Construction bois, bioénergie, neutralité carbone… la forêt française sous pression
La demande de bois dans divers secteurs de l’économie est fortement relancée en raison des vertus écologiques dont est auréolé ce matériau. Quatrième superficie en Europe, le massif hexagonal peine toutefois à tirer son épingle du jeu tant la filière est désorganisée.
Par Marjorie CessacPublié le 04 juillet 2021 à 17h00, mis à jour hier à 11h34
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De l’air ambiant émane une odeur de résine. A l’intérieur du chantier, telles les pièces d’un grand puzzle, les panneaux blonds d’épicéa sont assemblés par des ouvriers. « On arrive à construire un étage en l’espace d’une semaine, alors qu’avant, avec le béton, il fallait compter un mois ! » , s’exclame Julien Pemezec, président du directoire de Woodeum, promoteur immobilier spécialisé dans le bois.
Casque sur la tête, l’entrepreneur est venu jeter un œil sur les travaux de cet immeuble en banlieue parisienne. « On peut sans conteste parler d’un vrai boom », dit dans un sourire ce centralien qui, dès 2014, a troqué sa carrière toute tracée chez Bouygues pour rejoindre ce pionnier de la construction bas carbone. « Les gens ont besoin de renouer avec la nature. Ils prennent de plus en plus conscience de l’impact écologique de leur habitat, qui, aujourd’hui, représente un tiers des émissions de gaz à effet de serre. »

Détrôné par l’acier, puis par le béton aux XIXe et XXe siècles, le bois, matériau écologique par excellence, revient en force au XXIe siècle. Un retour qui, pour la France, devrait a priori s’apparenter à une aubaine. Avec la quatrième superficie de forêts en Europe, et une grande variété d’essences − 136 environ contre vingt en Allemagne − l’Hexagone devrait pouvoir compter sur une filière florissante. Ce n’est pas le cas. Le secteur exporte encore trop son bois brut pour importer des produits transformés, des meubles aux charpentes et à la pâte à papier. Résultat, un déficit commercial abyssal qui atteint désormais 7 milliards d’euros.
D’innombrables rapports ont été écrits sur ce déséquilibre en lien avec « l’insuffisante intégration entre l’amont et l’aval, l’offre et la demande de bois », selon la dernière étude de la Cour de comptes datant de mai 2020. En témoignent les difficultés récurrentes de l’Office national des forêts, étranglé par sa dette et le malaise social
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En amont, en effet, la forêt hexagonale est encore peu « mobilisée ». Car détenue aux trois quarts par une myriade de propriétaires privés. Des héritiers, pour la plupart, qui vivent souvent loin de leurs futaies et n’ont pas forcément l’envie de les exploiter. Sans compter que ceux qui s’y adonnent ne parviennent pas toujours à écouler leurs merisiers, leurs frênes ou leurs hêtres, faute des scieries adaptées.
Alors qu’elles parsemaient les campagnes − elles étaient plus de 15 000 en 1964 − nombre de ces petites structures n’ont pas tenu le choc face à l’arrivée des meubles en Formica et du béton. « Les scieries de feuillus n’étaient pas assez compétitives, et les banques ne s’y sont pas intéressées », regrette Jean-Marie Ballu, ingénieur qui a fait toute sa carrière dans ce secteur. A l’instar des exploitations agricoles, elles se sont concentrées au point de n’être plus, aujourd’hui, que 1 250. Les plus résistantes ont souvent adopté la mode du résineux, plus économique.
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Ainsi, « faute d’avoir pu se faire par l’amont, l’intégration du secteur risque désormais d’être menée sans attendre par l’aval, avec l’arrivée de nouveaux entrants », observe Brice Lefranc, expert en bois forestier. Car le changement climatique impose désormais sa loi et projette en pleine lumière cette filière jusqu’alors très discrète.
A ce titre, l’emballement inédit de la demande alimentée par la reprise post-pandémie sonne comme un avertissement. « Il y a une tension sur l’approvisionnement et les prix car les Américains et les Asiatiques se fournissent en Europe et sont prêts à payer trois fois plus cher le bois », rappelle Maxime Baudrand, de l’association de promotion du bois Atlanbois.


De son côté, la législation devrait également exacerber la demande, par exemple, dans la construction. Dès janvier 2022, entrera en vigueur la « RE2020 », une réglementation visant à réduire l’empreinte carbone des bâtiments neufs et à mieux les adapter aux canicules. « Dans ce contexte, le bois, qui n’entre à hauteur que de 6 % en moyenne dans la construction, pourrait voir sa part de marché grimper autour de 20 à 30 % d’ici à 2030 », estime Luc Charmasson, président du comité stratégique de la filière bois. Des pronostics qui affolent déjà les majors du bâtiment. Comme le géant du béton Bouygues, qui a signé, en mai dernier, un accord avec Piveteaubois, scieur de résineux vendéen, faisant de lui son fournisseur privilégié.
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Et la construction n’est pas tout. Nombre d’industriels se précipitent également sur le secteur de la bioénergie. « Il est vrai que la production de chaleur renouvelable à partir de biomasse pour l’industrie et les collectivités doit être multipliée par deux d’ici à 2028 », concède Emilie Machefaux, chef du service bioéconomie à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, même si, selon elle, « tout ne pèsera pas sur la forêt. On utilisera aussi davantage de déchets de bois, de sciure, de sous-produits agricoles, etc. ». Car la critique monte du côté des scientifiques sur l’abattage d’arbres pour les besoins en chauffage et la pollution induite par ce mode de combustion.
D’autant que cette exploitation de la forêt ne peut se concevoir indépendamment des pressions induites par le dérèglement climatique. Tant au travers du rôle de puits de carbone naturel de cet écosystème que de régulateur du cycle de l’eau ou encore de la lutte contre l’érosion. A condition, toutefois, qu’elle soit en bonne santé. Ce qui n’est plus vraiment le cas.

« Mortalité forestière »
Dans son dernier rapport, publié le 30 juin, le Haut Conseil pour le climat révèle que, en dépit de leur superficie croissante, les forêts françaises enregistrent une diminution de leur capacité de stockage du CO2. « Les récoltes de bois ont fortement augmenté depuis 2015 dans plusieurs pays européens comme la France », souligne l’organisme chargé d’émettre des recommandations.
De surcroît, le réchauffement climatique augmente la fréquence des sécheresses, tempêtes, incendies, attaques de rongeurs qui affectent les arbres. En témoignent les ravages causés par les scolytes. Après avoir proliféré dans le Grand-Est, ces insectes xylophages se retrouvent désormais dans la quasi-totalité des forêts d’épicéas françaises. « Les crises sanitaires récentes ont aggravé cette mortalité forestière », confirme le rapport qui relate, qu’en 2020, « 3,3 millions de mètres cubes de bois ont été déclassés dans la région Grand-Est ». Ce qui engendre aussi bien des dommages pour les puits de carbone que pour l’usage du bois d’œuvre.
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Pressions économiques, pressions environnementales, « la filière va néanmoins s’adapter de manière rapide », assurait-on, plus que confiant, au sein de la Fédération nationale du bois (FNB), lors d’une conférence de presse en mai. Comprenez : « Elle absorbera la hausse de la demande. » Comment ? Grâce à l’investissement dans l’outil de production, la robotisation et l’autonomisation du pays en produits d’ingénierie. Une voie qui ne saurait cependant pas suffire. Au risque d’engendrer, dans un premier temps, un surcroît d’importations ou de plantations de résineux, lesquels représentent déjà neuf arbres sur dix plantés aujourd’hui
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« Au-delà de la question d’exploiter plus ou moins les forêts, qui fait évidemment débat, il y a surtout le comment », souligne Philippe Delacote, directeur de recherche à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), « si on coupe plus d’arbres mais que l’on replante des espèces diversifiées, dans une optique multifonctionnelle, ce n’est pas la même chose que si l’on exploite davantage et, qu’en plus, on ne cultive que du résineux sous prétexte que sa croissance est plus rapide et que c’est le bois le plus demandé ». Ce dernier schéma pourrait engendrer une acidification des sols, une moindre résilience à la crise climatique et de la biodiversité.
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Local et recyclage
« La France a besoin de grandes scieries mais elle se doit aussi d’être en mesure de traiter ses essences diverses et variées », insiste Antoine d’Amécourt, à l’instar de nombreux professionnels. Le patron de Fransylva, la fédération des forestiers privés de France, raconte que, dans les années 2000, faute d’avoir pu trouver des débouchés à ses charmes, bouleaux et acacias, il s’est lui-même lancé dans la création d’une scierie « tous bois ».
Après plusieurs années de recherche, nombre d’initiatives innovantes de ce type commencent à porter leurs fruits dans plusieurs régions. Dans les Hauts-de-France, des scieries se sont regroupées en vue de se spécialiser dans le peuplier. En Normandie, le groupe Manubois, filiale du groupe Lefebvre, se lance depuis peu dans les produits de construction en hêtre.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le secteur de la construction confronté à une pénurie inédite de matériaux
De leur côté, des fabricants de meubles privilégient la forêt locale et, surtout, le recyclage. « Nous n’avons pas de forêt mais aimerions bien en acheter », relève David Soulard, directeur général des Meubles Gautier, dont le siège se trouve en Vendée. L’entreprise a mis sur pied sa propre usine de transformation qui utilise, pour moitié, de la matière de meubles anciens recyclés auxquels sont adjoints des bois issus des forêts françaises. Une nécessité, d’autant que « certains de nos fournisseurs qui faisaient ce type de bois ont décidé de se lancer dans la bioénergie », ajoute-t-il en relatant un effet à la hausse sur les prix et les volumes.
Au Pays basque, Alki, fabricant de mobilier haut de gamme, affiche également sa prudence sur la ressource : des carrelets (pièce de bois de profil carré) issus des chênes locaux. « C’est un point de vigilance », explique Enaut Jolimon, son PDG, en précisant que « les acheteurs sont de plus en plus asiatiques, notamment sur le marché du parquet ».
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Les campagnes visant à limiter, voire interdire, les exportations de chênes français vers la Chine se multiplient. A ce titre, les grands industriels de la FNB souhaiteraient qu’un moratoire soit imposé sur ces ventes. « Ils ont peur de manquer de chêne à la rentrée si la reprise se confirmait, analyse Laurent Maréchaux, délégué général du syndicat des exploitants de la filière bois.
« C’est pourquoi nous avons proposé au ministère de l’agriculture d’organiser à partir de septembre ou octobre la vente publique de 100 000 m3 de chênes “bord de route” (l’abattage et le débardage sont à la charge de l’exploitant), soit un tiers de ce qui est normalement dévolu à la Chine », détaille-t-il. Il espérant que son syndicat, pour l’heure exclu des tours de table, sera de nouveau entendu.Lire aussi La France toujours en quête d’une véritable filière bois
De leur côté, certains propriétaires privés réclament une remise à plat des relations entre forestiers et industriels, plus de transparence et une revalorisation des prix de vente des chênes que les Chinois emportent plus cher grâce aux économies qu’ils font sur leurs coûts très inférieurs dans la transformation.
Ce bras de fer en dit long sur le dialogue de sourds qui règne au sein du secteur. « Il est grand temps que tout le monde se mette autour d’une table pour identifier les urgences, réfléchir à la façon d’orienter au mieux les politiques publiques »,conclut Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes au sein de l’ONG Canopée, si on ne fait pas cela, on passe à côté du sujet. » Un constat que chacun fait dans son coin pendant que les rapports alarmistes s’empilent. L’heure n’est pourtant plus aux inimitiés. Car la forêt brûle.
Crise de la filière bois: nouvelles coupes dans les effectifs de l’Office national des forêts
Très endetté, l’organisme qui gère les forêts publiques françaises voit sa marge de manœuvre de plus en plus contrainte.
Par Marjorie CessacPublié le 04 juillet 2021 à 17h00 https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/07/04/crise-de-la-filiere-bois-nouvelles-coupes-dans-les-effectifs-de-l-office-national-des-forets_6086962_3234.html
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« Cette fois, c’est le coup de grâce », pouvait-on entendre, vendredi 18 juin, en interne. Ce jour-là, la direction de l’Office national des forêts venait de dérouler le plan prévu par l’Etat pour l’organisme de gestion des forêts publiques françaises pour les cinq prochaines années. Avec, à la clé, de nouvelles suppressions d’emplois : près de 500 sur les 8 400 existants.
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Attendu avec impatience, ce nouveau contrat s’inscrit dans la continuité de l’affaiblissement de cet organisme, qui gère un quart de la forêt française et est en proie depuis des années au malaise social et aux difficultés économiques. En l’espace de vingt ans, il a perdu près de 40 % de ses effectifs. Et voit, chaque année, le plafond de sa lourde dette repoussé. Il devrait encore atteindre 481 millions d’euros en 2021 pour un budget global de 700 millions. Ce contrat vise à « stabiliser et donner des perspectives » à l’ONF, se défend-on au ministère de l’agriculture, qui table sur un retour à l’équilibre en 2025.
Taxer les communes forestières
Le gouvernement a par ailleurs consenti à lui verser, sur trois ans, 60 millions d’euros de subventions exceptionnelles en plus des 140 millions récurrentes chaque année. Un objectif cependant jugé « illusoire » en interne, où ces gestes sont qualifiés d’insuffisants. « Le seul moyen que l’Etat propose pour parvenir à l’équilibre consiste à augmenter les recettes des ventes de bois − mais on ne voit pas comment les cours peuvent augmenter −, ou encore d’accroître la contribution des communes forestières [qui tirent des revenus de l’exploitation du bois brut]», analyse Arnaud Metais, coordinateur du syndicat EFA-CGC
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Or, celles-ci ont souvent à pâtir de soucis budgétaires « en raison justement de la crise sur les résineux ». Cette dernière piste n’a d’ailleurs pas manqué de déclencher l’ire de la Fédération nationale des communes forestières. « On nous demande de ne pas vendre le bois cher à l’export pour essayer de vendre à nos entreprises nationales, on nous demande de contractualiser pour les approvisionner correctement, on nous demande des tas d’efforts et, de l’autre côté, on nous annonce qu’on va nous taxer de 10 millions de plus à la sortie », a déploré auprès de l’AFP, Dominique Jarlier, président de cette fédération. La crise est donc loin d’être soldée.