La bataille pour l’étiquetage continue dans l’agroalimentaire
Si certains groupes, comme Danone ou Fleury Michon, ont reformulé leurs recettes afin d’améliorer leur Nutri-score et d’être mieux évalués par les applications, comme l’influente Yuka, d’autres multinationales ferraillent contre le développement de ces outils de transparence.
Par Laurence GirardPublié hier à 09h52, mis à jour à 03h01
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Mi-février, les fins limiers de la répression des fraudes ont débarqué dans les locaux parisiens de Yuka. La start-up, à qui l’on doit une application mobile notant la qualité nutritionnelle des produits industriels, le sait : ses appréciations, plébiscitées par quinze millions de Français dont six millions d’utilisateurs réguliers, ne sont pas toujours du goût des entreprises agroalimentaires. La carotte, emblème de Yuka, leur reste parfois au travers de la gorge.
« L’enquête de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes [DGCCRF] semble avoir été lancée à la suite de l’intervention de certains industriels. Mais nous ne savons pas lesquels », raconte Julie Chapon, cofondatrice de la start-up. Elle ajoute : « Les contrôleurs ont tout épluché, ils cherchaient une faille. »
Selon nos informations, Yuka n’était pas seule en ligne de mire. La DGCCRF a lancé ses filets sur d’autres organismes ayant également créé des applications mobiles décryptant le profil nutritionnel des aliments, pour valider la fiabilité des notations, à l’image de QuelProduit, l’application lancée fin 2020 par l’association de consommateurs UFC-Que choisir.
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Un épisode qui illustre le difficile combat pour lever le voile sur les cuisines de l’industrie agroalimentaire, désireuse de garder ses secrets de fabrique. Dans ce feuilleton au long cours, un autre rebondissement a été largement médiatisé : la bataille qui oppose, devant les tribunaux, Yuka et l’industrie charcutière. La start-up a, en effet, reçu une triple salve d’artillerie lancée par la Fédération française des industriels charcutiers traiteurs (FICT) . d’une part, et par deux entreprises appartenant au vice-président de ce syndicat professionnel, Antoine d’Espous, d’autre part.
« Actes de dénigrement »
Au cœur du conflit : la présence d’additifs nitrités dans les jambons et autres saucissons. Des additifs controversés pour leur effet présumé sur la santé, mais appréciés par les industriels pour la touche rosée qu’ils apportent à la charcuterie et pour l’allongement des dates limites de consommation.
En première instance, la FICT a obtenu, fin mai, du tribunal de commerce de Paris la condamnation de Yuka à supprimer le lien fait dans l’application entre chaque produit de charcuterie et un avis de l’Organisation mondiale de la santé évoquant les risques cancérigènes de la consommation de viande transformée, accompagné d’une pétition lancée conjointement par la start-up, Foodwatch et la Ligue contre le cancer, demandant l’interdiction des additifs nitrités. Le tribunal lui a également infligé une amende de 20 000 euros pour « actes de dénigrement ». Les entreprises de M. d’Espous réclament, quant à elles, plus de 1 million d’euros de dommages et intérêts.
« Pour nous, c’est une vraie tentative du lobby de la charcuterie de nuire à Yuka, de l’empêcher d’informer les consommateurs », réagit Mme Chapon. Elle souligne que la start-up, qui a fait appel de la décision du tribunal, a affiché un bénéfice en 2020 de 20 000 euros, pour un chiffre d’affaires de 1,6 million d’euros.
Afin d’étoffer ses équipes − elle compte aujourd’hui onze salariés –, Yuka a réalisé une levée de fonds de 800 000 euros en 2018. Elle a ainsi accueilli à son tour de table des investisseurs comme Investir et plus, Kima Ventures (un des fonds d’investissement de Xavier Niel, actionnaire du Monde à titre individuel) et Founders Future.
Des poids lourds comme Nestlé ou PepsiCo sont passés du statut de farouches opposants à celui d’adeptes déclarés
Mais, se félicite Mme Chapon, « la FICT a été déboutée de sa demande de modifier notre manière de noter la charcuterie en tenant compte des nitrites. La note reste inchangée ». En effet, le principe de la notation retenu par Yuka tient compte pour 60 % du Nutri-score du produit, pour 30 % de la présence d’additifs et de leur dangerosité pour la santé, et pour 10 % de sa labellisation bio. Un référentiel qui lui est propre.
Quant au Nutri-score, ce système d’étiquetage nutritionnel élaboré sous la houlette des autorités de santé, il a été adopté en France par arrêté ministériel, en 2017, pour un usage facultatif. A l’aide d’une échelle de couleurs (du vert au rouge) et de lettres allant de A à E, il offre une manière simple pour le consommateur de comparer biscuits, plats préparés ou confiseries, en fonction de leur teneur en gras, en sucre et en sel.
A la suite des pionniers comme Danone, Fleury Michon, Marie ou Bonduelle, de nombreuses sociétés ont accepté d’afficher le Nutri-score sur l’emballage de leurs produits. « De six entreprises en 2017, nous sommes passés à 600 aujourd’hui. La dynamique est très positive », souligne Serge Hercberg, professeur de nutrition à l’université Paris-XIII et concepteur du Nutri-score. Des poids lourds comme Nestlé ou PepsiCo sont passés du statut de farouches opposants à celui d’adeptes déclarés. Dans certaines fédérations professionnelles, les débats ont été houleux. Ainsi Fleury Michon a, un temps, claqué la porte de la FICT à ce sujet, avant d’en réintégrer les rangs.
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Si le mouvement est bien réel, M. Hercberg souligne les forces d’inertie : « Il y a tout de même des réticences. De grandes multinationales comme Ferrero, Coca-Cola, Mars, Mondelez ou Lactalis continuent à s’opposer au Nutri-score. Un puissant lobbying renforcé au niveau européen par la Copa-Cogeca, qui fédère des syndicats agricoles comme la FNSEA en France. » Or, le débat sur l’adoption obligatoire du Nutri-score est désormais posé au niveau européen, alors que six pays ont suivi l’exemple de la France.
Une contre-offensive
L’Italie, pays d’origine de Ferrero, appuyée par la Copa-Cogeca a pris, elle, la tête du front de refus. « L’Italie prône le Nutrinform, un étiquetage nutritionnel incompréhensible pour le consommateur », explique M. Hercberg. Bicolore, cet étiquetage précise simplement les teneurs (en grammes) en sel, sucre, gras, gras saturé et énergie.
Les détracteurs mettent en vitrine fromages ou charcuteries bénéficiant d’une appellation d’origine protégée pour torpiller le Nutri-score, estimant que leur note pourrait les disqualifier aux yeux des consommateurs. Ainsi, en France, l’appellation Roquefort, au sein de laquelle Lactalis pèse de tout son poids, est aux avant-postes du dénigrement.
Le géant laitier, connu pour ses marques Président ou Lactel, n’est guère enclin à jouer la carte de la transparence vis-à-vis des consommateurs. Il l’a encore prouvé en attaquant un décret promulgué en 2016 rendant obligatoire la mention de l’origine du lait dans les produits laitiers. Le Conseil d’Etat s’est rangé du côté de l’industriel en déclarant, en mars, cet étiquetage obligatoire illégal. Il s’est appuyé sur un avis rendu par la Cour de justice de l’Union européenne saisie dans ce dossier. Le gouvernement a décidé de retranscrire dans la proposition de loi dite « EGalim2 », en cours de discussion, le règlement européen. Une décision qui menace l’étiquetage de l’origine France des produits agroalimentaires.
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Au-delà, l’industrie agroalimentaire a lancé une véritable contre-offensive pour reprendre la main sur les données de ses produits. A l’instigation de l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA) a été lancé, en 2018, le projet NumAlim. Une société coopérative d’intérêt collectif a été créée, regroupant un certain nombre d’organismes dont l’ANIA ou la FICT mais aussi une quarantaine d’entreprises dont Lesieur (Groupe Avril), Savencia, mais aussi Ferrero ou Herta (filiale de Nestlé et Casa Terradellas). Elle bénéficie du soutien financier de la banque publique d’investissement, à hauteur de 3 millions d’euros sur trois ans.
« Nous allons lancer notre base de données à la fin du mois de juillet et demanderons aux 18 000 industriels de l’alimenter avec les informations produits sous forme numérique », explique Jérôme François, directeur général de NumAlim, ancien patron du marketing de Nestlé France, qui rappelle : « La donnée alimentaire est stratégique. »
De nombreuses études ont montré une corrélation entre la consommation de produits ultratransformés et un risque accru de développer un cancer
« Nous ne travaillons pas du tout avec NumAlim. Créer une base de données qui centralise les informations va dans le sens de la transparence. Mais je n’ai toujours pas compris l’intérêt de ce projet. Pourquoi ne pas capitaliser sur Open Food Facts ? », réagit Mme Chapon.
Dans un premier temps, Open Food Facts a ouvert la voie en constituant une base de données ouverte, fonctionnant en mode collaboratif. Cette association a développé sa propre application donnant aux consommateurs le Nutri-score des produits référencés mais aussi leur score Nova, une classification en quatre groupes, de 1 à 4, selon le degré de transformation des aliments.
De nombreuses études ont montré une corrélation entre la consommation de produits ultratransformés et un risque accru de développer un cancer. « Nous sommes soutenus par Santé publique France, avec un contrat de trois ans jusqu’en 2022. Nous avons maintenant trois salariés. Nous souhaitons proposer aux industriels un service de suggestion d’amélioration de leurs produits », raconte Stéphane Gigandet, le président d’Open Food Facts.
Il est vrai qu’aiguillonnés par le Nutri-score et les applications mobiles comme Yuka, nombre d’industriels tentent de reformuler leurs recettes. En réduisant la teneur en sel, en matières grasses, en ajoutant des fibres, la note peut alors passer du D au C voire au B. Sans surprise, les entreprises qui ont adopté le Nutri-score l’affichent progressivement en commençant par leurs produits les mieux notés nutritionnellement.
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Certains, toutefois, refusent mordicus de modifier la composition de leurs boissons ou confiseries. Ainsi, Coca-Cola garde sa formule classique et Ferrero laisse inchangé le Nutella. Deux produits emblématiques sur lesquels leurs propriétaires refusent d’apposer le Nutri-score : une lettre E sur fond rouge.