La menace djihadiste en Côte d’Ivoire  » que des bandits qui utilisent l’islam pour mettre la main sur les mines d’or de la zone ? » (Omar ancien agent des renseignements ivoiriens).

La menace djihadiste s’enracine en Côte d’Ivoire

Après une première attaque en juin 2020, le nord-est du pays, frontalier du Burkina Faso, est devenu une zone d’implantation de cellules islamistes. 

Par Cyril Bensimon(Abidjan, envoyé spécial)Publié hier à 18h00, mis à jour à 08h46  

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Ivorian soldiers, members of an honour guard, carry the Ivorian flag draped coffins in Abidjan on June 2, 2020, of soldiers killed during an attack in Kafolo on the night of June 10-11, 2020, that resulted in the death of 14 servicemen. (Photo by SIA KAMBOU / AFP)

En homme discret, il s’est assis au fond du restaurant, son masque de protection anti-Covid soigneusement ajusté sur la moitié basse de son visage. Réflexe de ses anciennes fonctions dans les hautes sphères du renseignement ivoirien, Omar (un nom d’emprunt) se méfie des oreilles et des regards curieux. Comme pour nombre d’officiers venus de l’ex-rébellion qui contrôla le nord du pays (2002-2011) avant de soutenir l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, sa retraite a été l’occasion d’une « reconversion dans les affaires », en l’occurrence la construction immobilière.

Mais aujourd’hui, Omar est un homme inquiet, tant pour ses nouvelles activités dans le nord de la Côte d’Ivoire que pour le devenir de son pays. « Ces histoires de djihadistes sentent mauvais et je crains que cela m’oblige à reprendre du service », s’angoisse l’espion devenu entrepreneur, ne voyant derrière la menace qui se profile que « des bandits qui utilisent l’islam pour mettre la main sur les mines d’or de la zone ».

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Alors que les trois décennies de crise politique n’ont été enterrées qu’en surface, la Côte d’Ivoire a subitement pris conscience, le 10 juin 2020, qu’un nouveau danger frappait à sa porte. Sans en prendre encore toute la mesure. Cette nuit-là, à Kafolo, poste frontalier avec le Burkina Faso, le pays vit sa première attaque djihadiste depuis l’attentat de Grand-Bassam.

L’assaut n’a pas la même dimension spectaculaire que le raid du commando de trois hommes qui, le 13 mars 2016, fit 19 morts (dont quatre Français) en mitraillant les lieux touristiques de cette station balnéaire proche d’Abidjan, mais il ouvre une ère nouvelle. Celle d’une menace endogène, n’ayant plus besoin de traverser des centaines de kilomètres depuis le nord du Mali pour frapper une nation qui, plus encore que tous ses voisins du golfe de Guinée, se savait dans la cible. Car la Côte d’Ivoire demeure le pays le plus proche, politiquement et économiquement, de la France. La base militaire de Port-Bouët est le hub logistique de l’intervention militaire française au Sahel.

Le Bounkani, terre de djihad

L’attaque de Kafolo a causé la mort de quatorze militaires ivoiriens. Certains de ses organisateurs, tous originaires du Burkina Faso, ont été arrêtés et les raisons de l’assaut rapidement cernées. Il s’agissait d’une riposte des islamistes armés après une opération conjointe des forces ivoiriennes et burkinabées menée quelques jours plus tôt sur l’une de leurs bases. L’événement a aussi révélé que la région du Bounkani (nord-est), frontalière avec le Burkina et le Ghana, est devenue une terre de djihad, avec des cellules patiemment installées.

Selon le chercheur Lassina Diarra, l’un des meilleurs – et rares – spécialistes de la zone, l’implantation a suivi une dynamique déjà éprouvée dans d’autres parties du Sahel. Un terreau propice, tout d’abord, avec un Etat qui peine à offrir de maigres services dans une région périphérique et des mouvements d’individus difficilement contrôlables dans une zone à cheval entre trois frontières. Des tensions communautaires, ensuite, qui dégénèrent occasionnellement en affrontements mortels, comme en 2016, et poussent une partie de la communauté peule à envoyer quelques jeunes « apprendre le Coran » près de Mopti, au Mali, dans la zone d’influence de la katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa et ralliée à Al-Qaïda.

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« Ceux qui sont revenus à partir de 2019 l’ont fait en trois vagues, avec pour chacune une mission assignée. La première vague était déguisée en marabouts ou en mendiants, la deuxième ouvrait des commerces de proximité et la troisième est partie directement se cacher en forêt », relate Lassina Diarra. Les communautés locales, les Koulango et les Lobi, étant encore largement animistes, les tenants d’un islam radical ont investi en priorité sur les populations immigrées venues des voisins sahéliens, en premier lieu les Peuls et les Mossi du Burkina Faso.

Avant l’attaque de Kafolo, le Bounkani n’était d’ailleurs qu’une zone de repli, un sanctuaire pour préparer des opérations au Burkina. « En 2018-2019, le parc de la Comoé servait de base arrière aux djihadistes. Ils ont recruté des jeunes qui, contre 50 000 francs CFA [76 euros], leur apportaient de la nourriture. Quand ils n’avaient plus d’argent, ils faisaient un peu de banditisme. On a parlé à un moment d’une augmentation du phénomène des coupeurs de route dans la zone, mais en fait ce sont eux qui menaient les actions », raconte encore Lassina Diarra.

Vol de bétail et orpaillage

Selon une source au sein des services de renseignement ivoiriens, le vol de bétail, dont les têtes sont revendues à Bouaké ou Yamoussoukro, a connu ces dernières années une nette augmentation dans le pays. Les revenus tirés de l’orpaillage illégal, lui aussi en forte recrudescence en Côte d’Ivoire comme dans l’ensemble de la région, suscitent également de vives inquiétudes chez les responsables sécuritaires.

L’attaque de Kafolo a entraîné une réorganisation de l’armée dans le nord du pays, mais elle a aussi été le point de départ d’une accélération des opérations djihadistes. Peu de temps après, deux gendarmes ont été tués dans un village non loin. Entre novembre 2020 et février 2021, cinq habitants ont été kidnappés dans le Bounkani, générant 40 millions de francs CFA de rançon (61 000 euros). D’importants transferts de fonds par téléphone mobile ont également été tracés depuis la Mauritanie.

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Désormais, les combattants islamistes n’hésitent plus à se montrer. « Le 15 avril, ils prennent en otage les mosquées de Toglokaye, Kôlôgbô et Bolé. Face à une population apeurée, ils recommandent une nouvelle manière de vivre le culte, sous le sceau d’une lecture littéraliste et conquérante de l’islam », écrit Lassina Diarra dans une note pour le Centre des stratégies pour la sécurité du Sahel-Sahara.

Leurs attaques se sophistiquent, comme celles de la nuit du 28 au 29 mars sur les positions de l’armée à Kafolo et Kolobougou, où ils font usage d’engins explosifs improvisés. Le 12 juin, une semaine après une attaque à Tougbo ayant causé un mort, une patrouille de l’armée est victime d’une de ces bombes artisanales. Bilan : trois morts et quatre blessés parmi les soldats, selon l’état-major. Aucune opération n’a été revendiquée, mais les services ivoiriens y voient la main d’un certain « Hamza », Rasmani Sidibé de son vrai nom, un disciple d’Amadou Koufa originaire du Burkina Faso.

Une armée fragile et prédatrice

Leur objectif, estime une source française, est que « leurs coups de boutoir poussent les autorités à déserter la région ; la bonne nouvelle est qu’à la différence d’autres pays, les Ivoiriens n’entrent pas dans des tractations, ce qui leur cause des pertes ». Dans l’entourage d’Alassane Ouattara, certains voient même comme une chance que dans ce contexte le pays soit dirigé par un musulman. « Cela nous préservera des accusations selon lesquelles nous mènerions une guerre contre l’islam », veut croire un ministre.

Pour l’heure, les autorités d’Abidjan n’ont pas cherché à éluder le danger, mais la principale interrogation réside dans leur capacité à y répondre. La réplique, jusqu’ici concentrée sur l’action militaire, est menée par une armée fragile, toujours abîmée par les années de rébellion, souvent plus prédatrice que protectrice des populations et où les loyautés sont offertes à un officier, un ministre, une personnalité davantage qu’à l’Etat.

Pour mener la lutte, le ministère de la défense a passé commande de véhicules tout-terrain et espère des facilités financières de la part des bailleurs de fonds internationaux afin de s’équiper en drones et en hélicoptères. Par ailleurs, alors que la France a annoncé le retrait d’une partie de ses soldats du Sahel, la Côte d’Ivoire et d’autres pays de la région (Ghana, Togo et Bénin) pourraient compenser une partie des effectifs en renforçant la mission de l’ONU au Mali. Bien que cette stratégie ait montré ses limites, la force demeure le principal outil d’endiguement des groupes islamistes armés.

Cyril Bensimon(Abidjan, envoyé spécial)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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