Automobile : le moteur électrique, synonyme de pertes d’emplois ? Les pistes pour une « transition juste »
Un rapport de la Fondation Nicolas Hulot et de la CFDT-Métallurgie présente des scénarios pour que la sortie du thermique ne signe pas la mort de la filière en France.
Par Aline Leclerc et Stéphane MandardPublié le 30 juin 2021 à 00h00, mis à jour hier à 09h47
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La poursuite des objectifs climatiques et la fin programmée des véhicules thermiques (diesel et essence) signent-elles la mort de l’industrie automobile en France ? Dans un rapport publié mercredi 30 juin, la Fondation Nicolas-Hulot (FNH) et la CFDT-Métallurgie veulent croire que le déclin n’est pas inéluctable. A une condition : que la France accélère la transition écologique comme sociale du secteur.
« La question écologique n’est pas l’ennemie de la question sociale », a martelé Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, lors de la présentation du rapport, la veille de sa publication. Fruit d’un long travail de concertation entre la FNH et la CFDT-Métallurgie, et de l’expertise du cabinet d’étude Syndex, le rapport part d’un constat : l’industrie automobile est le secteur qui, en France, détruit le plus d’emplois.
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En dix ans, la filière en a perdu 100 000. En cause, « les arbitrages internationaux des grands donneurs d’ordre du secteur : délocalisations, approvisionnement dans les pays à bas coût et abandon de la production des petits modèles ». Et une absence de stratégie industrielle coordonnée au niveau européen, incapable de mettre un terme aux pratiques de dumping social qui alimentent les délocalisations à l’intérieur même de l’Union européenne.
100 000 emplois menacés
La décarbonation du secteur constitue un risque social supplémentaire. Le gouvernement a fixé à 2040 la fin de la vente des véhicules diesel et essence neufs pour atteindre l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Mais, à l’échelon européen, on s’oriente vers une sortie du thermique dès 2035.
Or, la fabrication des moteurs électriques requiert 60 % de main-d’œuvre en moins qu’un diesel et 40 % en moins qu’un essence, rappelle le rapport. Avec l’accélération de l’électrification du parc automobile, 10 000 emplois sont menacés dans la seule filière moteur dans les cinq prochaines années et 16 000 d’ici à 2030. Pour l’ensemble du secteur automobile, si la dynamique reste inchangée, ce sont 100 000 emplois qui pourraient disparaître d’ici à 2035, selon les projections de l’Observatoire de la métallurgie.
Selon le rapport, l’absence « d’éco-socio-conditionnalités » aux aides distribuées en 2020 a constitué « une erreur politique majeure »
Comment, alors, inverser la tendance ? Le rapport se pose la question pour la filière moteur et ses 85 000 emplois (57 000 hors intérims et salariés rattachés). La FNH, la CFDT et Syndex ont élaboré quatre scénarios à l’horizon 2050. Ils montrent qu’il faut anticiper et accélérer, car la poursuite de la politique de relance mise en place par le gouvernement ne suffit pas : l’absence « d’éco-socio-conditionnalités » aux aides distribuées en 2020 a constitué « une erreur politique majeure », assènent-ils. Une occasion manquée d’impulser la « transition juste » qu’ils appellent de leurs vœux. Aucune obligation n’a été donnée aux constructeurs de maintenir l’emploi en France.
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Le plan automobile manque aussi d’ambition, pointe le rapport. Lancé en mai 2020, il vise un million de véhicules « propres » (électriques ou hybrides) en 2025. Deux fois moins qu’en Allemagne. La France a, par ailleurs, pris du retard sur la production de batteries : seules deux « gigafactories » sont actées en France, contre huit outre-Rhin. Hasard du calendrier, le président de la République était à Douai (Pas-de-Calais) lundi pour présenter l’un de ces projets, celui du chinois Envision : un investissement de 2 milliards d’euros, qui pourrait se traduire par 1 000 créations d’emplois d’ici à 2024 et jusqu’à 2 500 en 2030.
Conditionner les aides publiques
Le scénario de « transition juste » permettrait, selon la FNH et la CFDT, de concilier enjeux sociaux et environnementaux, en passant par davantage de « sobriété ». Sobriété de la production d’abord, avec le développement des activités de recyclage de véhicules et de batteries (jusqu’à 9 000 emplois créés à l’horizon 2030-2035) ou du rétrofit (transformer un moteur thermique en électrique, jusqu’à 5 725 nouveaux emplois). Sobriété des véhicules, ensuite, moins consommateurs en énergie et en matériaux. Sobriété, enfin, des usages, avec le soutien au déploiement des flottes de véhicules partagés.
Cette stratégie d’une vaste restructuration de l’appareil productif français autour de « l’électromobilité » permettrait de produire 2,3 millions de moteurs, d’en assembler 2 millions et de produire environ 100 gigawattheures (GWh) de batteries d’ici à 2030. Ce serait 33 % d’emplois supplémentaires en 2050 dans la filière moteur comparés à la poursuite des politiques actuelles… Si et seulement si les constructeurs localisent toutes ces activités en France. Ce qu’il faudrait pousser en conditionnant les aides publiques. Ce plan pourrait aussi être soutenu par la commande publique, grâce à la mise en place d’un « Buy Sustainable Act »(une loi encourageant les achats « durables »).
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Autre condition : accélérer le calendrier de sortie du thermique avec une fin de la production des véhicules essence et diesel dès 2030 et des hybrides en 2035. Et placer ainsi la France sur la bonne trajectoire pour atteindre la neutralité carbone dans les transports à l’horizon 2050.
« Effet ciseau »
A court terme, ce scénario n’éviterait cependant pas les pertes d’emploi. La décarbonation du secteur s’accompagne d’un « effet ciseau » : les destructions d’emplois seront plus rapides que les créations. D’où l’enjeu majeur de l’accompagnement des salariés, en termes de formation et de reconversion. Un coût, non chiffré dans l’étude, mais qui pourrait être amorti par des fonds européens ou un fonds spécial, comme en Allemagne.
Ces bouleversements seront d’autant mieux acceptés qu’ils auront été anticipés en concertation avec tous les acteurs, dans les entreprises et les territoires. La FNH et la CFDT plaident ainsi pour l’organisation rapide d’Etats généraux de l’automobile et une participation accrue des salariés aux conseils d’administration.
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« Si cette transition ne se fait pas à hauteur de femme et d’homme, nous aurons un problème démocratique. Nous avons besoin de faire avec les travailleurs, pas à leur place », prévient M. Berger. « Au gouvernement, j’ai appris que ce qui faisait défaut aux politiques publiques ce n’était pas la volonté mais la méthode, témoigne l’ex-ministre de la transition écologique Nicolas Hulot. Avec ce rapport, on ouvre un chemin. C’est une démarche constructive et positive, on souhaiterait que le gouvernement s’en empare. »