A Sciences Po Grenoble, « Mme D. » contre-attaque après le rapport de l’inspection générale
Accusée par l’inspection générale d’avoir « dramatisé la polémique » entre deux professeurs, Anne-Laure Amilhat Szary s’étonne de ne bénéficier d’aucun soutien après avoir reçu des menaces de mort.
Par Soazig Le NevéPublié le 02 juillet 2021 à 10h07 – Mis à jour le 02 juillet 2021 à 20h09
Temps de Lecture 5 min.

L’apaisement est encore loin, à Sciences Po Grenoble, deux mois après la publication du rapport de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (Igésr), commandé par la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal. Après la découverte, le 4 mars, sur les murs de l’Institut d’études politiques (IEP) d’affiches accusant de « fascisme » et d’« islamophobie » deux enseignants – diffusées sur les réseaux sociaux par des étudiants –, les inspecteurs généraux ont conduit une enquête, dont les conclusions, rendues le 8 mai, ont étonné Anne-Laure Amilhat Szary, l’une des protagonistes de l’affaire, appelée « Mme D. » dans le rapport.
Les faits *: Sciences Po Grenoble : enquête ouverte après des accusations d’islamophobie envers deux professeurs
Il faut revenir quelques mois en arrière pour comprendre comment on en est arrivé là. Le 7 décembre 2020, cette professeure de géographie, directrice de Pacte, un laboratoire du CNRS en sciences sociales rattaché à l’IEP et à l’université Grenoble-Alpes, publie un communiqué, tamponné du logo de l’université, pour prendre la défense d’une collègue historienne, membre de Pacte, qui est impliquée dans un violent échange de courriels avec un professeur d’allemand – dont le nom, Klaus Kinzler, sera placardé le 4 mars sur les murs de Sciences Po. En cause : le recours à la notion d’« islamophobie ». Alors que la chercheuse de Pacte justifie l’usage d’un « concept heuristique utilisé dans les sciences sociales », M. Kinzler récuse avec véhémence l’apposition du terme auprès des mots « racisme » et « antisémitisme » dans l’intitulé d’un débat prévu à l’IEP à l’occasion de la Semaine de l’égalité et de la lutte contre les discriminations.
Dans ce communiqué, la direction du laboratoire de recherche incrimine le professeur d’allemand et estime que « nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente ».
« Terrorisme intellectuel »
L’inspection générale reproche à « Mme D. » d’avoir « dramatisé la polémique en se plaçant sur le terrain d’une mise en cause de la recherche en sciences sociales » et d’avoir mis « l’ensemble des enseignants de l’IEP en situation de devoir choisir leur camp ». Elle préconise à son encontre une convocation disciplinaire à un entretien avec ses supérieurs (le président de l’université et le président du CNRS), en présence de la directrice de l’IEP, « pour lui rappeler solennellement le rôle qui est le sien en qualité de directrice de laboratoire, lequel ne l’autorise ni à signer un communiqué par délégation du président de l’université ni à s’immiscer dans la gestion des ressources humaines de l’IEP ». En guise de sanction, une « notification écrite à l’intéressée des fautes qu’elle a commises dans cette lamentable affaire sera versée à son dossier administratif », tacle le rapport.
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Les inspecteurs ajoutent que ce « communiqué » de Pacte « a donné une dimension inespérée » à l’organisation étudiante de l’IEP, l’Union syndicale, en lui permettant « d’utiliser la renommée de ce laboratoire réputé pour développer, à partir du 9 janvier 2021, une campagne d’accusations d’islamophobie sur les réseaux sociaux » à l’encontre de Klaus Kinzler et d’un autre enseignant, Vincent Tournier, chargé d’un cours sur l’islam.
Sur les réseaux sociaux, Anne-Laure Amilhat Szary fait face à un déferlement de haine lorsque certains médias relatent « l’affaire », voyant dans Sciences Po Grenoble une incarnation de « l’islamo-gauchisme » sur lequel Frédérique Vidal veut lancer une « enquête ». Le paroxysme est atteint sur CNews, le 9 mars, lorsque l’animateur Pascal Praud déclare voir en la chercheuse « le terrorisme intellectuel qui existe dans l’université ».
A ses côtés en plateau, Klaus Kinzler est venu témoigner de sa vision des faits. A l’évocation d’Anne-Laure Amilhat Szary, il décrit « un grand chercheur directeur de laboratoire de recherche [qui] se met en dehors de la science ». « Il ne comprend même pas, c’est une femme d’ailleurs, elle ne comprend même pas ce que c’est, la science », lâche le professeur d’allemand. Le lendemain de l’émission, la directrice de Pacte demande à bénéficier d’une protection fonctionnelle qui lui sera aussitôt accordée par sa tutelle, le président de l’université Grenoble-Alpes.
Le 15 avril, elle porte plainte pour « diffamation », « diffamation à caractère sexiste » contre Pascal Praud et Klaus Kinzler, « cyberharcèlement » et « menace de mort », devant le parquet de Paris. « D’aucuns n’ont pas craint de la dénoncer comme ayant été à l’origine de cette affaire. Cela est évidemment faux », affirme dans un communiqué son avocat, Me Raphaël Kempf.
La mission d’inspection recommande aussi un rappel à leurs obligations de fonctionnaires à la professeure d’histoire et à Klaus Kinzler, tout nouveau manquement de la part de ce dernier engageant des poursuites disciplinaires. « On se retrouve avec des agressés et des agresseurs renvoyés aux mêmes types de sanctions, c’est très problématique », commente aujourd’hui Anne-Laure Amilhat Szary, qui se demande pourquoi « le rapport ne couvre aucun des faits postérieurs au 4 mars, malgré leur gravité ». Elle regrette l’absence de prise de position publique des trois tutelles responsables du laboratoire – l’université, le CNRS et l’IEP. « La ministre a publiquement manifesté son indignation et son soutien quand le nom de mes collègues a été affiché, mais n’a pas réagi quand j’ai été à mon tour dangereusement menacée », constate la chercheuse.
« Grand silence » du CNRS
A l’issue d’un « entretien solennel » qui a eu lieu vendredi 18 juin, le président de l’université Grenoble-Alpes, Yassine Lakhnech, n’aurait pas prévu – comme souhaité par l’Igésr – d’inscrire au dossier administratif de Mme Amilhat Szary la notification écrite qui lui a été remise. « Le président de l’université s’est engagé à ne pas verser cette lettre à son dossier administratif », précise un des délégués de la CGT de l’université ayant accompagné la directrice de Pacte. Pour le syndicaliste, le rapport d’inspection est lacunaire en ne faisant pas mention des menaces de mort et insultes qu’a subies Mme Amilhat Szary. « Je suis moi-même témoin de cette parole décomplexée, raciste, y compris dans le milieu de la recherche. Ces propos n’auraient jamais été tenus il y a deux ou trois ans », complète Pierre Giroux, secrétaire régional du syndicat CGT du CNRS. Il regrette que Mme Vidal ait pu « encourager ce mouvement en affichant une volonté autre que celle de l’apaisement ».
Afin de clore l’affaire, plusieurs dizaines de directeurs de laboratoire ont appelé le président du CNRS à prendre publiquement position, au-delà du soutien individuel qu’il a témoigné au cours des derniers mois à Mme Amilhat Szary. « Nous sommes profondément choqués de l’absence de soutien institutionnel public, quand une directrice est menacée de mort et cible d’attaques racistes et antisémites dans l’exercice de ses fonctions », ont-ils écrit dans un communiqué lu à la tribune, le 22 juin, interpellant Antoine Petit, le président du CNRS, lors d’une réunion de l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS.
« Ce grand silence est problématique, car l’institution a l’air de renvoyer dos à dos les protagonistes, s’alarme une participante. Résumer la situation à une opposition entre deux points de vue serait très grave. Il s’agit de rappeler qu’une simple opinion ne vaut pas les résultats d’une recherche. Et ça, il faut que le président du CNRS aille le dire sur les plateaux TV ! »
Signe du caractère extrêmement sensible du sujet, ni Yassine Lakhnech, ni la directrice de l’IEP, Sabine Saurugger, ni Antoine Petit n’ont donné suite à nos sollicitations d’entretien.
Sciences Po Grenoble : enquête ouverte après des accusations d’islamophobie envers deux professeurs
Les noms de deux enseignants ont été placardés à l’entrée de l’établissement sur des affiches les accusant de fascisme et d’islamophobie.
Par Soazig Le NevéPublié le 08 mars 2021 à 03h59 – Mis à jour le 08 mars 2021 à 22h50
Temps de Lecture 4 min.

C’est désormais aux services de police mais aussi à l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche de faire la lumière sur le déroulement des faits ayant conduit, jeudi 4 mars, des étudiants à placarder sur le mur d’entrée de Sciences Po Grenoble, comme l’a révélé Le Figaro, les noms de deux professeurs accolés à cette phrase : « Des fascistes dans nos amphis. L’islamophobie tue. »
Le procureur de Grenoble, Eric Vaillant, a ordonné l’ouverture d’une enquête, dimanche 7 mars, pour « injure publique » et pour « dégradation », après que la direction de l’Institut d’études politiques (IEP) a fait un signalement au parquet vendredi. De son côté, la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal a diligenté, dimanche, une mission d’inspection et « dénoncé ces tentatives de pression et d’intimidation qui viennent troubler les missions de l’établissement ». Les deux enseignant ont même été placés sous protection, a annoncé le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, lundi.
Pour comprendre l’affaire, il faut remonter au 30 novembre 2020. Comme chaque année à l’IEP, enseignants et étudiants organisent une semaine de débats sur le thème de l’égalité. Un professeur d’allemand, Klaus K., s’inscrit dans le groupe de travail « Racisme, islamophobie, antisémitisme » sans cacher qu’il souhaite revenir sur cet intitulé, se disant « assez intrigué par l’alignement révélateur de ces trois concepts dont l’un ne devrait certainement pas y figurer ».
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En cause : le mot « islamophobie », dont « on peut discuter si ce terme a un vrai sens ou s’il n’est pas simplement l’arme de propagande d’extrémistes plus intelligents que nous », expose-t-il dans un mail envoyé au groupe dont Le Mondea eu copie. Il conclut alors : « Ma contribution risque de ne pas plaire à tout le monde, mais le consensus, me dis-je, ne doit pas être notre objectif. Au contraire. L’intérêt d’une “semaine de l’égalité” n’est pas l’égalité des arguments et des opinions mais le débat entre citoyens égaux. »
C’est le début d’un long échange de mails entre ce professeur d’allemand et une enseignante-chercheuse en histoire, Mme M., qui est en désaccord avec lui, et estime que l’islamophobie est « un concept heuristique utilisé dans les sciences sociales » pour « désigner des préjugés et des discriminations liées à l’appartenance, réelle ou fantasmée, à la religion musulmane ».
« C’était elle la scientifique »
« Le confinement nous obligeait à travailler à distance, ce qui fait que j’en étais réduit à écrire des mails sans jamais avoir vu aucun membre du groupe », rapporte au Monde Klaus K. Aucun des huit étudiants ne prend contact avec lui « mais ils communiquaient ensemble pour préparer l’atelier et avec ma collègue enseignante », croit-il savoir.
La tension monte d’un cran le 1er décembre 2020 lorsque le professeur d’allemand reçoit le soutien d’un collègue, Vincent T., par ailleurs chargé d’un cours optionnel sur l’islam. Il écrit à son tour au groupe de travail pour partager son « effarement » de découvrir « à quel point des universitaires sont enfoncés dans le militantisme et l’idéologie ».
Le « tournant », selon Klaus K., viendra quelques jours plus tard, le 7 décembre, lorsque le laboratoire de recherche Pacte, auquel appartient l’enseignante d’histoire, publie un communiqué lui apportant « son plein soutien ». « Nier, au nom d’une opinion personnelle, la validité des résultats scientifiques d’une collègue et de tout le champ auquel elle appartient, constitue une forme de harcèlement et une atteinte morale violente », écrit Anne-Laure Amilhat Szary, la directrice du laboratoire.
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« Pour moi l’affaire était close, reprend Klaus K. J’ai trente-cinq ans de métier et je n’allais pas faire une dépression pour cela, mais en voyant ce communiqué qui rendait public notre différend, j’ai été très mécontent et je m’en suis ouvert à la direction. C’était elle la scientifique, moi je n’y connaissais rien, je n’étais que le petit prof d’allemand. » Il dénonce une « campagne de diffamation et finalement de haine de plus en plus violente » à son encontre et prend à partie les dirigeants de l’IEP : « Est-ce cela, la “culture du débat” de Sciences Po Grenoble ? »
De son côté, l’enseignante d’histoire contacte aussi la direction, avançant que « si une liberté académique a été attaquée, c’est la [s]ienne et pas celle de [s]es collègues ». Elle ajoute avoir accepté, sur demande de la chargée de mission vie associative de l’établissement, de retirer le mot « islamophobie » du titre de la journée, qui a finalement eu lieu le 26 janvier.
Une initiative « maladroite et dangereuse »
Quant à Vincent T., également visé par l’affichage sauvage à cause du soutien qu’il a manifesté à Klaus K., il a fait l’objet d’un appel sur Facebook, le 22 février, lancé par l’Union syndicale (US), issu d’une scission avec l’UNEF. Sans dévoiler le nom de l’enseignant, le syndicat s’y enquérait d’éventuels « propos problématiques » lors du cours « Islam et musulmans dans la France contemporaine ».
L’US explique notamment qu’il souhaite faire « retirer » cet enseignement « des maquettes pédagogiques pour l’année prochaine si, lors de ce cours, des propos islamophobes y étaient dispensés comme scientifiques ». En réaction, dans un courriel, Vincent T. a demandé aux étudiants appartenant au syndicat « de quitter immédiatement [ses] cours et de ne jamais y remettre les pieds ». Une injonction qui a fait l’objet quelques jours plus tard d’une plainte pour « discrimination syndicale », classée sans suite par le procureur de Grenoble dimanche.
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L’UNEF, dont la branche grenobloise a relayé sur les réseaux sociaux les affiches placardées à l’entrée de l’IEP, a reconnu dimanche dans un communiqué une initiative « maladroite et dangereuse », réaffirmant « son opposition à toute haine, à tout lynchage public et son attachement à la liberté d’expression ». Klaus K. et Vincent T. ont demandé à bénéficier d’une protection fonctionnelle auprès de la direction, laquelle n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Dans un communiqué publié lundi 8 mars, Sciences Po Grenoble « condamne avec la plus grande fermeté cette action qui met en danger l’ensemble de ses étudiants et personnels » et rappelle que « garantir les libertés académiques est une exigence non négociable ». « La bonne réalisation des missions de Sciences Po Grenoble s’appuie sur le respect de l’opinion d’autrui et sur un attachement sans faille aux valeurs de dialogue, de bienveillance mutuelle et d’altérité », conclut-il.
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