Le déshonneur du parti social démocrate Danois

Carsten Jensen : « Le Danemark, laboratoire politique d’une Europe isolationniste et déchirée »

TRIBUNE

Carsten Jensen

Ecrivain et journaliste danois

Pour récupérer les voix des électeurs ouvriers séduits par l’extrême droite, le Parti social-démocrate danois a repris le même discours sur la politique migratoire, affirme l’écrivain et journaliste danois, dans une tribune au « Monde ». Au risque d’ébranler un peu plus l’Union européenne.

Publié le 29 juin 2021 à 18h34 – Mis à jour le 30 juin 2021 à 09h33    Temps de Lecture 8 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/29/carsten-jensen-le-danemark-laboratoire-politique-d-une-europe-isolationniste-et-dechiree_6086248_3232.html

Tribune. Depuis des décennies, le Danemark est souvent considéré comme un laboratoire politique. Dans les années 1990, il devait cette réputation au Parti populaire danois [Dansk Folkeparti, DF], le premier parti nationaliste d’Europe à s’être opposé à l’immigration tout en protégeant cet Etat-providence qui avait fait du Danemark un modèle à l’échelle internationale. Le secret du succès de ce parti populiste n’était pas seulement dû à l’idée d’un Danemark pour les Danois mais à celle, plus percutante encore, que l’Etat-providence danois ne devrait bénéficier qu’aux Danois de souche. Il n’y avait pas qu’à la frontière qu’il fallait refouler les étrangers, mais aussi à la porte des hôpitaux.A

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Le Danemark est à nouveau, aujourd’hui, un laboratoire politique et, si l’histoire semble différente, elle est en réalité la même. Le Parti social-démocrate danois [Social-démocratie, SD] est soudain devenu le parti de gauche le plus viable d’une Europe où le socialisme semble être partout en crise. En cas d’élections aujourd’hui, ce parti, au pouvoir depuis deux ans, l’emporterait largement, avec 30 % des suffrages [selon les sondages], un score qu’il n’a pas atteint depuis 1998.

La social-démocratie danoise aurait-elle trouvé la clé du succès ? Les démocraties sociales européennes, profondément en crise, doivent-elles voir en elle un modèle de réussite ?

Si vous lui posez la question, elle répondra par un oui franc et massif. Sa recette ? Elle n’est autre que celle du Parti populaire danois : zéro migrant et une ligne de conduite dure et intransigeante envers l’immigration.

Solide tradition populaire

L’Etat-providence danois, salué unanimement à l’international par des politiques tels que Bernie Sanders ou le politologue américain Francis Fukuyama, est né du mouvement ouvrier. La social-démocratie, architecte de l’Etat-providence, aura marqué la plus grande partie du XXe siècle, tant par sa domination politique que culturelle. Son déclin date des années 1970. Après une brève renaissance dans les années 1990, le parti traversa une longue série de crises. Mais, alors qu’elle n’a été au pouvoir que six ans depuis le début du siècle, la social-démocratie à la danoise semble entrer à nouveau dans une ère de grandeur.

La dernière fois qu’il fut dans la majorité, entre 2011 et 2015, le parti vécut une période difficile. Quatre années fatales qui aboutirent à un retentissant échec électoral et à une avancée spectaculaire du Parti populaire danois. A l’époque, le sujet n’était pas la politique d’immigration, mais l’Etat-providence. Helle Thorning-Schmidt [première ministre de 2011 à 2015], qui manquait d’expérience politique, avait décrété que l’Etat-providence était mort et qu’il avait été remplacé par un prétendu Etat libéral, centré sur la globalisation et soumis à la loi du marché mondial. Les allocations-chômage avaient été réduites de manière drastique, l’entreprise énergétique publique Dong avait été vendue à d’éminents groupes financiers tels que Goldman Sachs, avec, pour résultat, une montée fulgurante de l’extrême droite, qui apparaissait brusquement comme le dernier sauveur de l’Etat-providence à être encore digne de crédibilité.

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Les stratèges de la social-démocratie en tirèrent deux conclusions : il fallait éliminer le terme d’Etat libéral du vocabulaire politique et renouer avec les valeurs traditionnelles du parti. Mette Frederiksen, la nouvelle chef du gouvernement, venait d’une famille d’ouvriers encartée depuis des générations et semblait incarner une solide tradition populaire qui, dans son expression, faisait également état d’une certaine aversion pour les migrants. Leur bilan des trois défaites électorales successives essuyées au cours du nouveau millénaire était le suivant : pour aller rechercher les voix ouvrières récupérées par l’extrême droite, les authentiques sociaux-démocrates devaient se mettre à parler comme l’extrême droite.

Trahison

Les élections de 2019 surprirent tout le monde politique. A la suite des grèves des élèves et des manifestations des jeunes générations, le climat était tout à coup devenu le sujet prédominant. Mette Frederiksen vint habilement se placer en première ligne des protestations et, sous la pression de la jeunesse, même les climatosceptiques déclarés de l’extrême droite danoise adhérèrent au tout nouveau et ambitieux programme de la majorité parlementaire : une réduction de 70 % des émissions de CO2 avant 2030.

Depuis, ces promesses se sont révélées pure rhétorique. Les petits pas ont remplacé les grandes déclarations. Aucune taxe carbone n’a jamais été mise en place. L’extraction de pétrole dans la zone danoise en mer du Nord ne cessera qu’en 2050. L’agriculture, particulièrement polluante au Danemark, n’a fait l’objet d’aucune restriction significative. On a misé, à la place, sur de nouvelles inventions technologiques, supposées aider à atteindre les objectifs juste avant l’échéance de 2030.

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La question des migrants n’a pas joué de rôle particulier dans les élections de 2019. Cependant, les partis à droite et à gauche du centre, qui défendaient une politique plus ouverte, avancèrent nettement dans les suffrages, tandis que le Parti populaire danois s’effondrait, en perdant 60 % de voix. Les sociaux-démocrates analysèrent cette déroute du parti populiste comme une victoire de leur approche conflictuelle du sujet de l’immigration. L’idée que la population danoise puisse être fatiguée du permanent harcèlement subi par les minorités ethniques vivant dans le pays ne les effleura pas une seconde. Ces anciens membres de l’Internationale socialiste décidèrent tout bonnement de devenir les dignes héritiers de l’extrême droite en déroute.

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Alors que, pour des raisons évidentes, personne ne parle à haute voix de la trahison du gouvernement en ce qui concerne sa politique environnementale, les migrants sont désormais au centre des débats. Entre 2017 et 2020, le Danemark n’a pas accueilli un seul migrant dans les quotas préconisés par l’ONU, alors que les recommandations des Nations unies contenues dans le programme des quotas étaient de 500 réfugiés par an.

Pour comparer, la Norvège, qui a même eu un gouvernement d’extrême droite et dont la population est inférieure à celle du Danemark [5,3 millions contre 5,8 millions d’habitants], accueille 3 000 réfugiés chaque année. En 2020, le Danemark en a accueilli 30. En 2021, il est question de recevoir 200 réfugiés dans les quotas, principalement des chrétiens venant de camps de rétention au Rwanda.

Centres de rétention

Un signal envoyé aux potentiels réfugiés des populations musulmanes martyrisées du Moyen-Orient ? Selon une loi récemment votée, c’est également dans les camps rwandais que les futurs demandeurs d’asile au Danemark seront retenus. La ministre de l’immigration et le ministre de la coopération pour le développement se sont d’ores et déjà rendus dans ce pays qui, on s’en souvient, fut le théâtre d’un génocide bestial dans les années 1990 et qui, depuis, s’encombre peu des droits de l’homme. Et voilà que nos ministres danois prônent, sans complexe, la communauté d’intérêts existant entre les deux pays.

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Depuis 2015, les demandeurs d’asile n’ont obtenu que des permis de séjour provisoires. C’est pourquoi le Danemark prévoit, à présent, de renvoyer 500 réfugiés syriens dans la région de Damas. Jugeant que leurs informations avaient été manipulées, les experts ayant rédigé les rapports invoqués par le gouvernement ont tous, à l’exception d’un seul – un général syrien –, pris leurs distances avec cette décision et déconseillé, avec force, ces rapatriements. Il y a 35 000 réfugiés syriens au Danemark et, après les premiers 500, beaucoup d’autres suivront, à mesure que le gouvernement déclarera diverses régions comme « sûres », en s’appuyant sur divers rapports sujets à caution.

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Si les Syriens refusent de rentrer chez eux, ce sont les centres de rétention qui les attendent. Des camps comparables à des prisons, dans lesquels les expulsés seront condamnés pour une durée indéterminée à une inaction délétère, un genre de supplice psychologique de la goutte d’eau, jusqu’à ce qu’ils craquent et acceptent un retour à la case départ, probablement au péril de leur vie. Les familles avec enfants ne seront pas épargnées par ce traitement.

Depuis la fin du mois de mai, Rihab Kassem, 66 ans, manifeste sur la place du Parlement, en compagnie d’autres Syriens menacés d’expulsion. Plusieurs d’entre eux sont en grève de la faim. Les enfants et petits-enfants de Rihab Kassem ont pour l’instant l’autorisation de rester au Danemark, alors qu’elle, qui souffre pourtant de problèmes respiratoires après une attaque au gaz sarin, est forcée de retourner dans un pays où elle sera sans doute condamnée à vivre dans la rue.

Stratégie à long terme

La décision de renvoyer les Syriens chez eux a déclenché des mouvements de protestation dans 26 villes danoises, y compris dans les rangs des sociaux-démocrates. Mais le parti revendique de sacrifier un certain nombre de droits humains au nom des bénéfices électoraux qu’il pourra en retirer. L’idée que l’actuelle popularité de la social-démocratie pourrait être mise au compte de l’excellente gestion de la crise sanitaire par Mette Frederiksen n’a pas effleuré la direction du parti. La peur de la pandémie est un phénomène ponctuel qui ne peut pas être pris en compte dans une stratégie à long terme. Contrairement à la peur de l’immigration.

« Les bouchons d’oreilles sont devenus l’accessoire préféré du gouvernement danois lorsqu’il s’agit de politique migratoire »

Le Danemark est le seul pays d’Europe à mener cette politique. Diplomates européens et politiciens s’offusquent. Les journalistes publient des articles scandalisés partout en Europe. Mais ce serait une erreur de penser qu’une mauvaise réputation dérange les sociaux-démocrates. « Responsabilité internationale », « convention » et « droits de l’homme » sont déjà des gros mots dans le langage politique danois. Aux yeux du Parti social-démocrate, toute critique venant de l’étranger ne peut que conforter sa position auprès des électeurs d’extrême droite qui votaient jadis pour le Parti populaire danois. Les bouchons d’oreilles sont devenus l’accessoire préféré du gouvernement danois lorsqu’il s’agit de politique migratoire.

Et au fait, qui sont ces voix ouvrières tellement prisées que courtisent à la fois la social-démocratie et l’extrême droite ? Les sondages auprès des électeurs montrent qu’il s’agit principalement de travailleurs non spécialisés, âgés, demeurant en région. C’est à leur vision du monde et de l’humanité qu’il convient de s’adresser. Les jeunes citadins et la classe moyenne éduquée qui, historiquement, formaient également la base du parti, ont été abandonnés dans une optique à court terme de soif de pouvoir, une quête dans laquelle se confondent fatalement la fin et les moyens.

Le Danemark redevient bien un laboratoire politique, celui d’une Europe où l’union n’existera plus. Celui d’une Europe isolationniste et déchirée qui aura perdu tout sens politique. Mettre le Danemark en premier signifie mettre l’Europe en dernier.

Traduit du danois par Caroline Berg.

Carsten Jensen est un écrivain voyageur et un journaliste danois dont les ouvrages ont reçu de nombreux prix au Danemark. Plusieurs de ses livres sont traduits en français, dont Nous, les noyés (Libella-Maren Sell, 2010), Le Dernier Voyage (Libella-Maren Sell, 2014), La Première Pierre (Phébus, 2017).

Carsten Jensen

(Ecrivain et journaliste danois)

*Défense de l’Etat-providence et rejet de l’immigration : la recette ultra-droitière de la gauche danoise

Par  Anne-Françoise Hivert

Publié le 25 juin 2021 à 16h30 – Mis à jour le 27 juin 2021 à 06h31

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/06/25/defense-de-l-etat-providence-et-rejet-de-l-immigration-la-recette-ultra-droitiere-de-la-gauche-danoise_6085713_4500055.html

REPORTAGE

Revers électoraux et montée de l’extrême droite ont convaincu le parti social-démocrate danois d’adopter des mesures très dures en matière d’immigration et d’intégration. Validé par les urnes, ce virage assumé suscite un mélange d’attirance et de répulsion au sein des sociaux-démocrates européens.

Quand on l’a appelé pour fixer un rendez-vous, Paw Ostergaard Jensen a proposé de le retrouver chez lui, à Albertslund. « Là où tout a commencé », a-t-il lâché, avant d’ajouter : « Vous verrez, il n’y a pas beaucoup de noms danois sur les boîtes aux lettres. » Depuis la gare centrale de Copenhague, il faut compter dix-neuf minutes en train pour rejoindre cette commune de 27 000 habitants, à l’ouest de la capitale danoise : une banlieue-dortoir, comme il en existe des centaines en Scandinavie, faite de barres d’immeubles et de petites maisons mitoyennes, bâties à la hâte dans les années 1960 et 1970, pour héberger les ouvriers qui convergeaient vers les grandes villes.

C’est là aussi que sont venus vivre les travailleurs immigrés, recrutés par les entreprises pour combler le manque de main-d’œuvre. Originaires de Turquie, du Pakistan, de Yougoslavie ou du Maroc, les premiers sont arrivés à Albertslund en 1967. Puis ils ont fait venir leurs familles. Peintre en bâtiment, Paw Ostergaard Jensen y habite depuis le début des années 1990. A l’époque, les maires sociaux-démocrates des communes de l’ouest de Copenhague commencent à parler des difficultés d’intégration. « Mais les leaders du parti ne vivaient pas dans nos quartiers. Ils n’ont pas écouté », regrette Paw.

La liste officielle des ghettos

Lui a rejoint le parti en 2001, après la première d’une longue série de défaites des sociaux-démocrates aux législatives. Depuis huit ans, il préside le comité des affaires sociales à la mairie. A Albertslund, près de deux tiers du parc immobilier est constitué de logements HLM. « Mais aucun quartier ne figure sur la liste officielle des ghettos », se félicite-t-il.

Cette liste, établie par le ministère des transports depuis 2010, recense (et qualifie de « ghettos ») les quartiers HLM de plus de 1 000 habitants dont au moins 50 % de la population est née à l’étranger ou de parents étrangers et qui cochent au moins deux critères « négatifs » en matière de taux de chômage, de nombre de délits, de niveau d’éducation et de revenu des habitants.

June 13-14 2021. Albertslund Municipality, 18km west of Copenhagen.Paw Østergaard Jensen is a house painter and social affairs assistant and defends government policy. He is a member of the Social Democratic party. He has been photographed at City Hall in Albertslund. Reportage from Albertslund, Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. Albertslund is a historic district of immigration; social democratic stronghold. Charlotte de la Fuente for M le magazine du Monde.

Pour y échapper, la mairie d’Albertslund fait en sorte de mélanger les locataires. Les enfants de parents nés à l’étranger sont dispersés dans les écoles de la ville. Mais ce n’est pas suffisant, estime Paw. Il mentionne sa voisine du dessous, une « dame charmante », d’origine kurde, arrivée il y a quarante ans, qui ne parle toujours pas danois. Il montre les affiches en plusieurs langues qu’il a fallu coller dans les cages d’escalier, au début de la pandémie, pour être sûr que tout le monde comprenne les recommandations.

Il évoque aussi les associations culturelles turques ou pakistanaises qui ne viennent pas lorsque la mairie les invite pour une journée citoyenne. Et puis, il parle de la concurrence sur le marché du travail, des entreprises qui en profitent pour presser les salaires, accélérer les cadences. Pour lui, une seule solution : « Il faut arrêter d’accueillir des réfugiés et des immigrés et intégrer les gens qui sont déjà là. » 

Record de popularité

Longtemps, quand Paw Ostergaard Jensen osait exprimer cette position tout haut, il était étiqueté « de droite », voire accusé d’être « raciste ». Les temps ont changé : las de perdre les élections, les leaders du parti social-démocrate (Social-démocratie, SD) ont commencé à prêter l’oreille à ces voix qui demandaient un changement. Quatre ans de réflexion, lancés après une énième défaite électorale en 2015, pour aboutir à un nouveau logiciel : résolument à gauche sur la défense de l’Etat-providence et des classes populaires, mais à droite toute sur l’immigration et l’intégration.

Deux ans après sa nomination à la tête du gouvernement, la leader sociale-démocrate, Mette Frederiksen, 43 ans, assume complètement ce virage. D’ailleurs pourquoi douterait-elle, alors que son parti frôle la barre des 30 % dans les sondages, que sa popularité atteint des records, après une pandémie bien gérée, et que la droite, en face, a des allures de champs de ruines ?

Est-ce à dire, pour autant, que le parti rose danois, fondé en 1871, aurait trouvé la recette à la crise qui ronge la social-démocratie en Europe ? Au palais de Christiansborg, siège du Parlement danois, Rasmus Stoklund, porte-parole du parti social-démocrate chargé des questions d’immigration et d’intégration, en est convaincu. Agé de 37 ans, ce fils d’un concierge et d’une coiffeuse, diplômé en sciences politiques, a été élu député il y a deux ans. Ces dernières semaines, il s’est retrouvé en première ligne pour défendre une série de mesures toutes plus controversées les unes que les autres.

Sous-traiter l’asile au Rwanda

Fin avril, d’abord, avec l’annonce de la révocation des permis de résidence de 505 réfugiés syriens originaires de la région de Damas. « L’asile au Danemark est temporaire. Si vous n’avez plus besoin de protection, parce que vous ne risquez plus d’être persécuté ou qu’il n’y a plus la guerre dans votre pays, il est juste que vous repartiez », déclare Rasmus Stoklund. Concernant les risques sur place, il soutient : « La loi danoise ne dit pas que le retour n’est possible que dans une démocratie stable et paisible. Il faut juste que la situation se soit un peu améliorée. »

June 13-14 2021. Albertslund Municipality, 18km west of Copenhagen. Sandra Kristiansen and daughter Silje Krag Bader buys kebabs at Konya Kebab located next to Albertslund Station. Reportage from Albertslund, Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. Albertslund is a historic district of immigration; social democratic stronghold. Charlotte de la Fuente for M le magazine du Monde.

Au sujet du durcissement des règles de naturalisation et de l’impossibilité d’accéder à la citoyenneté danoise pour les personnes condamnées par la justice, y compris avec sursis, le député justifie : « Trop de gens commettaient ensuite des infractions sans qu’on puisse les expulser. » Il défend aussi la décision du gouvernement de limiter à 30 % – et non plus 50 % – la part des résidents « non-occidentaux » dans les fameux « quartiers ghettos ».

Enfin, il y a ce texte, adopté le 3 juin, par le Parlement, qui prévoit de sous-traiter l’asile à un pays tiers : une fois enregistrés au Danemark, les demandeurs d’asile seront envoyés hors d’Europe, dans un pays qui, contre rémunération, les hébergera pendant leur demande d’asile, mais aussi, le cas échéant, une fois qu’ils auront obtenu le statut de réfugié. Le Rwanda fait partie des candidats.

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« S’ils savent qu’ils seront renvoyés vers un centre en Afrique, nous pensons qu’ils arrêteront de venir », explique Rasmus Stoklund. Et peu importe si, en 2020, le Danemark n’a reçu que 1 515 demandes d’asile – le nombre le plus faible depuis vingt ans – et que seulement 601 réfugiés ont obtenu un permis de séjour.

L’influence de l’extrême droite

Pour Rasmus Stoklund, le problème est ailleurs, dans ce qu’il décrit comme l’échec de l’intégration de certaines populations, « typiquement du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ». En novembre 2020, une nouvelle catégorie a d’ailleurs été introduite dans les statistiques nationales, pour distinguer les résidents originaires de pays « MENAPT » (Middle East, North Africa, Pakistan and Turkey) – à population majoritairement musulmane – au prétexte de suivre l’évolution de leur intégration, jugée moins bonne.

« Mette Frederiksen a compris que le SD ne pourra pas regagner une élection à moins de se reconnecter avec les électeurs traditionnels du parti, qui demandent une politique migratoire restrictive. » Thomas Larsen, journaliste

Pour comprendre les racines de ce virage, il faut remonter au 18 juin 2015. Le gouvernement sortant, composé des sociaux-démocrates, des sociaux-libéraux et du Parti populaire socialiste (SF), au pouvoir depuis 2011, vient de perdre les élections législatives. La droite revient au pouvoir grâce au soutien du Parti populaire danois (Dansk Folkeparti, DF). Créé en 1995, cette formation nationaliste, eurosceptique et anti-immigration a fait campagne pour la défense du modèle social danois et décroche 21,1 % des voix, son meilleur score.

Depuis 2001, le DF monnaie son soutien à la droite en échange de restrictions sur l’immigration et l’asile. La gauche le juge responsable de la radicalisation d’une partie de l’électorat. « Ce n’est que partiellement vrai », selon le politologue Kasper Møller Hansen, qui a compilé cinquante ans d’enquêtes d’opinion réalisées auprès des Danois. « Le scepticisme à l’égard de l’immigration était présent dès le départ et a progressé de façon continue au fil des ans, à mesure que cela devenait un défi pour la société. » Le DF a surfé sur la vague. Aux élections de 2015, la formation se hisse en tête chez les électeurs de la classe ouvrière.

La « révélation » de Mette Frederiksen

Dix jours après le scrutin, Mette Frederiksen remplace à la direction du parti social-démocrate Helle Thorning-Schmidt, l’ancienne première ministre accusée d’avoir trop cédé à son allié des sociaux-libéraux. Fille d’un typographe et d’une enseignante, élevée à Aalborg, dans le Jutland, et titulaire d’un master d’études africaines, Mette Frederiksen est classée à gauche.

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Mais ses trois années passées à la direction du ministère du travail, puis dix mois à celui de la justice, « lui ont fait prendre conscience des problèmes d’intégration et de la charge que représente l’immigration pour le modèle social »,selon le journaliste Thomas Larsen, qui a signé sa biographie (autorisée) (Mette Frederiksen. Et politisk portræt, Gyldendal, 2019). Surtout, Mette Frederiksen « a compris que le SD ne pourra pas regagner une élection à moins de se reconnecter avec les électeurs traditionnels du parti, qui demandent une politique migratoire restrictive ».

« Quand vous dites à des ouvriers que vous allez vous battre pour qu’ils aient des toilettes transgenres, vous n’êtes plus pertinents auprès de vos électeurs de base. » Henrik Sass Larsen, ancien député SD

Cette analyse, Henrik Sass Larsen, alors fraîchement élu président du groupe social-démocrate au Parlement, l’a faite depuis des années. Issus d’un des « ghettos » de Copenhague, ce trublion, réputé à droite du parti, va devenir le plus proche conseiller de Mette Frederiksen. Encore aujourd’hui, alors qu’il a quitté la politique en 2019, il continue de lui rédiger des notes.

Au mur de son salon, dans le quartier populaire d’Amagerbro, trône un portrait de l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt. Il mentionne François Mitterrand, qu’il a rencontré en 1992, quand il était président des Jeunes sociaux-démocrates danois (DSU), l’ancien premier ministre Pierre Bérégovoy, avec qui il a mangé « quelques semaines avant sa mort », et, dans un soupir, demande des nouvelles de son « cher PS » et s’enquiert de la vente de Solférino, l’ancien siège du parti.

Les raisons de la crise de la gauche

Pour lui, si la gauche européenne va mal, c’est parce qu’elle a trop longtemps été tétanisée par « la peur d’être taxée de raciste » ou d’être accusée de « faire le jeu de l’extrême droite ». Elle n’a voulu voir « que le bon côté du multiculturalisme » et n’a pas osé « reconnaître qu’une bonne partie des musulmans ne sont pas intégrés ». A la place, elle s’est fourvoyée dans la défense des minorités : « Quand vous dites à des ouvriers que vous allez vous battre pour qu’ils aient des toilettes transgenres, vous n’êtes plus pertinents auprès de vos électeurs de base »,martèle-t-il.

June 13-14 2021. Albertslund Municipality, 18km west of Copenhagen.From left Andrea Meilund Mølboe and Sille Bull Panatta talk on a bench close to where they live with their families in Albertslund. Andrea lives in Kærgården and Sille lives in Galgebakken. They go to the same class in 7th grade. (Photographer have been given permission to photograph minors by their parents) Reportage from Albertslund, Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. Albertslund is a historic district of immigration; social democratic stronghold. Charlotte de la Fuente for M le magazine du Monde.

Après les élections de 2015, c’est la confiance de ces électeurs qu’Henrik Sass Larsen et Mette Frederiksen veulent retrouver parce qu’« un parti social-démocrate qui ne représente plus les classes populaires ne peut pas se déclarer social-démocrate ». Il reconnaît : « Nous l’avons fait pour des raisons tactiques », c’était la seule façon de regagner le pouvoir. Mais aussi idéologiques : « Nous croyions vraiment à ce que nous faisions, autrement ça n’aurait pas marché. »

« Là où nous nous sommes plantés, au Danemark, mais aussi ailleurs en Europe, c’est sur l’impact d’une immigration incontrôlée et d’une intégration ratée sur la cohésion sociale, dans un système qui exige que les gens paient une bonne partie de leurs salaires pour financer le bien-être de leurs voisins. » Peter Hummelgaard Thomsen, ministre de l’emploi

A l’Assemblée, un groupe de jeunes députés sociaux-démocrates, la plupart issus des classes populaires, est prêt à leur emboîter le pas. « Ils ont passé les quatre années, dans l’opposition, à réfléchir à ce que devait être un parti social-démocrate moderne, capable de faire face aux conflits qui secouent la société actuelle, tout en s’appuyant sur les valeurs historiques du parti », résume le journaliste et essayiste Lars Olsen, proche du SD. Aujourd’hui, nombre de personnalités issues de cette génération figurent au gouvernement.

Costume bleu nuit parfaitement ajusté, Peter Hummelgaard Thomsen, 38 ans, est ministre de l’emploi. Dans son grand bureau lumineux, il raconte : « Je fais partie d’une génération qui s’est engagée quand on ne parlait déjà plus que de la crise de la social-démocratie. En 2011, notre parti est revenu au gouvernement, mais a mené une politique qui ne correspondait pas à l’analyse que nous faisions des changements de la société. Pour beaucoup d’entre nous, cela a été à la base de notre motivation : nous voulions regagner le pouvoir et l’utiliser pour créer une société plus juste. »

Fils d’un père ouvrier et d’une mère femme de ménage, Peter Hummelgaard Thomsen a présidé le mouvement des Jeunes sociaux-démocrates avant de travailler au syndicat 3F – le premier syndicat danois –, puis de rejoindre les bancs du Parlement. Il cite l’économiste de gauche Thomas Piketty, pour son analyse du vote des classes populaires, et la deuxième saison de la série française Baron noir, pour son « excellente description des tensions au sein de la gauche ».

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En 2018, il a publié un essai intitulé Den syge kapitalisme, « le capitalisme malade » (Gyldendal, non traduit), où il tire les leçons de la crise financière. Il en retient que « l’Etat-providence universel reste le meilleur instrument qu’ait eu la gauche dans l’histoire, pour atteindre les objectifs d’égalité et de la juste redistribution de la richesse et des gains de productivité ». Mais encore faut-il une « cohésion sociale forte », qui ne peut exister sans justice sociale ni une politique migratoire restrictive.

Il développe : « Là où nous nous sommes plantés, au Danemark, mais aussi ailleurs en Europe, c’est sur l’impact d’une immigration incontrôlée et d’une intégration ratée sur la cohésion sociale, dans un système qui exige que les gens paient une bonne partie de leurs salaires pour financer le bien-être de leurs voisins et de gens qu’ils ne connaissent même pas. Nous avons oublié que l’existence de l’Etat-providence ne dépend pas seulement de la capacité à rassembler des revenus fiscaux pour financer des services publics, mais aussi de la volonté des gens de payer ces impôts. » 

Saisir les bijoux des demandeurs d’asile

Les 14 et 15 janvier 2016, Mette Frederiksen est à Stockholm, en Suède, pour participer au congrès du Comité de coopération du mouvement syndical nordique (Samak). La crise des réfugiés est dans tous les esprits : quelques mois plus tôt, des dizaines de milliers de migrants ont traversé le Danemark à pied, longeant les autoroutes, pour tenter de rejoindre la Suède. Au final, 21 000 sont restés ; 160 000 sont passés dans le pays voisin.

« Je ne peux m’empêcher de penser que, si nous avions agi plus tôt, nous aurions pu éviter certaines des restrictions que nous sommes forcés d’adopter aujourd’hui. » Mogens Lykketoft, ancien leader du SD

Devant les leaders des partis sociaux-démocrates, Mette Frederiksen constate que « le modèle de société nordique, financé universellement, avec un accès gratuit et égal à la santé, à l’éducation et aux services sociaux, n’est pas compatible avec une politique de l’immigration ouverte ». Elle ajoute : « Au quotidien, ce ne sont pas les couches les plus aisées de la population » qui sont affectées, mais « les classes inférieures (…) qui vivent déjà sous pression ».

Dans les mois qui suivent, les députés du SD votent toutes les restrictions proposées par la droite, y compris, fin janvier 2016, le projet de loi prévoyant de saisir les bijoux des demandeurs d’asile à leur arrivée au Danemark (cette mesure étant censée compenser le financement de leur prise en charge). Un texte qui impose également un délai de trois ans pour le regroupement familial et limite la durée des permis de résidence temporaire à un an.

Retour aux sources

Accusés de copier le programme – et la rhétorique – du DF, les sociaux-démocrates parlent au contraire d’un retour aux sources. Ancien maçon et fils d’un réfugié éthiopien, Mattias Tesfaye, devenu ministre de l’immigration et de l’intégration en 2019, publie un essai de 385 pages récapitulant « cinquante ans de politique migratoire du parti social-démocrate ». Sa thèse : le parti ne fait rien d’autre qu’appliquer les analyses des maires de l’ouest de Copenhague – dont celui d’Albertslund, où Mattias Tesfaye vit avec sa famille – qui plaidaient déjà, dans les années 1980, contre la droite et les patrons, pour une politique migratoire restrictive.

June 13-14 2021. Albertslund Municipality, 18km west of Copenhagen.From left brothers Hamza Ahmed, aged 15 and Taha Ahmed aged 20 visit their father who lives in Albertslund. Taha and Hamza lives in Landskrona, Sweden but their father lives in an apartment in Albertslund. They have been out enjoying the sun and is on their way home on a Sunday evening carrying new-bought cherries. Reportage from Albertslund, Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. Albertslund is a historic district of immigration; social democratic stronghold. Charlotte de la Fuente for M le magazine du Monde.

Dans sa résidence de Klampenborg, une station balnéaire cossue du nord de Copenhague, Mogens Lykketoft, 75 ans, leader du parti social-démocrate entre 2002 et 2005, aujourd’hui à la retraite, se souvient de l’époque où il était élu de la circonscription de l’ouest de Copenhague, au début des années 1990.

Il avait milité pour restreindre le regroupement familial, « ce que nous avons fini par faire mais trop tard, en raison des divisions au sein du parti et de l’opposition des sociaux-libéraux ». Comme un constat d’échec, il admet : « Je ne peux m’empêcher de penser que, si nous avions agi plus tôt, nous aurions pu éviter certaines des restrictions que nous sommes forcés d’adopter aujourd’hui. » 

Succès électoral

Les premières élections législatives, après la mise en place du nouveau logiciel, ont lieu le 5 juin 2019. Pour Mette Frederiksen, l’heure du test a sonné. Sur le papier, le résultat peut paraître décevant : sa formation recule légèrement, avec 25,9 % des voix. C’est oublier l’essentiel, note le politologue Kasper Møller Hansen : « Le SD a retrouvé la confiance d’une partie de ses électeurs traditionnels. Oui, il a perdu celle de ceux qui désapprouvaient son virage à droite sur l’immigration, mais eux ont voté pour les autres formations à gauche. »

« L’alternative est que la droite revienne au pouvoir, ce qui serait pire sur tout : l’immigration, l’intégration, mais aussi dans le domaine du social ou du climat. » Pernille Skipper, numéro deux de la Liste de l’unité

Résultat : le « bloc rouge » obtient presque 55 % des voix, la plus grosse majorité pour le centre gauche depuis cinquante ans. Mette Frederiksen obtient un accord de coalition sur les grandes orientations politiques avec les trois autres partis (sociaux-libéraux, Parti populaire socialiste et Liste de l’unité), tout en formant un gouvernement à 100 % social-démocrate. Une position qu’elle utilise à son avantage : s’appuyant sur la droite et l’extrême droite, pour l’asile et l’immigration ; sur la gauche, pour les réformes sociales et le climat.

La pandémie a été d’ailleurs l’occasion d’investir massivement dans l’économie et l’Etat-providence. « Nous avons montré que nous avions appris de nos erreurs, après la crise financière », précise le ministre de l’emploi, Peter Hummelgaard. Lui est fier du dispositif de préretraite pour les métiers pénibles, voté à l’automne au Parlement : une mesure« purement sociale-démocrate », proclame la « une » du journal de gauche Information, qu’il a accrochée à côté de son bureau, au ministère. Le gouvernement a également lancé un vaste plan de décentralisation, une de ses promesses de campagne. Et il a fait inscrire dans la loi la réduction de 70 % des émissions de CO2 d’ici à 2030.

Résignation à la gauche de la gauche

Les Danois ont-ils trouvé le remède miracle à la crise de la social-démocratie ? Ces dernières semaines, des critiques se sont fait entendre, chez les militants, contre certaines mesures, jugées inhumaines, comme le renvoi des réfugiés syriens. « Trop c’est trop, nous ne pouvons pas être prêts à tout pour regagner des voix », estime Annemarie Knigge, membre du conseil régional de Sjælland, qui a signé une tribune avec une vingtaine d’autres élus.

Mais la critique reste pour le moment minoritaire, observe l’essayiste Lars Olsen, « et tant que le parti progresse [dans les sondages], cela devrait continuer à être le cas ». Ses alliés à gauche manifestent, pour leur part, une certaine résignation. « Nous devons accepter que la politique migratoire du gouvernement a non seulement le soutien de la majorité du Parlement, mais aussi de la population », remarque Pernille Skipper, numéro deux et ancienne porte-parole de la très à gauche Liste de l’unité (Alliance rouge et verte), qui fustige une politique « raciste et sans cœur ».Mais son parti n’est pas prêt à lui retirer son soutien : « L’alternative est que la droite revienne au pouvoir, ce qui serait pire sur tout : l’immigration, l’intégration, mais aussi dans le domaine du social ou du climat. » 

June 13-14 2021. Albertslund Municipality, 18km west of Copenhagen.Fatma Graia lives in Albertslund. She spends Sunday evening talking with some elder women in the district where she lives in Albertslund. Reportage from Albertslund, Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. Albertslund is a historic district of immigration; social democratic stronghold. Charlotte de la Fuente for M le magazine du Monde.

En Europe, l’exemple danois suscite chez de nombreux sociaux-démocrates un mélange d’effroi, d’incompréhension mais aussi… d’intérêt. En France, Arnaud Montebourg semble en tout cas emprunter la même analyse, avec son récent plaidoyer pour une alliance des forces populaires qui passerait par un programme économique très interventionniste, un contrôle plus strict de l’immigration et la lutte contre l’islam politique.

Lire aussi la tribune :Arnaud Montebourg : « Il faut unir le bloc populaire pour briser la tenaille entre les blocs bourgeois et réactionnaire »

En attendant que le modèle danois fasse des petits, le projet d’externalisation de l’asile pourrait présenter un défi pour l’Union européenne. « Le Danemark peut envisager un tel système parce qu’il dispose de mesures d’opt out sur l’asile [un régime dérogatoire négocié à la suite du premier référendum contre le traité de Maastricht, en 1992] », rappelle Thomas Gammeltoft-Hansen, professeur de droit de l’asile et de l’immigration à l’université de Copenhague. Mais, avec son projet, Copenhague « envoie un signal très malheureux, au moment où les Européens tentent de trouver un consensus autour d’un nouveau pacte de l’immigration et de l’asile ».

La droite suédoise a déjà fait savoir qu’elle était sensible à la piste danoise. Et, mercredi 16 juin, le ministre de l’intérieur autrichien, le conservateur Karl Nehammer, est venu à Copenhague pour rencontrer Mattias Tesfaye. A l’ordre du jour : l’asile. A Albertslund, Paw Ostergaard Jensen s’agace des critiques et de la mobilisation d’artistes et d’intellectuels, comme l’acteur Pilou Asbaek, le spin doctor de Borgen et tueur de dragons dans Games of Thrones, engagé aux côtés des jeunes Syriens : « Qu’il vienne vivre ici, dans le quartier. Après, on en reparlera ! »

Anne-Françoise HivertMalmö (Suède), correspondante régionale

**L’honneur perdu des sociaux-démocrates danois

TRIBUNE

L’alliance avec les populistes est une stratégie officielle pour le parti social-démocrate danois, s’indigne l’écrivain et journaliste Carsten Jensen dans une tribune au « Monde ».

Publié le 21 avril 2018 à 12h30 – Mis à jour le 21 avril 2018 à 12h30    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/04/21/l-honneur-perdu-des-sociaux-democrates-danois_5288717_3232.html

Tribune. Pour l’instant, tout ne va pas si mal pour le Parti social-démocrate danois, mieux en tout cas que pour un grand nombre d’autres formations sociales-démocrates en Europe. Le parti des travailleurs existe toujours. Certes, il ne représente plus un tiers des électeurs comme au temps de sa splendeur. Désormais, il doit se contenter d’un quart mais, au sein d’un corps électoral toujours plus fragmenté, il demeure le plus important parti du Danemark. Et si l’on demande aux sociaux-démocrates la recette de ce succès, ils répondent sans hésiter : ils ont choisi d’assumer la politique la plus à droite possible concernant les réfugiés et l’intégration. Par ailleurs, pour eux, l’alliance avec le populisme n’a rien d’un vilain petit secret. Il s’agit d’une stratégie officielle, qu’ils revendiquent haut et fort.

Déconnectés des réalités

Pendant quatre ans, le Parti social-démocrate a gouverné le pays avec un petit parti centriste social-libéral, et sa défaite aux élections législatives de 2015, contre une coalition entre des partis bourgeois et le populiste Parti du peuple danois, fut comme le crash d’un ovni. Pendant quatre ans, ses dirigeants, en manageurs froids et déconnectés des réalités, avaient mené une prétendue « politique de la nécessité », imposant dans la foulée de la crise financière de 2008 des coupes claires dans le budget de l’Etat. Ils avaient entrepris de démanteler ce modèle danois si fameux à l’étranger, garant pendant de longues années de la stabilité et du bien-être social du pays. Ils ont compris trop tard que le parti était en train de se couper de ses racines populaires et, quand la défaite est venue, les deux figures-clés du parti, la première ministre et le ministre des finances, ont abandonné la politique danoise au profit de postes lucratifs à l’étranger.

Les hommes et les femmes de la défaite ont pris acte. L’éminence grise du parti, Henrik Sass Larsen, est un ­populiste-né, antimondialisation, qui pense et parle comme Donald Trump. La nouvelle dirigeante des sociaux-démocrates, Mette Frederiksen, a redécouvert ses racines ouvrières et se présente désormais comme une fille du peuple. La politique sociale est de nouveau au cœur des débats.

Pourtant, ce n’est qu’en de rares occasions que le Parti ­social-démocrate s’oppose au gouvernement bourgeois en place. Encore plus rarement s’oppose-t-il au populisme du Parti du peuple danois et à sa rhétorique d’extrême droite. Quand le Danemark dit non à la convention relative au statut des réfugiés de l’ONU et refuse d’accueillir son quota de 500 réfugiés, les sociaux-démocrates sont d’accord. Quand le gouvernement décide de punir deux fois plus sévèrement la criminalité dans des zones dites « ghettos » que la criminalité ethniquement danoise, on ne les entend pas protester. Quand l’infâme ministre de l’intégration, Inger Stojberg, dans l’exercice défaillant de ses fonctions, enfreint encore une fois la loi, les sociaux-démocrates sont de la partie pour lui éviter toute motion de censure. De même, quand la majorité parlementaire adopte une déclaration controversée statuant que les migrants d’origine non occidentale ne pourront jamais être considérés comme de vrais Danois, les sociaux-démocrates la soutiennent. Le parti flirte même avec l’euroscepticisme.

Politique de la nécessité technocratique

Le Parti du peuple danois, lui, a désormais progressé au point d’être le deuxième parti du pays avec plus de 20 % des voix, et s’est imposé auprès d’un grand nombre d’électeurs de la social-démocratie. C’est dans les zones périphériques et auprès des personnes âgées, deux groupes sociaux qui dépendent tous deux du soutien de l’Etat-providence, que les populistes rencontrent le plus d’adhésion. C’est là, également, que les sociaux-démocrates voient une alliance possible, dans la défense de cet Etat-providence qu’ils ont d’abord abandonné et qu’ils redécouvrent aujourd’hui.

Le génie tactique du Parti du peuple danois est qu’il n’a jamais voulu, au mépris de ses électeurs, faire partie d’aucun gouvernement et apparaît toujours vierge de tout compromis. Ce sont des partenaires peu fiables, toujours prompts à de nouvelles surenchères irréalistes. Ils utilisent la même technique avec les sociaux-démocrates. Ils tendent la main aussi vite qu’ils tournent le dos.

Après leur défaite électorale, quand les sociaux-démocrates ont dû renoncer à leur politique de la nécessité technocratique, ils pouvaient aussi bien suivre le même chemin que le chef du Labour anglais, Jeremy Corbyn, que céder au populisme. Ils ont choisi cette dernière option et leurs turpitudes ne font que commencer.

(Traduit du danois par Nils Ahl.)

Carsten Jensen est un écrivain voyageur et journaliste danois. Son dernier ouvrage traduit en français est le roman La Première Pierre(Phébus, 2017).

Le Monde

***Le Danemark veut sous-traiter les demandes d’asile au Rwanda

Le gouvernement social-démocrate danois cherche à décourager l’arrivée de réfugiés en quête de protection, quitte à les orienter vers des pays non européens, parfois réputés pour leur peu de respect des droits humains. 

Par Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)

Publié le 11 mai 2021 à 12h49 – Mis à jour le 12 mai 2021 à 12h20 

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/11/le-danemark-veut-sous-traiter-les-demandes-d-asile-au-rwanda_6079868_3210.html

Manifestation devant le Parlement danois contre la décision du gouvernement danois de révoquer les visas des Syriens au Danemark, à Copenhague le 21 avril 2021.
Manifestation devant le Parlement danois contre la décision du gouvernement danois de révoquer les visas des Syriens au Danemark, à Copenhague le 21 avril 2021. CHARLOTTE DE LA FUENTE POUR « LE MONDE »

L’extrême droite européenne en rêvait. Les sociaux-démocrates danois sont prêts à l’accomplir. A Copenhague, les députés débattent actuellement d’un projet de loi qui, s’il est adopté – et il devrait l’être sans difficulté – permettra au Danemark de sous-traiter l’accueil des demandeurs d’asile ainsi que la prise en charge des réfugiés à un ou plusieurs pays tiers, aux rangs desquels le Rwanda fait figure de favori.

Déterminée à récupérer les voix des électeurs partis à l’extrême droite, la leader sociale-démocrate Mette Frederiksen en avait fait un engagement de campagne. Au pouvoir depuis 2019, elle n’a eu de cesse depuis de durcir une politique migratoire déjà ultra-restrictive. En 2020, 1 547 personnes ont demandé l’asile au Danemark, le chiffre le plus bas depuis 1992.

 Lire aussi****  Des réfugiés syriens priés de quitter le Danemark

Mais pour Mette Frederiksen, c’est encore trop : en janvier, elle a rappelé que son ambition était de « réduire à zéro » le nombre de demandeurs d’asile dans son pays. Selon le projet de loi, les migrants qui arrivent au Danemark seront enregistrés et leurs empreintes digitales contrôlées pour s’assurer qu’ils n’ont pas demandé l’asile ailleurs en Europe. Puis, ils seront mis dans un avion, direction l’Afrique, où un pays tiers prendra le relais.

Le texte précise que « le Danemark n’aura pas à fournir de protection au cas où l’étranger obtiendrait l’asile après la fin du traitement effectif de la demande d’asile dans le pays tiers. En revanche, la protection devra être assurée par le pays tiers concerné. Si l’étranger se voit refuser l’asile, ce sera également le pays tiers en question qui devra prendre en charge l’expulsion de la personne en question ». Le Danemark compte se décharger de toute responsabilité.

Conditions financières

Les personnes très malades pourraient bénéficier d’exemption, s’« il n’y a pas d’accès aux soins de santé nécessaires et adéquats dans le pays tiers ». Un demandeur d’asile ne sera pas renvoyé dans le pays qu’il a fui, ni vers un pays où il « risque d’être condamné à mort ou être soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants, ou lorsqu’il n’y a pas de protection contre le renvoi dans un tel pays ». En revanche, il n’y aura pas d’exceptions pour les mineurs isolés.

Face aux critiques unanimes des ONG, Mattias Tesfaye, le ministre de l’immigration (lui-même fils de réfugié) assure que le système sera « plus humain et équitable », car il réduira « considérablement le nombre de réfugiés et de migrants qui se noient en Méditerranée et sont exposés à des abus sur les routes migratoires ».

Le ministre a d’ores et déjà fait savoir qu’il ne s’agirait « pas forcément de démocraties au sens où nous l’entendons »

Pour Michala Bendixen, présidente de Refugees Welcome, cela n’a pas de sens : « Le texte ne prévoit pas de dispositif permettant de demander l’asile depuis un pays tiers, ce qui veut dire qu’il faudra toujours venir au Danemark. » Ce qui montre bien, selon elle, que le projet n’a qu’un objectif : « Dissuader les demandeurs d’asile de venir au Danemark, ce qu’ils ne font déjà presque plus s’ils n’y ont pas de famille. »

Chercheur à l’Institut danois d’études internationales, Hans Lucht, spécialiste des migrations, s’interroge lui sur les conditions financières : « L’expérience australienne a montré que l’externalisation de l’asile coûtait très cher. La question est de savoir combien les contribuables danois sont prêts à payer pour se débarrasser des réfugiés. » Le gouvernement danois rétorque que l’hébergement d’un demandeur d’asile débouté, dans un centre de rétention au Danemark, coûte actuellement « environ 300 000 couronnes (40 000 euros) par an » à l’Etat.

Sans en donner la liste, Mattias Tesfaye a précisé que les gouvernements avec lesquels il était en contact demandaient « des investissements, de l’aide pour la transition écologique ou le développement ». Le ministre a d’ores et déjà fait savoir qu’il ne s’agirait « pas forcément de démocraties au sens où nous l’entendons ».

« Très lucratif pour les passeurs »

Ces derniers jours, les médias danois ont révélé que des délégations danoises s’étaient rendues en Tunisie, en Egypte et en Erythrée. Mais c’est avec le Rwanda que les négociations semblent le plus abouties. Fin avril, en pleine polémique sur le retour des réfugiés syriens, Mattias Tesfaye s’est déplacé à Kigali, où il a signé un protocole d’entente avec le gouvernement rwandais en vue d’une collaboration sur l’asile.

Le choix du Rwanda n’étonne guère Hans Lucht, même si l’autoritaire président Paul Kagame est critiqué pour avoir opprimé nombre de ses opposants : « Le pays est dirigé par un homme fort qui n’a pas besoin de l’accord de sa population pour approuver un tel mécanisme », observe le chercheur, qui constate les avantages que Kigali, « en quête de respectabilité sur la scène internationale », pourrait tirer d’un tel système.

Lire aussi  Au Danemark, les habitants d’un quartier « ghetto » portent plainte contre l’Etat

Depuis 2019, le Rwanda héberge déjà un centre de transit, géré par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Gashora. Le pays a aussi accueilli durant plusieurs années des demandeurs d’asile déboutés par Israël, dont « beaucoup ont ensuite tenté de gagner l’Europe », rappelle Hans Lucht, qui critique le projet d’externalisation : « Au final, cela pourrait être très lucratif pour les passeurs. »

De son côté, le HCR s’inquiète de « l’érosion du système de protection internationale » et met en garde : si d’autres pays imitent le Danemark, « l’asile et la protection deviendront de plus en plus inaccessibles et les réfugiés se retrouveront dans un vide juridique ».

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Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)

****Des réfugiés syriens priés de quitter le Danemark

Par  Anne-Françoise Hivert

Publié le 05 mai 2021 à 05h11 – Mis à jour le 05 mai 2021 à 15h11

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/05/des-refugies-syriens-pries-de-quitter-le-danemark_6079145_3210.html

RÉCIT

Le pays scandinave estime que la situation est désormais suffisamment sûre à Damas et dans sa région pour permettre le retour des réfugiés bénéficiant de la protection temporaire.

Sur la route de l’exil, ses compagnons d’infortune lui ont parlé de ce petit pays, dans le nord de l’Europe, qui « défendait les droits des femmes ». Mère célibataire, Rasha Kairout a fui la Syrie en avril 2015. Un voisin avait su que des policiers la recherchaient. Elle est partie avec ses deux enfants de 7 et 9 ans. Sur son téléphone portable, elle montre les photos de la barque gonflable à bord de laquelle ils ont traversé la Méditerranée. « Aucune mère ne prend un tel risque si ce n’est pour fuir un danger encore plus grand », assène-t-elle, cheveux cachés sous une casquette, le regard bordé de khôl.

Rasha Kairout, in the middle with blue jacket, attends the demonstration in Copenhagen on 21st on April. The demonstration which took place in front of the Danish parliament was held against the Danish governments decision to revoke the visas of Syrians in Denmark. Story on Syrians in Denmark for article by Anne-Francoise Hivert Photograph liscensed for use for article in Le Monde Photographer Charlotte de la Fuente mob : +45 60464941 mail : charlottefuente@gmail.com

Un mois plus tard, la famille posait le pied au Danemark. Enseignante à Damas, Rasha a appris le danois, s’est fait embaucher comme femme de ménage dans un grand hôtel de Copenhague. Puis, quand la pandémie de Covid-19 est arrivée, elle est devenue aide à domicile et s’est inscrite à une formation d’aide-soignante. Sa fille et son fils vont au collège. « J’ai fait tout ce qu’on attendait de moi, souffle-t-elle. J’avais même oublié que j’étais réfugiée. » Le 20 février, un courrier des services de l’immigration, l’informant que son permis de séjour ne serait pas renouvelé, lui a rappelé qu’elle n’était qu’une invitée au Danemark.

Selon les services de l’immigration à Copenhague, 505 réfugiés syriens, sur un peu plus de 8 000 arrivés en 2015, tous originaires de la région de Damas et bénéficiaires d’une protection temporaire, pourraient voir leur permis de résidence révoqué cette année. Les autorités danoises estiment que la situation à Damas et dans sa région est suffisamment stabilisée pour qu’ils puissent rentrer : « Les conditions générales dans les zones en question ne sont plus si extrêmes pour justifier à elles seules un permis de séjour », précisait le président de la commission des recours, Henrik Bloch Andersen, le 20 avril.

« Nous n’avons plus rien là-bas »

Joud et Tulip Bashour ont été convoqués en février, avec leurs parents, au centre de demandeurs d’asile de Sandholm, au nord de Copenhague, pour un entretien individuel. Visage poupon, Joud, 18 ans, a été interrogé pendant deux heures. « On m’a demandé pourquoi je refusais de faire mon service militaire en Syrie. J’ai répondu que je ne voulais pas tuer un autre être humain et encore moins pour un meurtrier comme Bachar Al-Assad. » Les autorités danoises ont jugé que ce n’était pas suffisant pour lui accorder l’asile, car le jeune homme n’a pas de frère : en théorie, les fils uniques échappent au service militaire en Syrie. Sauf qu’il n’y a aucune garantie et que la mère de Joud a eu un autre garçon, qui vit au Liban.

Tulip and Joud Bashour goes for walk in the neighboorhood Vesterbro in Copenhagen where their mother lives. The two siblings as well as both their parents have had their Danish visas revoked. Story on Syrians in Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. The Danish governments has revoked the visas of Syrians in Denmark. Photograph liscensed for use for article in Le Monde Photographer Charlotte de la Fuente mob : +45 60464941 mail : charlottefuente@gmail.com
An and old photo of siblings Joed and Tulip Bashour from their childhood in Syria. The family have had their Danish visas revoked. Tulip Bashour displays a gift from one of her friend that she got in her Denmark, a necklace with a world map. Tulip and her family have had their Danish visas revoked. Story on Syrians in Denmark for article by Anne-Francoise Hivert. The Danish governments has revoked the visas of Syrians in Denmark. Photograph liscensed for use for article in Le Monde Photographer Charlotte de la Fuente mob : +45 60464941 mail : charlottefuente@gmail.com

Sa sœur, Tulip, longs cheveux noirs et piercing dans le nez, est terrifiée à l’idée de retourner en Syrie. Dans deux mois, la jeune femme, qui vient de fêter ses 21 ans, obtiendra son diplôme de fin de lycée. En septembre, elle devait commencer des études de finance à Copenhague. « On me dit que je dois rentrer en Syrie pour aider à reconstruire le pays. Mais il y a encore la guerre, Assad est toujours au pouvoir. Les gens meurent de faim. Nous n’avons plus rien là-bas. Les membres de notre famille qui n’ont pas été tués vivent tous à l’étranger. »

Début février, Dania Al-Kholi, 22 ans, et son frère Hussam, 20 ans, ont appris qu’eux aussi n’étaient plus les bienvenus au Danemark. « En Syrie, nous sommes considérés comme des traîtres, pour avoir quitté le pays. Nous ne pouvons pas y retourner tant qu’Assad est là », lâche Hussam. « Nous n’y avons aucun avenir. Nos amis et notre vie sont ici », complète sa sœur, inscrite en faculté de biomédecine, en septembre.

Le 1er avril, le directeur du lycée de Nyborg, sur l’île de Fionie, s’est insurgé, sur Facebook, qu’une de ses élèves et ses parents aient perdu leur titre de séjour. Depuis, un mouvement sans précédent a vu le jour au Danemark. Ces dernières semaines, des manifestations ont été organisées dans tout le pays pour protester contre le renvoi des réfugiés syriens. Les dirigeants d’une quinzaine d’organisations d’enseignants et de directeurs d’établissements scolaires ont exprimé leur soutien.

Nader Alrahal carries his grandchild Mirna Alrahal on his shoulders. The father of Mirna, Anas Alrahal, in brown jacket is on the left and aunt Nevien Alrahal on the right. The family attended the demonstration in Copenhagen on 21st on April together. The demonstration which took place in front of the Danish parliament was held against the Danish governments decision to revoke the visas of Syrians in Denmark. En début d’année, le permis de séjour de Nevien Alrahal, 33 ans, avait été révoqué. Le 23 avril, la commission de recours des réfugiés s’est opposée à la la décision des services de l’immigration et lui a accordé l’asile. En âge de faire son service militaire, son frère a également obtenu l’asile, comme sa sœur, mariée à un réfugié syrien. Mais leurs parents sont priés de quitter le Danemark. Story on Syrians in Denmark for article by Anne-Francoise Hivert Photograph liscensed for use for article in Le Monde Photographer Charlotte de la Fuente mob : +45 60464941 mail : charlottefuente@gmail.com

A l’étranger aussi, la position du Danemark suscite des critiques. Nils Muiznieks, directeur pour l’Europe chez Amnesty International, juge« invraisemblable » que Copenhague puisse considérer certaines régions en Syrie comme « un endroit où l’on peut renvoyer en toute sécurité des personnes ». De son côté, la commissaire européenne Ylva Johansson a fait part de son « inquiétude ».

Risque de « persécutions »

Mais à Copenhague, le gouvernement, dirigé par la sociale-démocrate Mette Frederiksen, reste inflexible. Au pouvoir depuis 2019, Mette Frederiksen s’est fait élire sur la promesse de poursuivre la politique de l’immigration ultrarestrictive menée par la droite avec le soutien de l’extrême droite. « Quand ils ont obtenu leur titre de séjour, les Syriens ont été prévenus que ce n’était que temporaire et qu’ils devraient rentrer chez eux, dès qu’ils n’auraient plus besoin de la protection du Danemark »,réagit Rasmus Stoklund, député social-démocrate, chargé des questions d’immigration. Et, comme preuve qu’ils n’ont rien à craindre, M. Stoklund mentionne « les 237 Syriens, réfugiés au Danemark, et 130 000 dans les pays voisins de la Syrie, qui ont choisi de rentrer, ces dernières années ».

De leur côté, les ONG rappellent que le Danemark est le seul pays en Europe à juger que la situation sur place est suffisamment stable pour permettre le retour des réfugiés. Et ce, sur la base de trois rapports, publiés par les services de l’immigration, entre 2019 et 2020, qui mettent en avant l’absence d’incidents graves depuis 2018 à Damas et dans sa région, et le fait que les autorités syriennes en ont repris le contrôle.

Siblings Tulip Bashour and Joud Bashour and siblings Dania Al Kholi and Hussam Al Kholi speaks at the demonstration in Copenhagen on 21st on April. They have had their visas revoked by the Danish government. Story on Syrians in Denmark for article by Anne-Francoise Hivert Photograph liscensed for use for article in Le Monde Photographer Charlotte de la Fuente mob : +45 60464941 mail : charlottefuente@gmail.com

Or, sur les douze sources citées dans ces rapports, onze affirment désormais que leurs propos ont été mal interprétés et en réfutent les conclusions. Seule exception : le général Naji Numeir, chef du service de l’immigration et des passeports à Damas. Spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut danois d’études internationales, Helle Malmvig évoque un travail « bâclé » et constate de graves omissions : « Même si la situation s’est améliorée depuis 2018 et que vous n’appartenez pas à l’opposition, vous risquez des persécutions en rentrant. Il y a un élément d’arbitraire, lié au régime et aux milices, qui n’est pas du tout pris en compte par les autorités danoises. »

Dans certaines familles, les hommes de moins de 40 ans, considérés comme des déserteurs par l’armée syrienne, ont obtenu l’asile, tandis que leurs sœurs, leurs parents âgés et les jeunes enfants sont priés de rentrer. « Les services de l’immigration danois font comme s’il n’y avait pas d’incidence sur leur sécurité, ce qui est aberrant », constate Michala Bendixen, présidente de Refugees Welcome.

« On va jeter ma mère en prison »

Sous ses bouclettes sombres, le regard de Mohamed Alata, 18 ans, trahit l’angoisse. Lui et son frère aîné viennent d’obtenir l’asile. En revanche, leur mère, soignée pour un syndrome de stress post-traumatique, et leurs petites sœurs de 11 et 12 ans ont vu leur permis de séjour révoqué. Le père est mort en Syrie. « Si ma mère rentre, elle sera arrêtée, à cause de nous, assure le jeune homme. On va la jeter en prison, la torturer et peut-être la tuer. Je ne sais pas ce que deviendront mes sœurs. »

Son avocat, Daniel Norrung, s’interroge sur le timing de ces décisions : « Cela va faire bientôt six ans que ces familles sont arrivées au Danemark. » Or, plusieurs instances internationales ont jugé que c’était la durée nécessaire à un enfant pour former un attachement à un pays étranger.« Après, il est plus dur de suspendre leur permis de séjour. » L’avocat rappelle le « changement de paradigme » dans la politique danoise de l’asile, voté par le Parlement en 2019 : « L’objectif n’est plus d’intégrer les réfugiés, mais de les renvoyer le plus rapidement possible. »

Atendees at the demonstration in Copenhagen on 21st on April. The demonstration which took place in front of the Danish parliament was held against the Danish governments decision to revoke the visas of Syrians in Denmark. Story on Syrians in Denmark for article by Anne-Francoise Hivert Photograph liscensed for use for article in Le Monde Photographer Charlotte de la Fuente mob : +45 60464941 mail : charlottefuente@gmail.com

« Vous sentez vraiment que vous n’êtes pas les bienvenus », confie Hiba Al-Khalil, 28 ans. Venue seule au Danemark, elle termine le lycée, pour pouvoir faire des études de journalisme à l’université. Elle pensait échapper à l’entretien avec les services de l’immigration. « Ç’a été horrible. J’ai eu l’impression que tout ce que je disais était retourné contre moi. » Hiba attend une décision, mais, même si elle obtient le droit de rester, elle ne se sent plus en sécurité : « A tout moment, mon permis de séjour peut être révoqué. »

Dans certains cas, la commission des recours a accordé l’asile à des réfugiés déboutés. Pour les autres, c’est une longue attente qui commence. Copenhague n’a pas d’accord de rapatriement avec Damas et ne peut donc pas les renvoyer de force. « S’ils refusent de se conformer à la décision des autorités, alors ils seront placés dans un centre de rétention, jusqu’à ce qu’ils décident de repartir volontairement », précise le député Rasmus Stoklund. Les conditions de vie y sont « dignes de celles d’une prison », assure Michala Bendixen. Beaucoup prévoient de demander l’asile dans un autre pays européen. Rasha, elle, regrette aujourd’hui d’avoir choisi le Danemark pour y trouver refuge.

Anne-Françoise HivertCopenhague, envoyée spéciale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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