La fin de l’opération « Barkhane » au Sahel : sauve-qui-peut ou rebond ?
Actuellement, ni les forces spéciales européennes ni les armées locales ne peuvent prendre le relais des opérations françaises pour contenir les violences djihadistes.
Par Christophe ChâtelotPublié le 04 juillet 2021 à 03h58 – Mis à jour le 04 juillet 2021 à 13h04
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Analyse. En annonçant, le 10 juin, « une transformation profonde de [la] présence militaire [française] au Sahel » sans toutefois en dessiner les contours précis, le président Emmanuel Macron a soulevé plus d’interrogations qu’il n’a ouvert de nouvelles pistes pour sortir cette région de la spirale de violences qui la plombe depuis presque dix ans.
Depuis le lancement de l’opération militaire « Serval », ordonnée en 2013 par François Hollande, la France est en première ligne au Sahel sur chacun des trois « D » qui structurent sa politique régionale : diplomatie, défense, développement. A l’époque, le Mali menaçait d’imploser sous l’effet conjugué de mouvements indépendantistes touareg, vite surpassés par des organisations djihadistes liées à Al-Qaida ou à l’organisation Etat islamique dont l’agenda, transfrontalier, ne se limitait pas à la partition du pays. L’intervention française avait alors évité le pire. Trop exposés à la force de frappe française, les « groupes armés terroristes », les GAT, selon la terminologie d’usage au ministère des armées, avaient connu la déroute. Ils s’étaient dispersés dans les sables. Avant de renaître.
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La question se posait déjà de savoir pourquoi la France intervenait si massivement au Sahel. Selon l’argument officiel avancé alors, il s’agissait d’éviter que les djihadistes ne s’emparent de la capitale Bamako et transforment le Mali en terrain d’entraînement pour apprentis kamikazes destinés à frapper les pays européens. Cette explication en laissait plus d’un sceptique. Contrôler la moitié désertique et très faiblement peuplée du Mali, où la cause indépendantiste et la défiance vis-à-vis de l’Etat central offraient un terreau favorable à la croissance des GAT, est une chose. Il s’agissait moins pour eux de chasser l’Etat que d’occuper l’espace vacant. Mais conquérir le « Mali utile », densément peuplé, hostile aux thèses sécessionnistes et moins perméable à l’islamisme le plus radical, était un défi hors de leur portée.
Tourner la page
Aurait-il fallu que les militaires français rentrent dans leurs casernes une fois gagnée cette première partie du conflit, plutôt que de « s’installer dans une opération de longue durée » ? Nul ne peut réécrire l’histoire. Toujours est-il que le président Macron veut tourner la page « Barkhane ». Loin d’être contenues, les violences djihadistes se sont propagées aux Etats voisins du Mali, Niger et Burkina Faso, et éclaboussent dorénavant les zones septentrionales de plusieurs pays riverains du golfe de Guinée. Quelque 5 000 militaires français déployés sur un espace qui se mesure en millions de kilomètres carrés n’y peuvent pas grand-chose. « La poursuite de notre engagement au Sahel ne se fera pas à cadre constant », a donc prévenu le chef de l’Etat.
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La question est maintenant de savoir quel sera l’impact de cette transformation sur le triptyque diplomatie-défense-développement dès lors que son bras armé perd du muscle ? L’annonce du président français a d’ailleurs plongé certains partenaires de la France au Sahel dans l’expectative.
Depuis son élection, Emmanuel Macron n’a pas ménagé ses efforts pour organiser une réponse internationale à la crise au Sahel, partant du constat qu’une réponse « tout-sécuritaire » n’est pas la bonne. Sur le plan militaire, Paris a soutenu à bout de bras la force conjointe du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad), lancé la task force « Takuba » réunissant des forces spéciales européennes chargées de former et d’accompagner l’armée malienne au combat. Diplomatiquement, Paris se fait l’avocat du Sahel à l’ONU ou auprès des pays les plus industrialisés de la planète. A Bruxelles, mais aussi auprès du Fonds monétaire international (FMI) ou de la Banque mondiale, elle actionne tous ses leviers pour mobiliser des fonds en faveur du développement de cette région, l’une des plus démunies au monde.
« Soumettre les autorités maliennes à un électrochoc »
Mais comment convaincre aujourd’hui ses partenaires que la transformation profonde et « la fin de “Barkhane” en tant qu’opération extérieure » ne cache pas un sauve-qui-peut opérationnel ? « Le but de l’annonce est sans doute de soumettre les autorités maliennes à un électrochoc, pour les pousser à accélérer les réformes de gouvernance et dans le secteur de la sécurité, mais la France doit expliquer aux Maliens et à ses partenaires quel dispositif elle maintiendra sur place », explique un diplomate européen en poste à Bamako. Une autre source européenne évoque le risque de « démobilisation ». « La plupart des partenaires de la France sont à sa remorque », ajoute-t-elle.
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Or le désengagement français créera un vide, au mieux temporaire. Actuellement, ni « Takuba » – qui tarde à prendre son envol – ni les armées locales ne peuvent prendre le relais des opérations françaises, alors que des sources au ministère des armées évoquent la fermeture de plusieurs bases militaires dans le nord du Mali et une réduction de moitié du contingent de « Barkhane » à l’horizon 2023. « Nous [l’EUTM ou mission de formation de l’Union européenne au Mali] formons des militaires maliens depuis des années avec des résultats très, très limités, et la force conjointe du G5 Sahel n’est ni autonome ni opérationnelle », explique un observateur européen.
« Il ne faut pas négliger l’effet psychologique de l’annonce, qui risque de refroidir les ardeurs des différents acteurs du développement », explique l’un d’eux. « “Barkhane” n’est pas engagée directement dans la protection des acteurs du développement, mais sa couverture aérienne et ses emprises réparties sur le territoire rassurent », ajoute, à Paris, un fonctionnaire expert en gestion des crises. L’Etat malien demeure à ce jour incapable de reconquérir – voire conquérir – le territoire gagné par un adversaire mobile et ancré dans la population. Dans ce contexte, l’appel de Paris à un « surge » [sursaut] civil dans un environnement qui ne cesse de se dégrader peut devenir difficilement audible.