LRM, le vaisseau fantôme de la Macronie
Créée pour faire un « hold-up » à la présidentielle, la formation a tâtonné pour se structurer et enchaîne depuis cinq ans les défaites électorales.
Par Solenn de Royer
Publié le 04 juillet 2021 à 04h00 – Mis à jour le 04 juillet 2021 à 15h14
Temps de Lecture 19 min.

Amiens, 6 avril 2016. Le sénateur socialiste François Patriat arrive en train dans la ville natale d’Emmanuel Macron. Ce dernier s’apprête à lancer un mouvement politique. Aux premières loges du quinquennat de François Hollande, d’abord à l’Elysée puis à Bercy, le ministre de l’économie a vu le mandat du président parasité par les frondeurs, issus de sa propre famille politique. Les partis ont failli, pense-t-il. Il propose une offre politique nouvelle : un « mouvement citoyen », ouvert sur la société civile, fondé sur le dépassement du clivage droite-gauche.
Le jour du lancement, pas question d’aligner une brochette d’élus blanchis sous le harnais. Seul François Patriat, 73 ans, est invité. En avance, le sénateur file à la cathédrale d’Amiens. Dans la nef de l’édifice gothique, il allume un cierge : « Mon Dieu, c’est un jour historique, faites que ça marche… ! »
Cela fait des mois qu’Emmanuel Macron se prépare, dans le plus grand secret. Il réunit ses proches au cœur de l’hiver, à la veille d’un week-end, dans les appartements privés de Bercy. Autour de la table, une poignée de jeunes strauss-kahniens, Philippe Grangeon, ami de François Hollande, et l’écrivain François Sureau, proche de François Fillon. Adrien Taquet, le publicitaire de l’agence Jésus et Gabriel, présente au ministre des paperboards. Il propose un nom – En marche ! –, une typo, un logo. Pour le site Internet, il s’est inspiré de la marque américaine Apple, « centrée sur le produit ». Sa campagne marketing est guidée par trois principes : « Différenciation, désintermédiation, prise de risque. »
Autour de la table, le nom fait débat. « C’est un peu militaire, votre truc ! », lance Sureau, qui rappelle la marche sur Rome menée par les faisceaux italiens de Mussolini, en 1922. Mais Brigitte Macron le trouve parfait. Ce soir-là, l’équipe ne tranche pas. Et les paperboards sont rangés. François Hollande, qui s’invite le lendemain à dîner avec Julie Gayet, demande à visiter les appartements privés. En ouvrant un placard, il manquera de peu de tomber sur les planches cachées sous les costumes du ministre, au grand dam du couple Macron. Au lendemain de l’élection présidentielle de 2017, Adrien Taquet, désormais ministre, se félicite ainsi : « On a lancé Macron comme un produit ! »

- Un parti virtuel ou la difficile implantation locale
Cinq ans plus tard, la marque a vieilli, démonétisée. Et le jeune mouvement politique enchaîne les contre-performances électorales. 7 % aux régionales de 2021. Lundi 21 juin, au lendemain du premier tour, se tient un bureau exécutif tendu au siège, rue Sainte-Anne. Le délégué général, Stanislas Guerini, relativise le naufrage, avec son flegme habituel : « Comment gagner des élections locales quand on n’a pas d’ancrage local… » Le député de Paris Gilles Le Gendre aimerait bien que l’on sorte du « déni » : « La question est plutôt de savoir si nous avons un ancrage tout court ! »
Alfortville, dans le Val-de-Marne, illustre cette dégringolade électorale : alors que Macron avait rassemblé 25 % des voix au premier tour de la présidentielle, la liste La République en marche (LRM) a fait 20 % aux européennes, 13 % aux municipales, 10 % aux législatives partielles et 8 % aux régionales. « Putain, je croyais avoir lancé Tony Blair, j’ai lancé Jean Lecanuet ! », a dit en plaisantant, devant un proche, le patron de l’agence Jésus et Gabriel, Gabriel Gaultier, qui a supervisé le lancement d’En marche.
A l’issue de ces scrutins locaux, LRM totalise 9 100 élus municipaux, 230 conseillers départementaux et seulement 104 conseillers régionaux. « LRM est un parti sans racines et on est au début de l’aventure », relativise le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, qui rappelle que l’Union pour la nouvelle République (UNR), mouvement gaulliste fondé en 1958, avait mis du temps à s’implanter. Les municipales de 1965 avaient été mauvaises pour l’UNR, distancée par les vieux partis.

Créée pour faire un « hold-up » à la présidentielle, la formation macroniste a tâtonné pour se structurer. A rebours des vieux partis, où le député est patron chez lui, LRM a préféré s’appuyer sur ses référents départementaux, nommés par le siège, plutôt que sur ses députés, au nom de la philosophie du non-cumul, chère aux « marcheurs ». Ce choix a brouillé la lisibilité du mouvement et entravé son implantation.
« Ceux qui ont été élus députés n’ont pas pu rester à la tête des comités, se souvient la députée (LRM, Yvelines) Aurore Bergé. Résultat : il y avait d’un côté le responsable local de LRM et, de l’autre, les élus, qui se sentaient à l’écart. » Dans plusieurs départements, les liens entre référents et élus se révèlent d’ailleurs exécrables. Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, s’est ainsi plaint pendant des années de la référente du Nord, qui vient enfin d’être changée.
Aujourd’hui, LRM compte 140 référents départementaux, qui chapotent les 4 000 animateurs de comités locaux – élus par les adhérents –, dont 2 500 actifs revendiqués. Si elle a créé de l’émulation au départ, la multiplication de ces comités spontanés – n’importe qui pouvait adhérer et fonder le sien – a créé de la confusion. A Rennes, par exemple, plus de 50 comités locaux ont été fondés en 2016. Il n’en reste qu’une vingtaine, dont des fantômes.
Afin de renforcer son maillage territorial, LRM a recruté une trentaine de coordinateurs régionaux, payés par le siège. Mais n’a pas installé de permanences locales. Les rencontres se font dans des cafés ou de manière dématérialisée sur la messagerie cryptée Telegram. « Un parti virtuel », où des « cliqueurs » ont remplacé les militants, a déploré François Patriat, le 22 juin, sur Public Sénat.

Dès le début du quinquennat, dans une note confidentielle – synthèse d’une « étude d’image » réalisée à la rentrée 2017 auprès de sympathisants, que Le Monde s’est procurée –, les cadres de LRM alertaient déjà sur la nécessité de mener la « bataille de la visibilité » : « Sur le terrain, le mouvement donne le sentiment de s’être évaporé », écrivaient-ils. Aujourd’hui, il revendique 400 000 « marcheurs », dont un quart actifs. Le député de Paris Pierre Person, ex-numéro deux de LRM, qui a sillonné les comités locaux, estime à « 10 000 seulement » le nombre d’adhérents encore branchés. Au QG, on assure que les militants se sont remobilisés à la faveur des régionales. « Partout où j’allais, je trouvais pléthore de bonnes volontés pour tracter », défend le député de Paris Gilles Le Gendre.
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- Un mouvement « pur » à l’épreuve du réel
Dès l’origine, LRM revendique de n’être pas un parti mais un « mouvement »,intégrant les codes du privé. Dans une note datée du 26 juin 2017, intitulée « La REM » – que Le Monde s’est procurée –, le stratège du macronisme Ismaël Emelien définit la « culture d’entreprise » (sic) : « liberté d’organisation », « bienveillance et honnêteté intellectuelle », « discipline de transparence », gratuité. Il s’agit de prendre « l’exact contre-pied de ce qui est pratiqué par les partis traditionnels », poursuit le spin doctor. Faire « disruptif ». On dit « helpers » pour bénévoles, « QG » pour siège, « engagés » ou « marcheurs » pour militants.
Fin 2018, à un ami qui lui demande pourquoi l’Elysée a choisi Stanislas Guerini plutôt que Marlène Schiappa ou Pierre Person, réputés plus politiques, pour diriger LRM, le conseiller spécial Philippe Grangeon répond : « Parce que c’est un chef d’entreprise. » En sortant de HEC, le jeune strauss-kahnien avait, en effet, créé une société de vente de panneaux solaires.
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Mais cette obsession de faire de la politique « autrement », doublée d’un mépris à l’égard des anciens partis, a fini par se retourner contre les « marcheurs ». « Dans les comités locaux, les trois quarts des “marcheurs” pensent que la politique, c’est mal, note un haut gradé LRM. Ils ont une obsession : ne pas avoir l’air cyniques ou politiciens. Les boucles Telegram ne sont pas canalisées. C’est à la fois une formidable boîte à idées et une usine à conneries ! »
Soucieux de préserver la pureté des intentions originelles, les référents départementaux ou responsables de comités locaux « jouent aux gardiens de la révolution », ajoute le macroniste. Même quand ils sont partie intégrante de la majorité présidentielle, ou qu’ils ont vocation à devenir des alliés pour des élections locales, les élus issus des vieux partis (MoDem, UDI, Les Républicains…) sont regardés avec méfiance par les « marcheurs », qui multiplient propos paranoïaques ou vengeurs dans leurs boucles.
« Je surveille Facebook trois ou quatre heures par jour pour voir ce que ça donne au niveau des transfuges », lance ainsi un « marcheur » de l’Ouest, furieux de voir se nouer des alliances entre LRM et UDI pour les cantonales. « Des posts comme celui-ci, il y en a mille », soupire un dirigeant du mouvement.

Aux municipales, lorsque le mouvement choisit d’investir ses candidats sous l’étiquette LRM, il subit de spectaculaires défaites. Et cette stratégie exaspère les barons locaux prêts à faire alliance. Ainsi le maire de Toulon, Hubert Falco, qui a quitté Les Républicains (LR) en mai, a dû affronter la députée LRM du Var, Cécile Muschotti, en 2020 : il a fait 61 % ; la « marcheuse », 7 %. Mêmes tiraillements aux départementales. Consterné, Falco a appelé Macron à l’Elysée : « Je vais te dire une chose, Emmanuel : En marche !, ça ne marche pas ! »
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Le ministre des affaires européennes et macroniste de la première heure, Clément Beaune, admet qu’il « aurait fallu essayer de créer un socle local avec les grands élus ». « On est plutôt boy-scouts à cet égard, poursuit-il. Mais, a contrario, nous n’avons pas vingt-cinq ans de haines et de crasses derrière nous, moins de cicatrices. C’est un avantage. »
Au QG aussi, la méfiance des « marcheurs » pour la politique a donné lieu à des situations baroques. Quand Christophe Castaner est élu délégué général, à l’automne 2017, il découvre les déjeuners du lundi, où les cadres du siège convient un ministre à « plancher » devant eux. Cette fois, c’est Stéphane Travert (agriculture), qui est invité. Il se fait bousculer : « Pourquoi n’imposez-vous pas le repas végan dans toutes les cantines ? », lui reprochent les « marcheurs ». Gêné, M. Castaner raccompagne le ministre avant de tancer ses troupes : « D’où vous sortez toutes ces idées ? Notre boulot, ce n’est pas de passer à la question les ministres ! »
A la tête du mouvement entre novembre 2017 et novembre 2018, M. Castaner s’empresse de supprimer ce déjeuner rituel. « Le système s’était fermé, replié sur lui-même, raconte-t-il aujourd’hui. C’est une vraie difficulté consubstantielle à ce que nous sommes. »
Ces maladresses ont laissé des traces. « Sur le terrain, le parti est mal compris, parfois même rejeté par la population », constate l’ex-député PS Gilles Savary, fondateur de Territoires de progrès (aile gauche du macronisme). Cette mauvaise image ne rejaillit pas sur Macron, dont la popularité est découplée de celle de LRM. « Ce qui frappe, c’est la différence entre ce qu’est devenu Macron et la structure porteuse, analyse un haut cadre du parti. Le booster de la fusée n’est pas retourné sur terre après avoir mis en orbite son satellite. Il continue de tourner à côté. »
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- Les ressources humaines, un talon d’Achille
Partie de rien, La République en marche a dû recruter ses cadres et ses futurs élus de manière artisanale. En 2017, Guerini passe des nuits à trier les 10 000 CV reçus pour les postes de référents. Avant de projeter des fichiers PowerPoint à Macron, parfois assisté de l’épouse du candidat à la présidentielle. C’est lui qui tranche. Le résultat de ce travail de fourmis est inégal. « Il y a eu une part de spontanéité qui a parfois induit une fragilité, admet le délégué général. Certains ont vrillé, se sont retrouvés sur des listes RN, etc. Ce n’était pas possible de tout maîtriser. »
Dans les comités locaux, LRM a d’abord attiré des citoyens n’ayant jamais été encartés dans un parti. Cadres supérieurs, diplômés, représentants d’une France qui va bien. « Et de bonne volonté », ajoute la cofondatrice d’En marche ! Catherine Barbaroux. Des nouveaux militants et des primo-députés souvent sans la moindre culture politique. « Soyez fiers d’être des amateurs », les encourage même Macron.
Un amateurisme qui a coûté cher au mouvement. En pleine campagne des départementales, il a dû rétropédaler in extremis en découvrant une affiche mettant en scène une candidate voilée. « Personne n’avait pensé à vérifier les candidats avant de les présenter sur la liste, soupire le député Aurélien Taché, qui a quitté LRM en 2020. C’est quand même le b.a.-ba ! »
A ces novices de la politique se sont ajoutés d’anciens militants n’ayant pas réussi à se faire une place au Parti socialiste ou à LR. « LRM a été constituée avec des professionnels de l’échec politique, auxquels se sont mêlés des militants purs mais assez largement naïfs, résume le patron des députés MoDem, Patrick Mignola. Ça a donné la catastrophe que l’on sait aux élections locales. »

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A son arrivée, Stanislas Guerini s’est employé à « renforcer les RH » : 70 % des référents ont été renouvelés, sous l’égide de la commission nationale des talents, présidée par Jean-Marc Borello et Sibeth Ndiaye.
De nombreux référents ont claqué la porte d’eux-mêmes, déçus par la réalité de la vie politique. Ainsi Abdelkrim Rachedi, ancien référent à Rennes. N’ayant jamais milité auparavant, mesuré et de bonne volonté, cet ingénieur chez Orange a vraiment cru à la promesse de dépassement portée par Macron et s’est enthousiasmé pour certaines réformes, comme le dédoublement des classes. Mais il n’a pas supporté la « droitisation » de la ligne, loin de l’équilibre affiché. Le débat entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin, qui a reproché sa « mollesse » à la patronne du Rassemblement national, a été la goutte de trop.
La guerre des clans que se sont livrée les deux bandes rivales de la Macronie – celle de « la Planche », du nom de la rue où le QG de campagne de DSK était sis en 2012, et celle de « Poitiers », où une poignée de députés issus du Mouvement des jeunes socialistes et rompus à la tactique politique ont fait leurs études – a également découragé certains « marcheurs ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi A La République en marche, on prépare déjà l’après-Macron
- Loyal, mais atone
A la rentrée 2018, Christophe Castaner déclare vouloir « ouvrir une réflexion sans tabou » sur la fiscalité des successions. Il est aussitôt recadré par Macron : « On n’y touchera pas tant que je suis là ! » Le délégué général de LRM, qui venait de vanter devant la presse un mouvement « bien vivant », est ulcéré.
Bis repetita au printemps suivant. En plein grand débat, la députée (LRM, Allier) Bénédicte Peyrol est missionnée par le mouvement pour piloter un groupe de travail sur la fiscalité. Une remise à plat des droits de succession fait partie de ses propositions, mais la direction de LRM lui demande d’expurger cette partie, avant publication. Déçue, l’élue a cessé de proposer ses services au parti. « Il faut une indépendance du mouvement plus grande, résume-t-elle. On est là aussi pour faire vivre les débats dans la société. »
Revers de la médaille de cette absolue loyauté au gouvernement, le parti est jugé, y compris au sein de la majorité, comme lisse et atone, ne produisant aucune idée. « Si je voulais avoir mon quart d’heure de gloire, je dirais quelque chose qui n’est pas dans la ligne de l’exécutif, mais ce ne serait pas utile au président », assume M. Guerini, qui a musclé le « pôle idées » de LRM, confié à Clément Beaune et Sibeth Ndiaye, chargés de défricher le programme présidentiel.
Stanislas Guerini revendique, en outre, d’avoir alimenté le programme des européennes, tout comme le grand débat national. L’idée d’une convention citoyenne pour le climat est sortie du QG, rappelle-t-il, tout comme celle d’un prêt à taux zéro pour les jeunes. « On produit plus que la plupart des autres partis, défend-il encore. Mais il est vrai que nos idées ne passent pas toujours le mur du son, c’est frustrant. »
En attendant, le bureau exécutif de LRM se trouve démonétisé, déserté par les poids lourds de la Macronie. Un ancien conseiller d’Edouard Philippe se souvient d’un appel de Stanislas Guerini souhaitant y convier le premier ministre. Il s’enquiert de l’ordre du jour. « La bienveillance municipale », précise M. Guerini. Réponse gênée du conseiller : « Ecoute, le “PM” est un peu débordé, là… ce sera pour une autre fois. » Jean Castex n’y va pas davantage. « Il ne reconnaît pas une efficacité folle au machin », confie un proche.
Les ministres issus de la droite, Bruno Le Maire ou Gérald Darmanin, n’y vont jamais non plus. En privé, ces derniers ironisent sur le « happening permanent »d’un mouvement « complètement déconnecté » qui se complaît dans « l’autosatisfaction » et ne fait pas de politique. « Le burex [bureau exécutif], ce sont des mecs qui se réunissent dans la forêt et qui chantent du Brel autour du feu », dit en plaisantant un macroniste issu de LR. Même M. Castaner, qui a dirigé le mouvement, n’y met plus les pieds.
Parmi ceux qui font l’effort d’y aller, Jean-Michel Blanquer est l’un des plus assidus. « On a besoin d’un mouvement. Je joue le jeu », dit-il. Le ministre de l’éducation nationale profite du bureau exécutif pour pousser ses idées sur la laïcité.
- Un mouvement gazeux
Mouvement d’un homme, LRM ne semble avoir ni ligne politique claire ni colonne vertébrale idéologique. Fondé sur le concept vague de « progressisme » et le dépassement du clivage droite-gauche, il n’a jamais défini de corps de doctrine, en dépit de plusieurs tentatives. Ses fondateurs, à l’instar de Catherine Barbaroux, assument de n’avoir « pas cherché à rebâtir une doctrine aussi englobante que celle qui a fait émerger les partis du XXe siècle » pour plutôt « mobiliser les citoyens sur des projets ».
Dernier exemple : les « causes », que vient de lancer M. Guerini. Chaque adhérent peut choisir une cause qui lui est chère et tenter d’y rallier d’autres. Une manière de faire vivre le débat. Et d’identifier les « signaux faibles » qui nourriront le programme de 2022, comme lors de la grande marche de 2016. « Les jeunes d’aujourd’hui ne se posent pas de questions idéologiques, ils ne sont plus prêts à penser global, veut croire le délégué général adjoint de LRM, Jean-Marc Borello. Ils préfèrent se mobiliser sur un sujet. » « La cause des amoureux des cactus coexiste avec celle de ceux qui trouvent que les cactus piquent », s’amuse Christophe Castaner, pour qui « la somme des intérêts individuels ne crée pas un collectif ». Mêmes réserves chez la députée Bénédicte Peyrol, selon laquelle ce procédé renforce « l’individualisme » et le « communautarisme ».
Le fait que l’ex-premier ministre Edouard Philippe ait d’emblée refusé d’adhérer à LRM a été un « poison lent » pour le mouvement, jugent par ailleurs de nombreux macronistes. L’absence du chef de la majorité des instances dirigeantes a accrédité l’idée que le mouvement était une coquille vide. Un péché originel qui aurait empêché que la recomposition politique s’opère en son sein. Et ouvert la voie au retour des chapelles, à l’instar de Territoires de progrès, mouvement créé à l’initiative des ministres venant de la gauche. « Nous, on devrait créer Territoires de conservation ! », ironise un ministre issu de la droite.
Quoi qu’il en soit, le mouvement n’a pas réussi à incarner le dépassement du clivage droite-gauche. « Quand les problèmes sont arrivés, les petites rivières qui avaient fait ce grand ruisseau sont rentrées dans leur lit, observe Patrick Mignola. La droite a repris ses réflexes de droite. La gauche, aussi. »
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Les anciens socialistes décrivent ainsi un parti noyauté par la droite, alors que plusieurs cadres du parti viennent de LR. Le directeur général Paul Midy – qui devrait être remplacé par Grégoire Potton – a été formé aux « Jeunes pop » de l’UMP. Son adjointe, Déborah Pawlik, a affronté Benjamin Griveaux aux législatives de 2017, sous l’étiquette LR. Eminence grise de la droite, Jérôme Peyrat a été recruté comme conseiller spécial de M. Guerini, qui s’est entouré aussi de la juppéiste Marie Guévenoux.
Mais ceux qui viennent de la droite sont persuadés que le parti reste phagocyté par les macronistes historiques, tous anciens strauss-kahniens. « Pour prendre le pouvoir, Macron a dit à tout le monde ce qu’il voulait entendre, analyse Aurélien Taché. Logiquement, LRM est un parti attrape-tout. »
Cette faiblesse idéologique a pourtant été pointée dès le départ comme un potentiel danger. Dans l’« étude d’image » dressée au lendemain de la présidentielle, les dirigeants estimaient d’abord que « la difficulté à définir le positionnement politique » de LRM était « plutôt un atout ». « C’est ce qui change des vieux partis, et c’est le signe de notre ouverture », écrivaient-ils. Mais ils mettaient aussitôt en garde : « Ce flou pourrait devenir problématique à terme, car il laisse place à une lecture politique beaucoup plus individuelle qui empêche de faire société. » Ils concluaient qu’« à défaut d’une idéologie » il était urgent de définir un « récit collectif ».
- « Le statu quo n’est plus durable. » Mais encore ?
En claquant la porte du parti à la rentrée 2020, Pierre Person a établi un long diagnostic détaillé, envoyé, via Telegram, aux plus hautes autorités de la Macronie, dont le président lui-même. Il décrivait un mouvement « exsangue », un « astre mort », « sans projet, ni idée ». « Le peu de militants qui restent ne savent plus où ils habitent, à quoi ils servent », notait-il. Il concluait ainsi : « Soit on tue l’organisation, soit on la refonde. » Macron lui a fait savoir qu’« une bonne partie de [son] constat [était] juste », même s’il ne partageait pas tant de sévérité. « Mais il est clair que le statu quo n’est plus durable », ajoutait-il.
Rien n’a été fait depuis. Le chef de l’Etat, qui déteste la politique partisane et les jeux d’appareil, même s’il se passionne pour la « popol », la politique politicienne, ne s’est jamais intéressé au mouvement. Ce président, qui centralise toutes les décisions, n’est d’ailleurs pas étranger aux difficultés de LRM. La faible incarnation, tant au parti qu’au gouvernement, est un choix volontaire de sa part : à défaut de s’appuyer sur des poids lourds, il reste la seule tête qui dépasse.
Au lendemain de l’échec aux régionales, beaucoup s’accordent à dire que la marque est devenue « mortifère » et qu’il est urgent d’en changer avant 2022. « Cette formidable trouvaille marketing a vieilli, regrette Gilles Le Gendre. On ne fait pas de la politique avec une agence de création de logo, même si le produit à vendre est formidable. » Stanislas Guerini, lui, est persuadé d’avoir « mangé son pain noir ». Il devait proposer, lundi 5 juillet, une liste pour un nouveau bureau exécutif, composée de poids lourds, dont des ministres ayant été au feu électoral, le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, l’ex-conseiller élyséen Stéphane Séjourné, ou encore les présidents de groupes LRM à l’Assemblée et au Sénat.
Si les instances du parti seront renouvelées fin juillet, le mandat du délégué général court jusqu’en décembre. Mais il semble acté, au sommet de l’Etat, qu’une élection à la tête du parti en pleine campagne présidentielle n’a pas de sens. L’affaire devra être tranchée avant, assure-t-on au QG.
Outil parmi d’autres pendant la campagne, le mouvement servira à tout le moins de base arrière logistique pour le candidat. Depuis le départ, LRM est avant tout un « trésor de guerre » pour 2022. Le parti bénéficie d’un budget annuel de 22 millions d’euros par an, dont 20 millions de dotations publiques et 1,5 million de donations privés, le parti ayant récupéré le réseau des donateurs de LR.
Econome de ses deniers, au grand dam des comités locaux, qui le jugent « radin », il s’est endetté à hauteur de 16 millions d’euros pour acheter son nouveau siège (34 millions), dans lequel les équipes s’installeront durant l’été : 2 800 mètres carrés dans le 8e arrondissement de Paris. Le bâtiment est divisé en deux parties, dont l’une pourra être louée en cas de déconvenue électorale en 2022.
Avant la présidentielle, la bande de la Planche a phosphoré des soirées entières dans la cuisine de l’appartement d’Adrien Taquet, autour d’une bouteille de rhum. Cinq ans plus tard, LRM s’apprête à déménager rue du Rocher. Ce sera celui de Sisyphe. Ou alors celui qui ferme le tombeau.