Les grandes lignes du plan de retrait des quelque 5 100 soldats français au Sahel, un savant exercice d’équilibrisme

La réorganisation de l’opération « Barkhane », savant exercice d’équilibrisme

Emmanuel Macron a présenté, vendredi, les grandes lignes du plan de retrait des quelque 5 100 soldats français qui devrait démarrer « dès les prochaines semaines ». 

Par Elise Vincent(Bamako, envoyée spéciale)Publié aujourd’hui à 05h14, mis à jour à 11h48  

Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/10/la-reorganisation-de-l-operation-barkhane-savant-exercice-d-equilibrisme_6087792_3210.html

Des soldats français de l’opération « Barkhane » font de l’exercice physique à la base de Gao, au Mali, le 8 juin 2021.
Des soldats français de l’opération « Barkhane » font de l’exercice physique à la base de Gao, au Mali, le 8 juin 2021. JEROME DELAY / AP

Un mois après l’avoir acté en conseil de défense, le président de la République, Emmanuel Macron, a officiellement présenté, vendredi 9 juillet, les grandes lignes du plan de retrait partiel des quelque 5 100 soldats français de l’opération « Barkhane », déployés au Sahel depuis 2014. Cette présentation a eu lieu en marge d’un sommet par visioconférence avec le G5 Sahel, cette coalition réunissant les pays les plus exposés actuellement à la menace djihadiste : le Burkina Faso, le Niger, le Mali, la Mauritanie et le Tchad.

Cette réorganisation de « Barkhane » devrait démarrer « dès les prochaines semaines », a précisé le chef de l’Etat, indiquant qu’elle débuterait par la fermeture des bases situées dans le nord du Mali, à Kidal, Tessalit et Tombouctou, et ce entre la fin 2021 et le début de l’année 2022. Un redéploiement qui devrait « à terme » conduire à réduire les effectifs d’au moins 40 % pour les ramener autour de 3 000 à 2 500 hommes, a ajouté M. Macron, confirmant ainsi des chiffres qui circulaient depuis plusieurs semaines.

 Lire aussi  Risques et périls de la fin de « Barkhane » au Sahel

« Nous n’avons pas vocation à rester au Sahel », a notamment justifié le président. Un propos qui est en fait venu réajuster le cadre politique sur celui de la réalité militaire en vigueur depuis un certain temps : l’abandon de tout une partie du Mali pour concentrer les efforts dans la dernière zone du pays jugée clé pour espérer enrayer la progression des groupes djihadistes vers le sud et plus largement le golfe de Guinée, où sont situés bien plus d’intérêts économiques qu’au Mali. Soit la fameuse zone des « trois frontières », à cheval entre Burkina Faso, Niger et Mali.

Illustration du « en même temps » macronien

Alors que le Mali ne cesse de s’enfoncer dans la crise, le chef de l’Etat a aussi annoncé le transfert à Niamey, au Niger – où « Barkhane » a déjà une base – du commandement opérationnel de la « task force » Takuba. Cette coalition de forces spéciales européennes assure aujourd’hui essentiellement l’accompagnement au combat des forces armées maliennes. Une illustration parmi d’autres du « en même temps » macronien décliné à l’environnement sahélien et du savant exercice d’équilibrisme qui s’annonce pour les états-majors comme pour les diplomates.

A ce stade, le départ du nord du Mali est sans doute la partie la moins compliquée à gérer pour Paris. Même si le transport de troupes est toujours délicat en raison des risques sécuritaires, en pratique, il restait peu de Français déployés à Kidal, Tessalit et Tombouctou. Ces emprises militaires ne devraient toutefois pas disparaître totalement, car « Barkhane » partageait souvent ces bases avec des militaires maliens ou les casques bleus de la mission des nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma).

 Lire aussi * La fin de l’opération « Barkhane » au Sahel : sauve-qui-peut ou rebond ?

En annonçant le départ des troupes de « Barkhane » du nord du Mali, le chef de l’Etat acte que cette zone – qui fut la première à passer sous la coupe djihadiste en 2013 – doit désormais se pacifier par ses propres moyens, notamment par la voie politique. Un accord dit « d’Alger » a été conclu en 2015 entre l’Etat malien et des groupes armés. Si plusieurs de ces derniers ont signé ce texte, sa mise en œuvre demeure très incomplète.

Le trait tiré sur le centre du Mali – même si des opérations aériennes ponctuelles resteront possibles – pourrait s’avérer, sur la durée, plus délicat à tenir. La France a toujours évité de s’engager dans cette région en proie à des conflits intercommunautaires, notamment entre Peuls et Dogon. Or, l’emprise grandissante des groupes djihadistes dans cette zone, délaissée aussi par le pouvoir central malien qui en a progressivement délégué la sécurité à des milices d’autodéfense locales, n’a fait qu’aggraver la situation.

Incompréhensions de la part des Maliens

Sur le plan des partenaires internationaux, la stabilisation du centre est, elle, surtout déléguée à la Minusma. Or, dans un contexte très asymétrique, cette dernière s’estime parfois démunie face aux drames auxquels elle assiste. Pour des raisons à la fois juridiques (le mandat est uniquement « défensif »), opérationnelles (les contingents étrangers déployés sont peu aguerris) et matérielles (la Minusma manque de moyens aériens, notamment pour les évacuations sanitaires), les casques bleus s’aventurent difficilement hors de leurs bases.

Cette situation suscite un certain nombre d’incompréhensions de la part des Maliens, et nourrit indirectement un rejet de « Barkhane » par certaines franges de l’opinion. La dégradation continue dans le centre du pays aboutit, par ailleurs, à davantage d’accords locaux avec les djihadistes. De plus en plus de villages acceptent d’abandonner l’école traditionnelle pour l’école coranique, de généraliser le port du voile, ou encore de couper tout contact administratif et judiciaire avec l’Etat malien en échange d’une protection.

Lire aussi*** : « Barkhane » au Mali, la fin des illusions

Une réalité sur laquelle Paris comme d’autres pays et bailleurs du Mali n’ont cessé d’alerter les autorités de Bamako. Moins pour bloquer ces accords, qui reflètent parfois certaines aspirations religieuses, que pour maintenir un lien entre ces villages et l’Etat central. Mais comme pour le nord, les exécutifs qui se sont succédé à la tête du Mali depuis huit ans n’ont jamais souhaité réellement investir administrativement le centre du pays. D’où de multiples incompréhensions.

La stratégie de « breath-keeping » voulue par Paris – qui consiste à enrayer les capacités des groupes djihadistes sans les éradiquer afin de laisser le temps aux Etats visés de s’organiser – peut porter ses fruits, veulent néanmoins croire un certain nombre de sources militaires. Au Mali, le temps de riposte des groupes armés aurait fortement augmenté : de quelques heures, il serait passé à plusieurs semaines en deux ans. L’armée malienne présente encore des lacunes mais elle progresse, soulignent les mêmes interlocuteurs, notamment grâce à du conseil et de la formation à tour de bras.

Les difficultés des pays limitrophes

Les armées des pays limitrophes ne sont toutefois guère plus vaillantes. L’armée nigérienne par exemple, certes bien administrée, peine à riposter aux attaques djihadistes, d’où en partie le souhait très appuyé du président nigérien, Mohamed Bazoum, d’obtenir le commandement de la « task force » Takuba sur son territoire, à Niamey. L’armée tchadienne quant à elle, très aguerrie, est mal aimée en raison de sa réputation de brutalité et les autres pays sahéliens rechignent à la voir intervenir sur leurs territoires respectifs.

La situation de l’armée burkinabée, et plus largement du Burkina Faso, est la plus préoccupante. Au point que le pays est parfois considéré comme un « deuxième Mali » sur le plan sécuritaire. Pour des raisons historiques, les militaires y sont sans doute les plus distants vis-à-vis de la France et des pays limitrophes. La relation entre l’armée burkinabée et le président du pays, Christian Kaboré, est en outre un empilement de méfiance et de défiance. Les équipements ne sont pas au niveau des besoins.

Lire aussi** Dans l’est du Burkina Faso, des villages piégés par les djihadistes

Des difficultés qui se retrouvent dans les faibles résultats de la force conjointe du G5 Sahel. Créée en 2017, elle était censée être un relais, à terme, de « Barkhane ». Mais ses huit bataillons demeurent précaires à tous les niveaux. Dépendants notamment de financement de l’Union européenne pour les rations de combats, les soldats font tous l’objet d’un « screening » (« un contrôle ») effectué par les Nations unies, avant chaque opération, afin d’écarter les auteurs d’éventuelles exactions. Un processus qui bloque certains déploiements. Ces hommes ne peuvent en outre compter que sur les moyens aériens dérisoires de leurs propres armées nationales : soit à peine deux à cinq hélicoptères d’attaque par pays et un ou deux avions de reconnaissance.

Avec la réorganisation de « Barkhane », d’autres puissances étrangères peuvent-elles être tentées de s’affirmer ? Russie, Turquie et Chine n’ont jamais caché leur intérêt pour le Mali, mais rien ne dit que les choses basculent rapidement. Diplomatiquement, Russie et Chine sont par exemple alignées avec la position française aux Nations unies, concernant notamment les besoins de la Minusma. La Turquie, pour sa part, s’affirme plutôt au Mali dans la construction de mosquées et d’écoles. Reste l’Algérie, dont les intérêts sont concentrés dans le Nord, et qui pourrait se retrouver les mains un peu plus libres avec le départ des bases comme Tessalit ou Kidal

.Lire aussi **** Opération « Barkhane » : au Mali, des réactions contrastées

La grande inconnue des effets de la baisse des effectifs de « Barkhane » concerne la situation au sud du Mali. Les métastases djihadistes ne cessent en effet de s’y multiplier depuis deux ou trois ans. Au point que la capitale, Bamako, est considérée comme un îlot de plus en plus vulnérable, et que de nombreux observateurs considèrent que le Sud pourrait rapidement connaître un sort similaire au centre, finalisant ainsi la chute du pays. « Avec moins, on fait moins ou on fait autrement », résume, pragmatique, un observateur avisé.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Elise Vincent(Bamako, envoyée spéciale)

Voir aussi:

*https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/07/08/sahel-apres-lannonce-de-la-fin-de-loperation-barkhane-actuellement-ni-les-forces-speciales-europeennes-ni-les-armees-locales-ne-peuvent-prendre-le-relais-des-operations-francaises-pour-contenir/

**Dans l’est du Burkina Faso, des villages piégés par les djihadistes

Madjoari, Tambarga… Des communes entières sont encerclées par des groupes armés, menaçant les habitants et coupant les populations du reste du pays.

Par Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)Publié hier à 17h43, mis à jour à 11h44 

Temps deLecture 6 min.

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/07/09/dans-l-est-du-burkina-faso-des-villages-pieges-par-les-djihadistes_6087751_3212.html

Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du « Monde Afrique » depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traitée par la rédaction du « Monde Afrique ».

Plusieurs miliers de personnes ont marché à Ouagadougou (photo) et dans le pays le 3 juillet 2021, pour dénoncer la gestion de la crise sécuritaire. SOPHIE DOUCE

Le piège djihadiste s’est refermé sur Madjoari, dans l’est du Burkina Faso. Là, à 400 kilomètres de la capitale, au cœur du parc d’Arly, des centaines de personnes tentent de survivre, encerclées par les djihadistes. Elles sont les dernières, recluses dans un quartier de Tambarga.

En un mois, les 13 autres villages et hameaux de la commune se sont vidés de leur population. Sur 14 000 habitants, 13 000 ont fui vers les localités voisines et le Bénin, de l’autre côté de la frontière. A Tambarga, coupée du monde, la vie s’est arrêtée, suspendue à cette même question posée par les villageois : « Combien de temps allons-nous tenir ? »

Lire aussi  Au Burkina Faso, la colère monte au sein de la population face à la multiplication des attaques

Le 29 juin, les terroristes leur ont lancé un dernier ultimatum. « Ils nous ont dit : “Partez ou on revient vous tuer” », raconte Diérigou Koaré, un conseiller communal de Madjoari, de passage à Ouagadougou. Il assure n’avoir plus que des nouvelles « au compte-gouttes » depuis que les antennes téléphoniques dans leur quasi-totaité ont été « saccagées » par les assaillants.

Ici, comme ailleurs dans la région, cela fait plus de trois ans que les habitants voient la menace avancer et tentent d’alerter les autorités, en vain. « C’est le statu quo, ils n’ont jamais donné suite à nos appels », dénonce l’élu, amer.

Impossible de s’échapper

Au Burkina Faso, l’aggravation des violences, qui ont fait plusieurs milliers de morts et plus d’un million de déplacés en six ans, met le gouvernement sous pression. Pour la première fois depuis le début des attaques djihadistes, des milliers de personnes ont marché à travers le pays pour exprimer leur « ras-le-bol ». Une nouvelle manifestation est prévue ce samedi 10 juillet à Dori, dans la région du Sahel (nord).

La dernière fois qu’Aboubacar (les prénoms ont été changés), un étudiant infirmier originaire de Madjoari, a parlé à sa mère de 55 ans au téléphone, elle pleurait. « Les terroristes sont autour, ils vont revenir nous tuer », a-t-elle chuchoté à son fils cette nuit-là, se cachant pour tenter de capter à un kilomètre du village. Aboubacar ne sait pas quand il la reverra. Et encore moins son père de 65 ans, ses frères et sœurs, ses cousins, tous restés sur place.

Lire aussi  Au Burkina Faso, l’horreur et la sidération après l’attaque qui a fait 160 morts

Sans moyen de déplacement, il leur est impossible de s’échapper à pied, à cause des animaux sauvages et de la menace des groupes armés. « Huit déplacés et trois bébés sont morts d’épuisement en fuyant », s’attriste Diérigou Koaré.

Début juin, les djihadistes ont placé la commune « sous embargo » et contrôlent des « barrages » à l’entrée et à la sortie de Madjoari. « Rien ne rentre ni ne sort, les approvisionnements sont bloqués, vivres, médicaments, essence, tout manque », rapporte M. Koaré. Il y a une semaine, l’étau s’est encore resserré. Cette fois, l’ordre a été donné « de ne plus cultiver ». Pour les habitants, la plupart agriculteurs, cette énième interdiction sonne comme un arrêt de mort alors que la soudure, la période entre l’épuisement des réserves et les premières récoltes, vient de commencer.

Sentiment d’abandon

« Personne n’a eu le temps de semer et les réserves de céréales s’épuisent », s’inquiète Tadandia, désemparé, dont le père cultivateur est pris au piège à Tambarga. Mercredi 7 juillet, ce technicien, réfugié dans la capitale, a appris qu’un de ses oncles a été tué. La veille, un jeune, parti en brousse « récolter des feuilles à manger », a également été abattu par les terroristes, tandis que sept autres ont été « ligotés et fouettés » pour avoir tenté de cultiver.

Plusieurs milliers de personnes ont marché à Ouagadougou (photo) et dans le pays le 3 juillet 2021, pour dénoncer la gestion de la crise sécuritaire. SOPHIE DOUCE

Risnata, 24 ans, a réussi à s’enfuir, à la mi-juin. Après que des « hommes armés en tenue militaire » sont arrivés dans son village et ont donné « trois jours » aux habitants pour partir, elle a préféré traverser la forêt pour se réfugier à Nadiagou, à 60 kilomètres de là. « Vingt-quatre heures » de marche, risquée, son bébé au dos et traînant ses trois autres enfants par la main.

 Lire aussi  L’est du Burkina Faso, une région gangrenée par les trafiquants et les groupes djihadistes

Dans cette ville, où 9 000 déplacés ont été enregistrés en quelques jours, le flot est continu et l’urgence immense. « Nous avons perdu nos champs, on a besoin d’abris, de vivres et de médicaments », souffle cette cultivatrice, inquiète pour l’avenir de ses enfants, qui ne vont plus en classe depuis deux ans.

Dans l’est du Burkina Faso, le sentiment d’abandon, déjà profond, s’aggrave. La région, autrefois prisée des touristes pour ses parcs animaliers, a basculé en 2018. Après les premières embuscades contre des militaires et les assassinats ciblés contre les administrateurs locaux, l’Etat a déserté des pans entiers de territoire.

Population asphyxiée

Face à la menace, de nombreuses écoles ont fermé leurs portes, privant plus de 50 000 élèves d’éducation. « Ils égorgent les représentants locaux pour les faire déguerpir et avoir le contrôle du terrain », observe Adjima Thiombiano, le maire de Madjoari, réfugié à Pama, à 70 kilomètres de là, depuis 2018 et en visite à Ouagadougou.

La commune rurale de Nassougou, à côté, est même devenue une « ville islamique », contrôlée par les djihadistes, qui « gèrent les boutiques et imposent la charia », assure une source locale. « Il ne reste que des femmes et des enfants qui sont obligés de se soumettre à leur loi », rapporte-t-elle.

 Lire aussi  Au Burkina Faso, des apprentis soldats font leurs classes pour lutter contre les djihadistes

Pour « asphyxier » la population, les groupes menacent même de faire exploser le pont de Singou, seul moyen de rejoindre Madjoari pendant la saison des pluies qui a commencé. La zone, riche en ressources aurifères et point de passage de « trafics d’ivoire et d’animaux sauvages », est stratégique et constitue une cache de choix.

Depuis qu’une patrouille du détachement militaire de Tambarga, à quelques kilomètres de là, a sauté sur un engin explosif en 2020, les militaires « ne sortent plus », assure Diérigou Koaré. « C’est une honte ! On est livrés à nous-mêmes et des civils sont tués dans l’indifférence générale », fustige-t-il. En 2020, « 200 habitants » ont voulu s’engager comme « volontaires pour la défense de la patrie » (VDP), des supplétifs de l’armée, pour protéger leur village. Mais le maire et le conseiller affirment que leur demande est « restée sans suite ».

« L’Etat nous a oubliés ! »

Trois ans qu’Aboubacar, l’infirmier en formation à Ouagadougou, refoule sa colère. A cause de sa profession, il serait exécuté s’il rentrait à chez lui, à Madjoari. Alors, le 3 juillet, quand il a rejoint la place de la Nation, au cœur de la capitale, pour marcher avec les quelques milliers de manifestants pour protester contre la gestion de la crise sécuritaire, à l’appel de l’opposition, il s’est noué un bandeau noir autour du front, comme un guerrier, et a laissé éclater sa rage.

« On est fatigués des paroles, l’Etat nous a oubliés ! », s’est emporté le trentenaire, qui brandissait une pancarte « SOS », aux côtés d’une dizaine de ressortissants ce jour-là. « Si rien n’est fait, notre commune sera rayée de la carte », alerte-t-il.

Lire aussi  Burkina Faso : plusieurs milliers de manifestants marchent contre l’insécurité

Faible maillage sécuritaire et administratif, routes délabrées, infrastructures sanitaires vétustes, accaparement des ressources… Les frustrations sont nombreuses dans la région de l’est, qui représente 17 % du territoire burkinabé. Elles ont conduit une trentaine d’organisations de la société civile à s’organiser en lançant le mouvement « U Gulmu Fi » (le « Gulmu [région de l’est] se met debout », en langue gulmancema).

Le 24 avril, plusieurs centaines de personnes ont ainsi manifesté à Fada N’Gourma, le chef-lieu, pour dénoncer « le délaissement » de la région. Les 3 et 4 juillet, des dizaines d’habitants ont de nouveau marché dans la ville et à Bogandé. Un mouvement rural « inédit », pointe le politologue Kassem Salam Sourwema. « Désespoir des populations, armée fissurée, manque de leadership, gouvernance apathique : c’est un cocktail explosif », s’inquiète ce dernier, qui met en garde contre un débordement de colère sociale.

Aboubacar, l’étudiant de 31 ans, prévient déjà. « Sans réaction des autorités », les rescapés de Madjoari manifesteront à Nadiagou « d’ici à deux semaines »« On continuera jusqu’à ce qu’on soit entendus », insiste-t-il.

Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)

****Opération « Barkhane » : au Mali, des réactions contrastées

L’annonce d’Emmanuel Macron, le 10 juin, de réduire de moitié le soutien militaire français d’ici à 2023 a surpris le pays qui oscille entre « bon débarras » et inquiétude.

Par Morgane Le Cam(Bamako, envoyée spéciale.)Publié le 11 juin 2021 à 10h56 – Mis à jour le 11 juin 2021 à 14h08 

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/06/11/au-mali-des-reactions-contrastees-a-la-fin-de-l-operation-barkhane_6083717_3212.html

Des soldats français de l’opération « Barkhane » quittent leur base de Gao, au Mali, le 9 juin 2021.
Des soldats français de l’opération « Barkhane » quittent leur base de Gao, au Mali, le 9 juin 2021. AP

Le colonel Assimi Goïta, nouveau président par intérim, se savait dans les radars des Français depuis son coup d’Etat du 24 mai. La suspension de la coopération militaire bilatérale annoncée par Paris le 3 juin était un premier signal d’alerte envoyé à la junte.

Au sein de l’appareil d’Etat, on savait aussi qu’Emmanuel Macron profiterait sans doute de ce deuxième coup d’Etat en moins de neuf mois pour « s’engouffrer dans la brèche » et annoncer une réduction des effectifs de « Barkhane », chère au président français depuis le sommet de N’Djamena de février dernier. Mais l’annonce de la fin de l’opération extérieure ce 11 juin est pour Bamako une « surprise brutale » qui, en coulisses, inquiète des autorités pour l’instant restées publiquement muettes.

Lire aussi  Mali : Paris suspend sa coopération militaire avec Bamako afin de faire pression sur la junte

Le colonel Goïta et son premier ministre Choguel Maïga pensaient avoir donné des garanties suffisantes à la communauté internationale, notamment sur le respect du calendrier électoral censé mettre un terme à la transition en février 2022. Une feuille de route, « traçant les grandes lignes de l’action gouvernementale pour respecter les différents engagements pris », devait être présentée d’ici à fin juillet et un gouvernement « largement civil » nommé dans les prochains jours.

« Bon débarras »

Le 9 juin, les chefs d’Etats voisins avaient même « félicité » et « encouragé » les nouvelles autorités. Ce 11 juin, les mots d’Emmanuel Macron, fustigeant leur « décision de reconnaître un putschiste militaire », sont mal passés à Bamako. Tout comme la ligne rouge des négociations avec les djihadistes évoquée par le président français.

« Emmanuel Macron devrait faire attention à sa communication. Quand ça prend une certaine tonalité, les Maliens le vivent comme une ingérence. Ça peut se comprendre », souligne l’ancien ministre Ibrahim N’Diaye. En décembre 2019, la convocation à Pau des chefs d’Etat du G5 Sahel par le président français avait déjà été jugée peu diplomatique. Un an et demi plus tard, le discours de Paris est perçu par certains Maliens comme « un affront de plus », dans un contexte de montée du sentiment anti présence française, ces derniers mois.

« Bon débarras », entendait-on ce 11 juin à Bamako. Après huit ans d’intervention militaire française et des résultats pour le moins contrastés, une large frange de Maliens rejette la responsabilité de l’extension du terrorisme sur la France. Paris serait militairement peu efficace et politiquement trop envahissante.

« Risque d’effondrement de l’Etat »

Mais au nord du Mali, le son de cloche est différent. « Les Bamakois n’ont pas connu la guerre ! Ils crient à la France de partir, sans comprendre que le jour où “Barkhane” se retirera, le Mali sera fini. Les djihadistes s’empareront des villes comme au début de la guerre en 2012 », s’alarme un ex-rebelle du nord, signataire de l’accord de paix de 2015.

Lire aussi  Risques et périls de la fin de « Barkhane » au Sahel

L’inquiétude gagne aussi la Mission des nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma). Ce 11 juin, quelques heures avant l’annonce d’Emmanuel Macron, son chef El-Ghassim Wane a évoqué ses craintes : « La suspension de la coopération française avec le Mali pourrait induire un accroissement des tâches de la Minusma » et « il est également possible qu’une pression plus forte puisse être exercée sur nos troupes ». La Minusma, dont le mandat n’est pas de lutter contre le terrorisme et qui voit ses bases régulièrement ciblées par les attaques (quatorze ces trois derniers mois), craint l’isolement.

Certains diplomates redoutent quant à eux une fuite du peu d’administrateurs civils encore en poste au nord du Mali (14 % fin avril selon l’ONU), si « Barkhane » venait à réduire ses emprises. « Le risque d’un effondrement de l’Etat est réel », glisse l’un d’entre eux. Même si, pour l’heure, « rien n’est prévisible, tout devient possible ».

Morgane Le Cam(Bamako, envoyée spéciale.)

***« Barkhane » au Mali : la fin des illusions

ÉDITORIAL

Le Monde

Emmanuel Macron a annoncé jeudi 10 juin la fin prochaine de l’opération extérieure au Sahel. Après huit ans d’intervention française, les groupes djihadistes progressent à nouveau et la région est devenue l’« épicentre du terrorisme international ».

Publié le 11 juin 2021 à 11h31    Temps de Lecture 2 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/11/barkhane-au-mali-la-fin-des-illusions_6083725_3232.html

Editorial du « Monde ». L’annonce par le président, Emmanuel Macron, jeudi 10 juin, de la fin de l’opération extérieure « Barkhane » dans sa forme actuelle a le mérite de la clarté. Elle met fin à l’illusion de moins en moins partagée d’une victoire militaire possible contre un mouvement insurrectionnel protéiforme, désormais solidement ancré dans les populations locales.

Si le chef des armées promet une réduction du dispositif militaire français et un « changement de modèle » de cet engagement, selon un calendrier qui reste à préciser – mais qui devrait impliquer le départ d’ici à début 2023 de la moitié des 5 100 militaires actuellement déployés –, c’est que le bilan de huit ans d’intervention française au Sahel n’est pas brillant. Certes, le déploiement de « Serval » au début de 2013, sous la présidence de François Hollande, à la demande des autorités maliennes, avait stoppé net l’avancée des groupes djihadistes et même sans doute évité l’effondrement de l’Etat malien.

Lire aussi  Risques et périls de la fin de « Barkhane » au Sahel

Mais, depuis, les groupes djihadistes ont repris leur progression. Non seulement le Sahel est devenu l’« épicentre du terrorisme international », selon les mots d’Emmanuel Macron, mais les pays du golfe de Guinée que l’on pensait à l’abri sont maintenant visés. Les Etats locaux n’ont pas été capables de prendre le relais pour sécuriser les zones libérées. Le bilan humain ne cesse de s’alourdir. Selon l’ONG Acled, plus de 8 000 personnes, essentiellement des civils, ont été tuées au Mali, au Niger et au Burkina Faso depuis 2013. Deux millions d’habitants ont été déplacés par les combats. Cinquante soldats français sont morts en service

Accusations de néocolonialisme

Par ailleurs, le soutien à l’opération « Barkhane » s’est sérieusement érodé dans l’opinion publique, en France et au Sahel. Les Français comprennent de moins en moins pourquoi des soldats meurent pour défendre une armée malienne qui s’est surtout distinguée par sa capacité à conduire deux coups d’Etat en l’espace de neuf mois. Les habitants du Sahel – parfois inspirés par une Russie aux aguets de tous les faux pas français en Afrique – accusent Paris de néocolonialisme. Ils constatent aussi que la présence française n’a pas mis un terme aux massacres de civils et qu’elle n’est pas exempte de bavures.

Le temps serait donc venu de siffler la fin de « Barkhane ». Cela ne signifie pas pour autant que la France va déserter la région. Des forces spéciales, a précisé M. Macron, resteront déployées pour mener des opérations strictement antiterroristes. C’est sans doute là que le bilan de l’intervention française est le plus probant, avec l’élimination de plusieurs chefs djihadistes. Mais ces victoires, de courte durée, n’ont jamais porté de coups fatals aux groupes armés liés à Al-Qaida ou à l’organisation Etat islamique.

Lire aussi  Opération « Barkhane » : au Mali, des réactions contrastées

Le deuxième pilier de la présence française concerne la formation des armées locales censées prendre le relais sécuritaire sur le terrain. Ce volet fera l’objet d’un effort supplémentaire porté par la France et ses partenaires européens. Mais, pour l’heure, l’efficacité de cette approche laisse plus d’un observateur dubitatif : des centaines de millions d’euros ont déjà été dépensées ces dernières années pour tenter d’améliorer l’organisation et les capacités de combat de l’armée malienne, sans guère de succès.

Quant à la force conjointe du G5 Sahel, regroupant des unités des armées de Mauritanie, du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad, Emmanuel Macron n’y a même pas fait référence. Paris a pourtant porté à bout de bras cette architecture sécuritaire régionale depuis sa création, en 2014. Une autre illusion perdue.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Le bilan très incertain de huit ans de guerre au Sahel

Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire