La menace djihadiste s’enracine en Côte d’Ivoire
Après une première attaque en juin 2020, le nord-est du pays, frontalier du Burkina Faso, est devenu une zone d’implantation de cellules islamistes.
Par Cyril Bensimon(Abidjan, envoyé spécial)Publié le 07 juillet 2021 à 18h00, mis à jour hier à 10h43
Temps de Lecture 6 min.

En homme discret, il s’est assis au fond du restaurant, son masque de protection anti-Covid soigneusement ajusté sur la moitié basse de son visage. Réflexe de ses anciennes fonctions dans les hautes sphères du renseignement ivoirien, Omar (le prénom a été modifié) se méfie des oreilles et des regards curieux. Comme pour nombre d’officiers venus de l’ex-rébellion qui contrôla le nord du pays (2002-2011) avant de soutenir l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, sa retraite a été l’occasion d’une « reconversion dans les affaires », en l’occurrence la construction immobilière.
Mais, aujourd’hui, Omar est un homme inquiet, tant pour ses nouvelles activités dans le nord de la Côte d’Ivoire que pour le devenir de son pays. « Ces histoires de djihadistes sentent mauvais et je crains que cela m’oblige à reprendre du service », s’angoisse l’espion devenu entrepreneur, ne voyant derrière la menace qui se profile que « des bandits qui utilisent l’islam pour mettre la main sur les mines d’or de la zone ».
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Alors que les trois décennies de crise politique n’ont été enterrées qu’en surface, la Côte d’Ivoire a subitement pris conscience, le 10 juin 2020, qu’un nouveau danger frappait à sa porte. Sans en prendre encore toute la mesure. Cette nuit-là, à Kafolo, poste militaire à la frontière avec le Burkina Faso, le pays vit sa première attaque djihadiste depuis l’attentat de Grand-Bassam.
L’assaut n’a pas la même dimension spectaculaire que le raid du commando de trois hommes qui, le 13 mars 2016, fit 19 morts (dont quatre Français) en mitraillant les lieux touristiques de cette station balnéaire proche d’Abidjan, mais il ouvre une ère nouvelle. Celle d’une menace endogène, n’ayant plus besoin de traverser des centaines de kilomètres depuis le nord du Mali pour frapper une nation qui, plus encore que tous ses voisins du golfe de Guinée, se savait dans la cible. Car la Côte d’Ivoire demeure le pays le plus proche, politiquement et économiquement, de la France. La base militaire de Port-Bouët est le hub logistique de l’intervention militaire française au Sahel.
Le Bounkani, terre de djihad
L’attaque de Kafolo a causé la mort de quatorze militaires ivoiriens. Certains de ses organisateurs, tous originaires du Burkina Faso, ont été arrêtés et les raisons de l’assaut rapidement cernées. Il s’agissait d’une riposte des islamistes armés après une opération conjointe des forces ivoiriennes et burkinabées menée quelques jours plus tôt sur l’une de leurs bases. L’événement a aussi révélé que la région du Bounkani (nord-est), frontalière avec le Burkina et le Ghana, est devenue une terre de djihad, avec des cellules patiemment installées.
Selon le chercheur Lassina Diarra, l’un des meilleurs – et rares – spécialistes de la zone, l’implantation a suivi une dynamique déjà éprouvée dans d’autres parties du Sahel. Un terreau propice, tout d’abord, avec un Etat qui peine à offrir de maigres services dans une région périphérique et des mouvements d’individus difficilement contrôlables dans une zone à cheval entre trois frontières. Des tensions communautaires, ensuite, qui dégénèrent occasionnellement en affrontements mortels, comme en 2016, et poussent une partie de la communauté peule à envoyer quelques jeunes « apprendre le Coran » près de Mopti, au Mali, dans la zone d’influence de la katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa et ralliée à Al-Qaida.
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« Ceux qui sont revenus à partir de 2019 l’ont fait en trois vagues, avec pour chacune une mission assignée. La première vague était déguisée en marabouts ou en mendiants, la deuxième ouvrait des commerces de proximité et la troisième est partie directement se cacher en forêt », relate Lassina Diarra. Les communautés locales, les Koulango et les Lobi, étant encore largement animistes, les tenants d’un islam radical ont investi en priorité sur les populations immigrées venues des voisins sahéliens, en premier lieu les Peuls et les Mossis du Burkina Faso.
Avant l’attaque de Kafolo, le Bounkani n’était d’ailleurs qu’une zone de repli, un sanctuaire pour préparer des opérations au Burkina. « En 2018-2019, le parc de la Comoé servait de base arrière aux djihadistes. Ils ont recruté des jeunes qui, contre 50 000 francs CFA [76 euros], leur apportaient de la nourriture. Quand ils n’avaient plus d’argent, ils faisaient un peu de banditisme. On a parlé à un moment d’une augmentation du phénomène des coupeurs de route dans la zone, mais en fait ce sont eux qui menaient les actions », raconte encore Lassina Diarra.
Vol de bétail et orpaillage
Selon une source au sein des services de renseignement ivoiriens, le vol de bétail, dont les têtes sont revendues à Bouaké ou Yamoussoukro, a connu ces dernières années une nette augmentation dans le pays. Les revenus tirés de l’orpaillage illégal, lui aussi en forte recrudescence en Côte d’Ivoire comme dans l’ensemble de la région, suscitent également de vives inquiétudes chez les responsables sécuritaires.
L’attaque de Kafolo a entraîné une réorganisation de l’armée dans le nord du pays, mais elle a aussi été le point de départ d’une accélération des opérations djihadistes. Peu de temps après, deux gendarmes ont été tués dans un village non loin. Entre novembre 2020 et février 2021, cinq habitants ont été kidnappés dans le Bounkani, générant 40 millions de francs CFA de rançon (61 000 euros). D’importants transferts de fonds par téléphone mobile ont également été tracés depuis la Mauritanie.
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Désormais, les combattants islamistes n’hésitent plus à se montrer. « Le 15 avril, ils prennent en otage les mosquées de Toglokaye, Kôlôgbô et Bolé. Face à une population apeurée, ils recommandent une nouvelle manière de vivre le culte, sous le sceau d’une lecture littéraliste et conquérante de l’islam », écrit Lassina Diarra dans une note pour le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel-Sahara.
Leurs attaques se sophistiquent, comme celles de la nuit du 28 au 29 mars sur les positions de l’armée à Kafolo et Kolobougou, où ils font usage d’engins explosifs improvisés. Le 12 juin, une semaine après une attaque à Tougbo ayant causé un mort, une patrouille de l’armée est victime d’une de ces bombes artisanales. Bilan : trois morts et quatre blessés parmi les soldats, selon l’état-major. Aucune opération n’a été revendiquée, mais les services ivoiriens y voient la main d’un certain « Hamza », Rasmani Sidibé de son vrai nom, un disciple d’Amadou Koufa originaire du Burkina Faso.
Une armée fragile et prédatrice
Leur objectif, estime une source française, est que « leurs coups de boutoir poussent les autorités à déserter la région ; la bonne nouvelle est qu’à la différence d’autres pays, les Ivoiriens n’entrent pas dans des tractations, ce qui leur cause des pertes ». Dans l’entourage du président Alassane Ouattara, certains voient même comme une chance que, dans ce contexte, le pays soit dirigé par un musulman. « Cela nous préservera des accusations selon lesquelles nous mènerions une guerre contre l’islam », veut croire un ministre.
Pour l’heure, les autorités d’Abidjan n’ont pas cherché à éluder le danger, mais la principale interrogation réside dans leur capacité à y répondre. La réplique, jusqu’ici concentrée sur l’action militaire, est menée par une armée fragile, toujours abîmée par les années de rébellion, souvent plus prédatrice que protectrice des populations et où les loyautés sont offertes à un officier, un ministre, une personnalité davantage qu’à l’Etat.
Pour mener la lutte, le ministère de la défense a passé commande de véhicules tout-terrain et espère des facilités financières de la part des bailleurs de fonds internationaux afin de s’équiper en drones et en hélicoptères. Par ailleurs, alors que la France a annoncé le retrait d’une partie de ses soldats du Sahel, la Côte d’Ivoire et d’autres pays de la région (Ghana, Togo et Bénin) pourraient compenser une partie des effectifs en renforçant la mission de l’ONU au Mali. Bien que cette stratégie ait montré ses limites, la force demeure le principal outil d’endiguement des groupes islamistes armés.
Cyril Bensimon(Abidjan, envoyé spécial)
*Kars de Bruijne, chercheur : « Il y a au moins cinq cellules djihadistes qui opèrent dans le nord du Bénin »
Le chercheur Kars de Bruijne, de l’Institut des relations internationales de Clingendael, aux Pays-Bas, analyse les risques sécuritaires dans les régions septentrionales du pays.
Propos recueillis par Pierre LepidiPublié le 11 juin 2021 à 18h00 – Mis à jour le 14 juin 2021 à 18h31
Temps de Lecture 5 min.
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En mai 2019, deux touristes français ont été enlevés dans le parc de la Pendjari, au nord du Bénin, puis libérés quelques jours plus tard par l’armée française au Burkina Faso. Cette opération, au cours de laquelle leur guide béninois puis deux soldats français ont trouvé la mort, avait été déclenchée pour éviter leur transfèrement à la katiba Macina, une unité combattante djihadiste très active au centre du Mali.
S’ils ne sont pas présents de manière permanente dans le nord du Bénin, des éléments liés à des groupes extrémistes circulent dans cette partie du pays. Ils alimentent la crainte, partagée par de nombreux observateurs, d’une importation de la violence du Sahel vers les pays côtiers du golfe de Guinée.
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Kars de Bruijne est chercheur spécialisé sur les conflits au sein de l’Institut des relations internationales de Clingendael, aux Pays-Bas. Dans un rapport rendu public jeudi 10 juin, il analyse les dynamiques sécuritaires et politiques dans les régions sensibles de l’Alibori, le Borgou et l’Atacora, frontalières avec le Niger, le Burkina Faso et le Nigeria.
Pour des raisons sécuritaires mais aussi politiques, les informations relatives à la situation dans le nord du Bénin sont rares. Comment avez-vous établi ce rapport ?
Les nouvelles données que présente ce rapport proviennent d’une organisation locale – dont le nom n’a pas été divulgué pour des raisons de sécurité – et de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled). Ces données vont de 2017 à nos jours et montrent qu’il existe divers conflits communautaires dans le nord du Bénin, qu’ils sont devenus meurtriers et qu’ils s’intensifient au fil des années. Le gouvernement béninois semble cacher délibérément ces problèmes au public même si, c’est vrai, il cherche à les résoudre.
Comment décrivez-vous la situation dans le nord du Bénin aujourd’hui ?
La situation est plus grave que nous le pensions. Entre 2017 et 2019, on recense près de 30 % d’incidents violents en plus. Depuis mars 2020, date à laquelle l’organisation locale partenaire a commencé à fournir des informations hebdomadaires à Acled, le nombre de cas signalés de violences a quasiment triplé.
Des rapports réguliers en provenance de Côte d’Ivoire, du Togo, du Nigeria et du Ghana font état de prédicateurs itinérants, de recrutement de jeunes par les groupes armés, de transit des combattants sahéliens et de commerce avec des djihadistes. Cela montre que les zones côtières de l’Afrique de l’Ouest sont peut-être face à un risque de crise sécuritaire importante.
Quels facteurs expliquent cette dégradation de la situation ?
Il y a trois causes. La première est liée aux conflits entre agriculteurs et éleveurs qui représentent la moitié des incidents signalés. On retrouve ces mêmes tensions au Burkina, au Nigeria et dans le centre du Mali, mais le cas du Bénin est particulier. Les tensions entre agriculteurs et éleveurs, liées à la concurrence pour l’accès à la terre, y sont anciennes mais elles se sont aggravées sous l’effet de différents facteurs : la militarisation des mouvements de transhumance, la sédentarisation de certains éleveurs ou encore la prise de conscience accrue d’une identité peule.
Le résultat, c’est une hausse des violences. Le 7 août 2020, des agriculteurs ont agressé et blessé un éleveur peul lorsque son troupeau a endommagé des terres cultivées à Gogounou [département de l’Alibori]. Ils ont ensuite confisqué son bétail. Ce type d’incidents est devenu fréquent.
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La deuxième raison, qui concerne 10 % des incidents, est liée aux questions foncières. De récents changements du régime foncier ont créé un flou juridique quant à la propriété des terres. Il en résulte de nombreuses tensions lorsque de nouveaux habitants s’installent.
La troisième raison (10 % également) concerne la gestion des parcs naturels du nord du Bénin et en particulier, depuis 2018, celle d’African Parks Network (APN), une ONG privée sud-africaine qui gère les parcs du W et de la Pendjari. Cela a créé des tensions avec les communautés locales qui se sont vues entravées dans leurs activités pour la collecte de bois, mais aussi la pêche ou la chasse. En outre, les communautés transhumantes ne peuvent plus circuler librement dans le parc. Tout ceci s’ajoute aux violences inhérentes à toute société, souvent liées au contexte politique.
Existe-t-il justement un lien entre les violences que vous décrivez et celles qui ont entouré la réélection de Patrice Talon à la présidence du Bénin en avril et qui ont fait au moins deux morts au centre et dans le nord du pays ?
Pas réellement, mais il est vrai que certains acteurs qui étaient impliqués dans les violences électorales le sont aussi dans d’autres. Or, ce sont souvent des chasseurs, ils sont armés. Donc même si, aujourd’hui, il n’y a pas de lien direct, cela pourrait changer.
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Votre rapport s’intéresse aussi aux violences commises par les groupes djihadistes dans le nord du Bénin. Quelle est votre analyse ?
Nous considérons aujourd’hui qu’il y a au moins cinq cellules djihadistes qui opèrent dans la zone, même si elles ne sont pas forcément installées sur le territoire béninois. Les hommes appartenant à ces cellules vont et viennent de part et d’autre de la frontière. Certains d’entre eux sont impliqués dans les violences observées, même si c’est de façon moins visible que dans le cas du kidnapping des touristes français en 2019.
Nous savons par exemple qu’il y a eu des affrontements armés les 25 mars et 25 avril dans les parcs de la Pendjari et du W. Ils opposaient les combattants de la katiba Macina à l’armée béninoise et aux gardiens des parcs. Des gens ont été tués et d’autres arrêtés.
Le risque d’attaques ou d’attentats est-il élevé ?
Selon Bernard Emié, patron de la DGSE, les terroristes financent déjà des combattants en Côte d’Ivoire et au Bénin afin de desserrer l’étau dans lequel ils sont pris au Sahel et s’étendre vers le sud. Ces deux pays sont donc leurs prochaines cibles. Quand on regarde comment ils se sont étendus au Mali ou au Burkina et, même si les contextes sont différents, on s’aperçoit qu’ils cherchent généralement à exploiter à leur avantage des tensions ou des conflits locaux déjà existants. Or ces conflits, qu’ils aient une origine foncière ou communautaire, sont très largement en hausse dans le nord du Bénin.
Dans ce contexte, que faudrait-il faire ?
Le gouvernement béninois et les bailleurs de fonds internationaux devraient évaluer de manière plus critique les actions d’African Parks Network. Les tentatives d’APN pour étendre ses opérations au Burkina Faso et au Niger doivent cesser. Il appartient aux gouvernements burkinabé et nigérien de s’attaquer aux causes profondes de la présence d’éléments violents sur leurs territoires, et non à un acteur privé de rechercher des solutions militaires. De plus, APN doit faire preuve de plus de clarté et de transparence concernant les incidents et les ressentiments des communautés qui vivent autour des parcs. Il faudrait aussi que les Etats se coordonnent pour créer un corridor de transhumance et une bonne régulation de l’espace.Le visionnage de cette vidéo est susceptible d’entraîner un dépôt de cookies de la part de l’opérateur de la plate-forme vidéo vers laquelle vous serez dirigé(e). Compte-tenu du refus du dépôt de cookies que vous avez exprimé, afin de respecter votre choix, nous avons bloqué la lecture de cette vidéo. Si vous souhaitez continuer et lire la vidéo, vous devez nous donner votre accord en cliquant sur le bouton ci-dessous.Lire la vidéo
**Le Sénégal redoute la contagion djihadiste à ses frontières
Quatre hommes suspectés de terrorisme ont été arrêtés dans la région orientale du pays, voisine du Mali, fin janvier puis écroués.
Par Théa Ollivier(Dakar, correspondance)Publié le 24 février 2021 à 18h00
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Ils sont devenus en quelques jours les visages de la menace djihadiste au Sénégal. Arrêtés fin janvier dans la ville frontalière de Kidira, dans l’est du pays, quatre hommes ont été écroués à Dakar le 10 février. Ils sont accusés d’« association de malfaiteurs » et d’« actes d’appui au terrorisme ». Des images de propagande djihadiste ont été retrouvées dans leurs téléphones portables. Le numéro de l’un des suspects figurerait également dans un groupe WhatsApp lié à la Katiba Macina d’Amadou Koufa, l’une des principales composantes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), affiliée à Al-Qaida au Sahel.Lire aussi Au sommet du G5 Sahel, Emmanuel Macron écarte toute baisse des effectifs militaires français dans la région « dans l’immédiat »
Les quatre hommes devraient bientôt être entendus par un juge d’instruction. A en croire leur avocat, Me Abdi Nar Ndiaye, « l’un est sénégalais, les trois autres sont maliens ». Ce sont des commerçants, « des pères de famille qui ne comprennent pas les faits qui leur sont reprochés, et qui ne connaissent pas l’organisation indiquée ». Deux des suspects auraient pourtant aidé des Sénégalais à rejoindre le groupe djihadiste actif au Burkina Faso. Des accusations que récuse Me Ndiaye, estimant qu’« il n’existe aucune preuve matérielle » et qu’il s’agit de « suppositions infondées ».
A la présidence, l’affaire est néanmoins prise très au sérieux. Macky Sall n’a pas hésité à lier ces arrestations au potentiel risque terroriste dans son pays. « Nous craignons une contagion, car leur objectif est d’atteindre la côte Atlantique. Le Sénégal et les pays côtiers sont les derniers remparts, il faut nous préparer à rentrer dans la bataille », a assumé le chef de l’Etat dans une interview à RFI le 23 février.
Risque d’attaques en augmentation
Si le pays n’a jamais connu d’attentat, plusieurs signaux ont fait craindre ces dernières années pour sa stabilité. Une trentaine d’imams et de prêcheurs ont été arrêtés à Kaolack, à Kolda et dans la banlieue dakaroise pour leur proximité avec des milieux djihadistes en 2015. Quatre ans plus tard, le Centre des hautes études de défense et de sécurité du Sénégal (Cheds) évoquait une « insécurité grandissante en raison de la liberté de circulation pas assez contrôlée » dans la zone frontalière du Mali et de la Mauritanie, où prospèrent les trafics d’êtres humains, de migrants, de drogue, d’armes ou de marchandises
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Le risque d’attaques a encore augmenté ces derniers mois. D’après un rapport du Conseil de sécurité des Nations unies du 3 février, « des éléments du GSIM, soutenus par des influenceurs islamistes radicaux, ont envahi le Sénégal le long de la route de Kayes à Kaffrine » et gagné du terrain dans l’est du pays. Repoussés par l’offensive des soldats français de l’opération « Barkhane » et de la Force conjointe des pays du G5 Sahel, « les groupes armés risquent de se disperser et donc de faire pression sur les frontières sénégalaises », souligne Khalifa Diop, géographe spécialiste de la sécurité au Sahel. En outre, « Dakar abrite beaucoup de sièges d’organismes internationaux et pourrait devenir une cible de choix pour des terroristes qui veulent effectuer des représailles », estime le chercheur.

Pour tenter de limiter la pénétration des cellules djihadistes dans le pays, Le Groupe d’action rapides de surveillance et d’intervention (Garsi) – une unité mobile soutenue par l’Union européenne – s’est installé à Kidira, d’où elle se déploie le long de la frontière entre le Mali et le Sénégal. À moins de cent kilomètres, une base miliaire est en cours de construction à Goudiry, dans la région frontalière de Tambacounda. Le Sénégal est également présent au Mali au sein de la mission de maintien de la paix onusienne de la Minusma.
« Nous devons renforcer les capacités de nos armées. Il faut de la coopération, de l’intelligence et du renseignement », a assuré le chef de l’Etat au micro de Radio-France internationale (RFI), tout en reconnaissant des « problèmes d’équipement »et « d’entraînement ». Une coopération sécuritaire et militaire étroite existe déjà avec la France, notamment avec la création des Eléments français au Sénégal (EFS) en 2011.
« Couveuses locales »
Selon Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, il y a désormais une réelle « prise de conscience » du risque terroriste. En témoigne la participation de Macky Sall au sommet du G5 Sahel, les 15 et 16 février à N’Djamena, au Tchad, alors que son pays n’est pas membre de la Force conjointe. Le président sénégalais a promis de participer financièrement à hauteur de 1 milliard de francs CFA (environ 1,5 million d’euros).
« Jusqu’en 2014, la menace était considérée comme lointaine, note le chercheur. Aujourd’hui, le Sénégal est dans une posture proactive, renforcée depuis le coup d’Etat au Mali en août 2020. La frontière est plus poreuse et vulnérable », souligne-t-il, précisant toutefois que les confréries religieuses qui structurent l’islam sénégalais sont moins influentes dans cette partie du pays.
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A Kidira, il est encore trop tôt pour parler de « cellule djihadiste » après l’arrestation des quatre présumés terroristes, selon Yousra Hamdaoui, docteure en sciences politiques associée à l’université de Saint-Louis du Sénégal. « Ils peuvent très bien être impliqués dans des trafics illégaux sans pour autant adhérer au djihad idéologique », suppose-t-elle. Pour Bakary Sambe, le risque de voir apparaître des « couveuses locales » pour djihadistes n’est toutefois pas à prendre à la légère. « La Katiba Macina peut moins s’appuyer sur les frustrations ethniques que dans d’autres régions, mais il est indispensable, estime-t-il, de renforcer l’appartenance nationale des populations de l’est et de lutter contre la précarité. »