw Kaczynski dès le début des années 2010, a tissé un vaste réseau d’influence, mêlant famille, amis, membres du parti au pouvoir et leurs proches. Un cas d’école des pratiques du PiS en matière de népotisme. Sa compagne, Paulina Sala, 34 ans, a été recrutée simultanément par quatre entreprises publiques, afin de siéger dans leurs conseils de surveillance. Parmi les personnes bénéficiant de postes confortablement rémunérés dans les sociétés et filiales contrôlées par M. Obajtek figurent aussi sept anciens fonctionnaires du bureau central anticorruption, dont l’embauche soudaine s’apparente davantage à un bouclier contre d’éventuels ennuis qu’au fruit du hasard.

Il faut dire que l’homme d’affaires n’est étranger ni à la police ni à la justice. En 2013, alors qu’il est encore maire de Pcim, il est placé en garde à vue et mis en examen pour détournement de fonds – des achats présumés fictifs pour un montant de 1,4 million de zlotys (310 000 euros) – aux dépens d’Elekroplast, une usine de matériel électrique appartenant à ses oncles, dans laquelle il a travaillé jusqu’en 2006. Le parquet l’accuse alors de manipulation de procédures d’appels d’offres et de collusion avec le crime organisé. Il risque jusqu’à dix ans de prison. Si l’intéressé reste discret sur ces différentes affaires, ses avocats multiplient les initiatives et les procédures pour défendre sa réputation.

Law and Justice (PiS) leader Jaroslaw Kaczynski and other parliamentarians attend the Polish Parliament session in Warsaw, Poland September 17, 2020. Slawomir Kaminski/Agencja Gazeta via REUTERS ATTENTION EDITORS – THIS IMAGE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY. POLAND OUT. NO COMMERCIAL OR EDITORIAL SALES IN POLAND.

Les enquêteurs ont aussi constaté de nombreuses irrégularités dans ses déclarations de patrimoine. Ce fils de famille modeste – père peintre en bâtiment, mère couturière –, qui affichait un salaire mensuel oscillant entre l’équivalent de 665 euros et 2 000 euros, de 2000 à 2015, était déjà à la tête d’un petit empire immobilier qui n’a cessé de croître depuis qu’il a quitté Pcim pour la capitale.

D’après la presse, il possède désormais une quarantaine de propriétés, dont les modalités d’acquisition paraissent souvent douteuses. En 2018, il a ainsi acheté, avec sa compagne, un appartement de 190 mètres carrés dans une résidence de luxe à Varsovie, pour 1,4 million de zlotys (310 000 euros) – soit 1 million de zlotys en dessous du prix du marché. Il s’est ensuite avéré que PKN Orlen parrainait un club de foot local financé par le promoteur immobilier. « Orlen est le sponsor stratégique de l’Académie depuis 2018 ! », se vante ouvertement le club, sur son site Internet.

Comment un personnage aussi trouble, maire d’une commune rurale, a-t-il pu atteindre le sommet de l’une des entreprises les plus stratégiques du pays ? Parrainé par Beata Szydlo, vice-présidente du PiS et ex-première ministre (2015-2017), ce jeune loup ambitieux et charismatique séduit rapidement Jaroslaw Kaczynski. Ce dernier voit en lui l’incarnation parfaite de la « nouvelle élite » conservatrice qu’il souhaite voir émerger : disponible, efficace et loyale. Ses ennuis judiciaires ne sont guère un problème. Ils sont balayés par une disposition légale à effet rétroactif. Voté en 2016, ce texte sur mesure, qualifié par la presse de « Lex Obajtek », a permis au ministère public de classer sans suite toutes les accusations contre lui.

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M. Obajtek n’en a même pas eu besoin pour commencer sa fulgurante ascension. Nommé à la tête de l’Agence pour la restructuration et la modernisation de l’agriculture dès 2015, il se rend célèbre en licenciant de manière expéditive près de 500 salariés – surtout des cadres dirigeants. Le personnel en fut tellement traumatisé qu’il parle encore des « purges de décembre ». Un an et demi plus tard, l’homme est promu directeur du fournisseur polonais d’électricité Energa et, en 2018, de PKN Orlen.

Après avoir gravi les échelons dans les affaires publiques, le désormais millionnaire jette son dévolu sur la presse. Sous sa direction, en novembre 2020, le pétrolier Orlen rachète Polska Press, un groupe d’édition rassemblant vingt quotidiens régionaux, cent vingt hebdomadaires, une agence de presse et plusieurs centaines de sites Internet, détenus jusqu’alors par l’allemand Verlagsgruppe Passau. Grâce à M. Obajtek, la « repolonisation » du paysage médiatique, voulue de longue date par M. Kaczynski, est désormais à l’œuvre. L’opposition dénonce une atteinte supplémentaire à la liberté de la presse après les purges massives des médias publics et leur mise au pas en 2016, dans un pays déjà sous le feu des critiques internationales pour ses attaques incessantes contre la justice et l’Etat de droit.

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Jaroslaw Kaczynski jubile. L’ex-petit maire de Pcim a réussi là où les autres avaient échoué avant lui : nationaliser un groupe de presse. Dans les titres locaux de Polska Press, nombre de rédacteurs en chef ne tardent pas à être remerciés. C’est à ce moment-là qu’éclate le vaste scandale Obajtek.

Les médias d’opposition diffusent un enregistrement révélant que l’intéressé avait cumulé illégalement les fonctions d’élu local et de conseiller occulte d’une société. On apprenait aussi qu’une des entreprises qu’il détient à titre privé – laquelle employait (sous un faux nom) le fils de l’ancienne première ministre Beata Szydlo – a reçu une aide d’Etat d’environ 30 millions de zlotys (6,65 millions d’euros). Ou encore qu’il a touché des subventions du ministère de la culture et du patrimoine pour rénover l’imposant manoir qu’il possède dans la région des Basses-Carpates.

Beata Szydlo, MEP and a former Polish Prime Minister, shows her support to Jaroslaw Kaczynski, the chairman of the Law and Justice party, during the final party election campaign convention in Stalowa Wola, a two days ahead of the next Polish parliamentary elections that will be held on13th October 2019. On Friday, October 11, 2019, in Stalowa Wola, Podkarpackie Voivodeship, Poland. (Photo by Artur Widak/NurPhoto) (Photo by Artur Widak / NurPhoto / NurPhoto via AFP)

Pour M. Kaczynski, pas question de lâcher son protégé. « Les saucisses [vendues dans les stations-service d’Orlen] auront plus vite fait de démissionner que lui ! », profère-t-il, furieux, dans les couloirs du siège du parti. Celui qui n’avait pas hésité à qualifier M. Obajtek, en janvier, d’« homme absolument exceptionnel (…), un espoir non seulement pour [le] parti, mais pour toute la nation (…)[ayant] quelque chose qui relève du don de Dieu, comme une aura », ordonne à ses troupes de le défendre coûte que coûteQuatre mois et des dizaines de révélations plus tard, le PiS continue de caracoler en tête des intentions de vote, à 33 %, selon l’institut de sondage Ibris : l’affaire Obajtek ne lui a pas coûté un point.

Mythe de la « supériorité morale »

« Ils se servent comme tout le monde, mais au moins ils partagent », disent souvent les Polonais depuis le retour au pouvoir, en 2015, du PiS, qui a mis en place une généreuse politique de prestations sociales. Ses prédécesseurs, les libéraux de la Plate-forme civique (2007-2015, sous la houlette de Donald Tusk), avaient voulu mettre l’accent sur la probité, jusqu’à pousser à la démission le ministre des transports, Slawomir Nowak, parce qu’il avait omis dans sa déclaration de patrimoine une montre d’une valeur supérieure à 2 200 euros. Mais c’est leur politique d’austérité qu’ont surtout retenue les électeurs.

Le PiS, lui, a depuis toujours porté haut l’étendard de la lutte contre la corruption, contre le « système de collusion » entre les « élites libérales » et les postcommunistes, qui ont bâti main dans la main la Pologne d’après 1989. Ce discours a été le fonds de commerce de Jaroslaw Kaczynski, depuis le début des années 1990, et a déjà permis à son parti de tenir les rênes du gouvernement entre 2005 et 2007. L’homme est connu pour sa vie sobre, son indifférence à tout enrichissement personnel, voire son aversion pour la richesse ostentatoire. Mais également pour son habilité à lever des fonds lui permettant d’acheter ce qui l’obsède par-dessus tout : le pouvoir.

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Alors que le PiS a engrangé les succès électoraux, lui assurant six années à la tête du gouvernement, l’affaire Obajtek vient mettre fin au mythe de la « supériorité morale » du parti de M. Kaczynski, au nom de laquelle la fin justifiait des méthodes aux relents autoritaires. L’éditorialiste du quotidien conservateur de référence Rzeczpospolita, Michal Szuldrzynski, soulignait ainsi dans ses colonnes, le 22 mars, que « la carrière de M. Obajtek est une métaphore idéale du règne du PiS. (…) Au lieu d’avoir mis en place une nouvelle élite, plus éthique, plus patriotique et plus religieuse, le PiS a créé une oligarchie, ou plutôt, une parodie d’oligarchie ».

Selon Grazyna Kopinska, le terme d’« oligarchie » n’est pas approprié pour qualifier le système mis en place par Jaroslaw Kaczynski. « A la différence de la Hongrie, où Viktor Orban appuie largement son pouvoir sur le capital privé et un groupe d’hommes d’affaires qu’il a lui même couvésle système du PiS se caractérise par l’appropriation partisane des structures et des ressources de l’Etat », explique celle qui a été durant plus de vingt ans spécialiste des questions de corruption, notamment pour le compte de la Banque mondiale et à la Fondation Batory, qui défend les bonnes pratiques démocratiques. « Depuis 2015, souligne-t-elle, cette appropriation a pris une ampleur inédite, avec la prise de contrôle des entreprises publiques, des médias publics, de toutes les institutions-clés de la justice à la culture, en passant par les services spéciaux [services de renseignement, bureau central anticorruption, forces spéciales]. »

Très tôt, le ver était dans le fruit. La nuit de la Saint-Sylvestre 2016, deux mois après la victoire du PiS aux élections parlementaires, la majorité a voté une loi encadrant la fonction publique. Ce texte, qui n’indigna à l’époque que les initiés, a supprimé les concours de recrutement dans la fonction publique et abaissé les critères de compétences. Une loi similaire concerne les services diplomatiques, ouvrant la voie à un système de recrutement opaque, dans lequel les décisions importantes sont prises en comité très restreint dans les locaux du parti. Jaroslaw Kaczynski a toujours le dernier mot.

Logique partisane

L’un des outils les plus redoutables dans les mains du pouvoir demeure les entreprises publiques, comme l’illustre la trajectoire de M. Obajtek. Celles-ci pèsent particulièrement lourd dans l’économie polonaise : l’Etat est actionnaire décisionnaire de la moitié des entreprises du « VIG 20 », les vingt plus grandes capitalisations boursières de Varsovie. Quant aux banques à participation publique, elles représentent 50 % du marché. Le portefeuille boursier de l’Etat est ainsi évalué à 100 milliards de zlotys (22,1 milliards d’euros). Le poids cumulé de l’ensemble des entreprises sur lesquelles le parti au pouvoir a une influence atteint 250 milliards de zlotys (55,3 milliards d’euros).

« Indépendamment des majorités en place, les entreprises publiques, leurs conseils d’administration et de surveillance, et leurs filiales, ont toujours connu des changements politiques, note Mme Kopinska. La différence est aujourd’hui dans l’ampleur de ces changements. » Dans un rapport qu’elle a publié, en 2018, pour la Fondation Batory, intitulé « Les postes publics comme butin politique », elle a analysé les nominations au sein de trente-six entreprises publiques dans les six mois qui suivaient un changement de majorité. Après l’arrivée des libéraux de la Plate-forme civique, la moitié des dirigeants ont été remplacés. Après celle du PiS, la totalité des cadres ont été congédiés – à l’exception d’un seul, ami de Mateusz Morawiecki, l’actuel premier ministre.

Daniel Obajtek CEO of Polish PKN Orlen oil company and Polish Prime Minister Mateusz Morawieck (R) arrive for a meeting at the Orlen Lietuva Refinery on June 3, 2018 in Mazeikiai, Lithuania. (Photo by Petras Malukas / AFP)

Ensuite, la logique partisane, qui va souvent à l’encontre de toute rationalité économique, n’a jamais autant guidé le processus de décision. « Nous avons besoin d’une personne qui connaît le programme du PiS et qui garantira qu’il sera réalisé », concédait Marek Suski, compagnon politique de la première heure de Jaroslaw Kaczynski, lors de la désignation de la nouvelle PDG de l’assureur d’Etat PZU, en 2017Les personnes placées à ces postes stratégiques, dont le salaire peut être jusqu’à dix fois supérieur à celui d’un député ou d’un ministre, contribuent par la suite largement aux campagnes électorales du parti, en flirtant avec les plafonds autorisés.

Le potentiel financier que ces entreprises offrent au pouvoir pour qu’il étende son influence est considérable. Elles saturent les médias publics et progouvernementaux avec des publicités achetées à des prix bien supérieurs à ceux du marché ; elles financent diverses institutions, fonds et fondations créés par le parti pour servir ses intérêts politiques et idéologiques. La Fondation nationale polonaise (Polska Fundacja Narodowa, PFN), lancée par le PiS en 2016 pour « promouvoir l’image de la Pologne à l’étranger », est sans doute la plus emblématique.

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Financée par dix-sept des plus grandes sociétés publiques, à hauteur de 100 millions de zlotys par an (22,2 millions d’euros), la fondation fonctionne dans l’opacité la plus totale. Elle refuse notamment de se plier au contrôle de la Cour des comptes. Cette dernière a déposé une plainte au parquet, en avril, pour « soupçon de délit commis par le conseil d’administration de la PFN », « refus de soumettre des documents durant inspection » et « informations mensongères ».

Les dépenses de la fondation, du moins celles qui sont connues, ont plus d’une fois suscité la controverse. En 2017, alors que le PiS se heurtait à une importante opposition des magistrats, à la suite de son offensive législative contre l’indépendance de la justice, la PFN a financé une vaste campagne publicitaire de dénigrement des juges, présentés comme « une caste spéciale et privilégiée », en écho à la rhétorique gouvernementale. En août 2020, le tribunal du district de Varsovie a ordonné au ministère public d’ouvrir une enquête sur la PFN pour « dépense de fonds en violation avec son statut ». En matière de manque de transparence, la PFN est loin d’être un cas isolé.

« Système fermé »

L’Institut national de la liberté (Narodowy Instytut Wolnosci ; NIW), qui a officiellement pour mission de « développer la société civile », est géré par le ministère de la culture avec un budget comparable. Chaque année, ce sont des ONG proches du PiS ou de sa ligne idéologique nationale-catholique qui se voient attribuer l’essentiel des subventions. En 2020, un institut dépendant de l’organisation catholique fondamentaliste Ordo Iuris a ainsi reçu 500 000 zlotys (110 000 euros). Des sommes importantes ont été versées à d’autres structures d’extrême droite, dont l’équivalent de 45 000 euros aux responsables de la Marche de l’indépendance, qui, tous les 11 novembre, organisent à Varsovie la plus grande manifestation nationaliste d’Europe.

Le Fonds pour la justice est encore un autre exemple significatif. Le domaine d’action de cet organisme, destiné à l’origine à soutenir les familles de victimes de crimes et délits, ainsi qu’à lutter contre la récidive, s’est considérablement élargi après l’arrivée du PiS. La presse a dénoncé son utilisation à des fins clientélistes et électorales, notamment le financement d’initiatives et d’organisations proches du ministre de la justice, Zbigniew Ziobro. Dans un rapport de 2018, la Cour des comptes souligne qu’en 2016 moins de 5 % des 385 millions de zlotys du fonds (85,2 millions d’euros) ont été consacrés à l’aide directe aux victimes.

Auteur d’une étude, parue en 2020, sur les pratiques du pouvoir entre 2015 et 2019, Grzegorz Makowski, sociologue spécialiste des questions de corruption de la Fondation Batory, explique que le système mis en place par le PiS se caractérise par une « redistribution flagrante des biens publics au profit des partisans de sa politique ». A grand renfort de multiples entorses à la loi et à la Constitution, le parti de Jaroslaw Kaczynski a créé« des conditions de fonctionnement pour l’administration publique, qui ressemblent davantage à une nomenklatura communiste qu’à un système occidental moderne. L’administration et le secteur public seront ainsi de plus en plus en proie à une corruption systémique ».

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Ce ne sont pas les journalistes qui ont dévoilé l’affaire Obajtek qui le contrediront. « Ce qui est très révélateur, confie au Monde Pawel Figurski du quotidien Gazeta Wyborcza, à Cracovie, c’est qu’après la publication de nos investigations tout l’appareil d’Etat s’est jeté sur nousMalgré les preuves solides que nous détenions, le ministre de la justice et procureur général, Zbigniew Ziobro, qui jouit d’un pouvoir considérable, n’a pas ordonné au parquet d’enquêter. En revanche, nous avons reçu une centaine de demandes de rectification et un dépôt de plainte. » Ce système de « glaciation » visant à intimider les journalistes est une pratique récurrente du pouvoir.

Cette contre-offensive judiciaire a été lancée par Maciej Zaborowski, avocat de 37 ans et autre protégé de longue date du PiS. Siégeant au conseil de surveillance de deux entreprises publiques, il représente le groupe PKN Orlen et, à titre privé, Daniel Obajtek. Il fut aussi l’avocat de Beata Szydlo et de sa famille, et de M. Ziobro. En 2018, la majorité l’a élu au Tribunal d’Etat, chargé de juger les violations de la loi perpétrées par des dirigeants politiques dans l’exercice de leurs fonctions. « C’est un système fermé », conclut Pawel Figurski. Non seulement l’affaire Obajtek est devenue le symbole des excès d’un Etat-parti, mais aussi l’illustration des pires dérives générées par des atteintes à l’Etat de droit depuis 2015

.Jakub IwaniukPcim (Pologne), envoyé spécial

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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