« La guerre est très violente, des deux côtés » : enquête sur la « folie » Raoult
Par Pauline Machard le 02-07-2021

Dans le livre “Raoult, Une folie française”, les deux grands reporters Ariane Chemin (Le Monde) et Marie-France Etchegoin (Elle) auscultent la “Raoultmania”. Explorant le parcours personnel comme professionnel de Didier Raoult, elles livrent des clés pour comprendre pourquoi le scientifique marseillais nous a tant donné la fièvre, dès les premiers instants de l’épidémie de Covid-19. Allant jusqu’à déchirer les familles, les amitiés…mais aussi la communauté médicale. Interview.
Egora.fr : Pourquoi avoir sous-titré votre livre “Une folie française” ?
Ariane Chemin : La “folie française” désigne l’emballement hexagonal pour Didier Raoult. Il n’y a qu’en France qu’un médecin est devenu, en l’espace de seulement quelques mois et à la faveur de la crise sanitaire, une sorte d’icône. C’est encore plus frappant à Marseille, sa ville. Il y est devenu une star : des bouteilles de bière, des santons, sont à son effigie. Des personnes se sont fait tatouer son visage… La “folie française” est aussi médiatique : la couverture a été totalement disproportionnée. Enfin, c’est un clin d’œil à la personnalité de Didier Raoult : il n’est pas “fou” au sens premier, mais il se sait original. Il pense qu’en raison de son intelligence, qu’il dit extrême [à 14 ans, son QI a été évalué à 180 par un pédopsychiatre, NDLR], il a un destin, un rôle à jouer dans l’Histoire de France. Ce n’est pas banal. « Sa véritable hantise : être un raté, avec un QI de 180 » : extraits de « Raoult, une folie française »
Il a opté pour les maladies infectieuses et la médecine tropicale, spécialité qui, à l’époque écrivez-vous, n’est pas la plus courue. En quoi ce sera finalement un atout ?
Je ne voudrais pas lui faire de procès d’intention, mais pour moi, il a vu dans les bactéries et les virus une occasion de briller. C’est un domaine dans lequel il pouvait être un découvreur, car il y a énormément de virus, de bactéries. Il a jeté son dévolu sur les bactéries, les “rickettsies”. Mais il a aussi découvert des “virus géants”. C’est grâce à ses découvertes qu’il reçoit le Grand prix de l’Inserm, l’une des plus hautes distinctions scientifiques, en 2010.
Ces découvertes lui suffisent-elles à se faire un nom, Didier Raoult souhaitant devenir “champion du monde depuis Marseille” ?
Il a aussi tout de suite compris, après avoir passé quelques années aux Etats-Unis, que pour être visible, il fallait publier. Il a fait sienne la maxime “Publish or perish”, soit “publier ou mourir”. Au début de la crise sanitaire, lorsque les journalistes consultent internet, ils tombent donc sur un Didier Raoult auréolé de son prix, de ses publications. Il est présenté comme un grand savant, comme l’un des plus grands médecins français. La presse se dit qu’elle a affaire à l’un des meilleurs infectiologues.
À la fin de la première décennie du second millénaire, il s’est construit une certaine notoriété, il a obtenu la promesse de son IHU… Fait-il pour autant l’unanimité ?
Non, il est déjà clivant. Un exemple parmi d’autres : pour le prix de l’Inserm en 2010, il y a eu bagarre ! Didier Raoult n’a obtenu cette distinction que grâce à Jean-François Delfraissy… Delfraissy qui, le 9 avril 2020 à l’occasion de la visite du président Emmanuel Macron à l’IHU de Marseille, se fera pourtant humilier par Didier Raoult. Ce dernier a toujours été clivant, et il adore ça ! De toute façon, il pense qu’il a toujours raison, et que forcément, quand on a raison, on se fait plein d’ennemis. Statines, insuline, hydroxychloroquine… Ce que révèlent les prescriptions des médecins durant la crise
Tous les éléments semblaient réunis pour qu’il occupe une place de premier plan au moment où la crise éclate, et ce d’autant plus qu’il avait déjà tout prévu… en 2003 !
Oui, avec 17 ans d’avance, il a parfaitement anticipé ce qui s’est passé en 2020. En 2003, Jean-François Mattei, ministre de la Santé à l’époque, lui avait commandé un rapport sur les risques bioterroristes. Didier Raoult avait alors un brin détourné…
la commande et s’était intéressé au risque pandémique. Dans ce rapport, il mesure les risques, évoque les réactions que vont susciter les confinements, les vaccins… Il montre qu’en prenant les mesures adaptées, on peut stopper une épidémie. Il anticipe vraiment tout !
Comment expliquer alors que début 2020, il se place sur une ligne “rassuriste” ?
En fait jusqu’alors, il avait toujours été sur cette ligne. Lorsque, dans les années 2000, des épidémies comme la vache folle, le SRAS, ont surgi, des médecins se sont emballés, ont écrit des best-sellers sur la fin du monde. Mais pas lui. Lui, au contraire, fustigeait les “marchands de mauvaises nouvelles”, disait de rester calme… et avec recul, on peut dire qu’il avait raison. Seulement cette fois, il n’a pas compris que ce nouveau virus ne ressemblait pas aux autres… Il va marquer par des formules choc et approximatives, comme “le Covid, moins de morts que par accidents de trottinette », sauf que c’était faux.
En revanche, il a été visionnaire sur les tests…
Son antienne, c’est “tester, dépister, tracer”, comme le dira l’Organisation mondiale de la Santé. C’est ce qu’il a voulu faire fin janvier 2020, lorsque des Français de Wuhan ont été rapatriés à Carry-le-Rouet, à 35 km de Marseille et de son infectiopôle. Il envoie ses troupes sur le tarmac de l’aéroport en vue de dépister les passagers avant leur descente d’avion. Mais il se heurte à ce qu’il appelle la “bureaucratie”, mais que d’autres vont considérer être des précautions de santé publique. On l’a empêché de tester, ce qui l’a rendu fou, mais il a eu l’intuition. Alors que la France rencontre des problèmes d’approvisionnement, notamment de réactifs, lui et son équipe y sont allés à la débrouille dès janvier et ont constitué des stocks. On retrouve ici l’idée qu’il a héritée de son père, médecin militaire à Dakar, qu’il faut se débrouiller loin de la métropole – aujourd’hui, Paris ! – avec les moyens du bord. Il va mettre en place ce dépistage massif à l’IHU alors qu’à Paris, les gens sont enfermés chez eux. Les chaînes en continu diffuseront en boucle les images des longues files d’attente. Au départ, l’image donnée est celle d’un gourou qui conduit les gens à faire la queue, pour rien, croit-on. Sauf que Didier Raoult avait raison. « Si je n’avais pas été là, qui aurait défendu les médecins? » : portrait de l’avocat du Pr Raoult
Selon vous, c’est l’humiliation infligée à Carry-le-Rouet qui a conduit le microbiologiste marseillais à annoncer dans une vidéo titrée “Fin de partie” et publiée le 25 février 2020, que le Covid était, grâce à l’hydroxychloroquine, “probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes”…
C’est ce que nous suggérons. Nous cherchions des clés psychologiques qui nous permettraient de comprendre pourquoi cet homme, qui semblait avoir toutes les cartes en main pour devenir le microbiologiste de référence, va tout d’un coup les brûler. Or il s’avère que le fait qu’on ait choisi Marseille mais qu’on n’ait pas pensé à son infectiopôle – qui a coûté très cher à la France ! -, que ses troupes aient été refoulées… ça l’a considérablement agacé. Mais il n’en a rien dit. Il a au contraire déclaré au détour d’un entretien auJournal du dimanche que Marseille avait été choisie en raison de l’infectiopôle. Il a retourné cette humiliation et…
s’est mis en avant. Personne n’est allé vérifier. Les journalistes, quand ils ont googlé son nom, se sont dit : “Super, c’est le meilleur.”
Que nous dit cette vidéo, sur le fond et la forme ?
Sur la forme, c’est inédit : il s’adresse directement aux Français, sur YouTube. Jamais auparavant, cette forme de communication médicale n’avait été utilisée. Cela lui a permis d’asseoir sa notoriété, de trouver son public… Plus tard, il innovera à nouveau en remettant sa deuxième étude en mains propres à Emmanuel Macron, en priorité et en exclusivité. Sur le fond, il annonce “restez calmes, tout va bien, on a un remède”, il conseille juste de se dépêcher d’aller dans les pharmacies car celles-ci seront bientôt à cours d’hydroxychloroquine. La vidéo, titrée “fin de partie” laisse entendre que c’est plié. Et très vite, il y aura un sous-texte populiste, complotiste : si on ne le suit pas avec ce traitement, c’est parce que ce médicament n’est pas cher et que “le système”, “Paris”, “les labos” veulent s’enrichir. La vidéo n’a pas été retirée : il a même retranscrit les propos et les a publiés dans ses Carnets de guerre. Sans en changer un mot, comme s’il s’agissait d’une parole sacrée. Il pense qu’un jour l’histoire jugera et se retournera en sa faveur. Qu’on dira : “Raoult avait raison.” La seule chose qui a été changée, c’est le titre de la vidéo.
Le microbiologiste aurait pu conseiller la politique sanitaire en étant membre du Conseil sanitaire. Or à peine l’a-t-il intégré, qu’il en a claqué la porte. Pourquoi ?
Je me fais peut-être l’interprète de sa pensée, mais je crois que, lors de la toute première réunion [le 5 mars 2020, NDLR] – à noter que c’est Jean-François Delfraissy qui l’a fait venir -, il y avait trop de monde pour lui autour de la table. Selon moi, Didier Raoult voulait tutoyer le pouvoir, – il a une fascination pour le pouvoir, c’est son côté Gaulliste -, mais il entendait ne parler qu’à Emmanuel Macron. Or là, il n’était pas mis en avant, il était noyé au milieu d’autres spécialistes comme lui, mais aussi d’historiens, de sociologues, de patrons de laboratoires… Pour son ego, c’est très embêtant. En plus de cela, on l’oblige à venir à Paris. J’ai eu le malheur de dire “monter” à Paris devant lui… ça l’énerve.
Avec son protocole de soins, proposé “à tous les patients infectés, au plus tôt de la maladie”, Didier Raoult va susciter une “Raoultmania” dans tout l’Hexagone. Qui touche-t-elle ?
Ce qui est intéressant, c’est qu’on n’est pas dans un phénomène restreint aux classes populaires. L’adhésion à la Raoultmania n’est pas liée à la crédulité de personnes qui seraient CSP- ou qui auraient un niveau d’études inférieur. Il séduit des “élites” – politiques, économiques, intellectuelles – mais aussi des Gilets jaunes. Il séduit notamment des médecins. Au départ, les premiers “fans” sont des chefs d’entreprise comme Bernard Arnault en France, ou Elon Musk, le patron de Tesla, aux Etats-Unis. C’est ce dernier qui a convaincu en quelques tweets Donal Trump de s’intéresser à la chloroquine. Toute solution immédiate qui pourrait très vite permettre de sortir du confinement et de remettre l’économie en marche, ils veulent y croire. Le protocole Raoult était devenu une sorte de mot de passe magique. Hydroxychloroquine : et si la controverse scientifique était une bonne chose
Sur quel terreau la Raoultmania a-t-elle prospéré ?
En France, il y a depuis quelques années un terreau de défiance, de scepticisme, un populisme ambiant. Le pays de Pasteur est par exemple l’un des plus réfractaires aux vaccins. Dans ce climat, toute personnalité émergente qui…
donne le sentiment d’être contre le système a des chances d’être populaire. Souvent, ce sont des comètes, je pense notamment à Jean-Marie Bigard. Pour ce qui est de Didier Raoult, le paradoxe est qu’il n’est pas anti-système – il dit au contraire appartenir à l’élite -, mais il fait comme si. C’est pour cette raison que la figure du microbiologiste marseillais a tout de suite inquiété Emmanuel Macron, traumatisé par les Gilets jaunes.
Didier Raoult a finalement été désavoué sur l’hydroxychloroquine, sur l’absence de seconde vague, sur l’impossibilité de produire si vite un vaccin… Comment le vit-il ?
Il fait semblant de s’en ficher. Comme si, un jour, on allait lui donner raison. La seule fois où il s’est énervé, lors des 4 heures d’entretien qu’il nous a accordé, c’est lorsqu’on lui a demandé s’il avait des regrets. Là, il s’est redressé : “Des regrets ?” Il ne peut l’entendre. Lorsque Margaux de Frouville, journaliste santé à BFMTV ou le médecin et député Philippe Berta l’ont interrogé sur ses méthodes [Pour rappel, la question du député était : “Pourquoi n’avez-vous pas fait des essais cliniques dignes de ce nom ?”, NDLR], il est à chaque fois sorti de ses gonds. Il n’aime pas être interrogé par des spécialistes. Sa chance, c’est que la pandémie a tellement occupé l’espace public, médiatique pendant un an, qu’il n’a pas toujours eu des spécialistes en face de lui. C’est ce qui l’a sauvé.
Que reste-t-il de la folie Raoult ?
Raoult est toujours le grand homme de beaucoup de Marseillais, leur icône, et il continue de jouir d’un capital sympathie dans le sud de la France. Mais plus parce qu’il est vu comme “l’un des nôtres », comme celui qui a fait parler de Marseille pendant un an et demi. De manière générale néanmoins, il ne reste de la Raoultmania que des personnes que Didier Raoult renierait lui-même : des anti-vaccins, des anti-pass, des anti-masques, des complotistes. Mais il ne leur dit rien. Il entretient le flou sur sa position sur le vaccin par exemple. Quand on lui demande “Êtes-vous vacciné ?”, il répond “secret médical”, chose qu’il ne disait pas pour ceux qui prenaient de la chloroquine ! Ayant une telle aura, il a une responsabilité, il aurait pu dire : “Je vous conseille de vous faire vacciner”, or il ne l’a jamais fait publiquement.
Didier Raoult a surgi dans l’espace public il y a un an et demi. Mais aujourd’hui encore, “pro” et “anti” continuent de s’écharper sur son nom…
Le climat se durcit chaque jour. Le camp des “pro” est désormais un univers beaucoup resserré. Et comme dans tout phénomène de gouroutisation, lorsque le cercle se restreint, les gens deviennent plus hargneux. Sur les réseaux sociaux, Didier Raoult mène la guerre mais tout le monde ne s’en aperçoit pas. Déjà parce que tout le monde n’utilise pas les réseaux sociaux. Mais aussi parce qu’il est prudent : il ne prend jamais la tête de la bataille. Ce n’est jamais lui qui s’exprime, mais son équipe. Qui le fait avec une violence rare. Le camp des “anti” n’est toutefois pas en reste : ils sortent parfois des limites du bon goût. La guerre est très violente, des deux côtés. 1264€ pour de l’hydroxychloroquine : l’enquête d’un généraliste sur le « système » de facturation de l’IHU du Pr Raoult
De plus en plus de voix s’élèvent pour demander des comptes à Didier Raoult. Mais concrètement, à part la plainte de l’Ordre, il ne se passe pas grand chose. Silence de l’AP-HM, l’enquête de l’Université d’Aix-Marseille n’a pas encore donné ses résultats…
C’est vrai, il y a une forme de passivité. Un nouveau directeur général vient d’être nommé à l’AP-HM, François Crémieux. Il était notamment le bras droit de Martin Hirsch, la bête noire de Didier Raoult. On verra si cela change la donne…
Didier Raoult serait-il devenu intouchable ?
Je ne sais pas s’il est intouchable, mais il a été intouché ! L’infectiopôle ayant bénéficié de beaucoup d’argent public, on aurait pu s’attendre à ce que l’AP-HM réagisse mais jusque-là, elle est restée très silencieuse. Didier Raoult a sûrement bénéficié de protections. Cet épisode Raoult a, de l’avis de certains, beaucoup terni l’étoile de la médecine française à l’étranger…
Retrouvez quelques extraits de “Raoult, Une folie française” ici.*
* »Sa véritable hantise : être un raté, avec un QI de 180″ : extraits de « Raoult, une folie française »
Par Ariane Chemin et Marie-France Etchegoin le 02-07-2021

Son passé, ses ambitions, les coulisses de son plaidoyer pour la chloroquine… Dans « Raoult. Une folie française », les journalistes Ariane Chemin et Marie-France Etchegoin retracent le parcours du microbiologiste qui a déchiré la France pendant l’épidémie de Covid-19. Extraits.« La guerre est très violente, des deux côtés » : enquête sur la « folie » Raoult
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« Surhomme »
Aux yeux de Didier enfant, son père est un surhomme. Plus tard, il apprendra que le capitaine partage les qualités et les défauts de tous ceux qui ont été envoyés dans les colonies au sortir de la Santé navale […] La plupart de ces toubibs formés à la Santé navale sont aussi passés par le Centre d’instruction du Service de santé des troupes coloniales […]. “Les médecins coloniaux, peut-on lire aujourd’hui dans les archives de cet institut, ont appris à s’organiser seuls. Parfois frondeurs, volontiers indépendants, privilégiant l’action, ils ont constitué pendant un siècle ce que d’aucuns ont appelé un bataillon d’excentriques. Pour trouver des solutions aux problèmes médicaux ou logistiques, il leur fallait prendre des initiatives loin des repères métropolitains.” Presque un portrait de Didier Raoult qui en son IHU s’inspire des “médecins de brousse” contre ceux dits “de bureau” et répond aux confrères offusqués par ses essais thérapeutiques à la chloroquine : “À la guerre comme à la guerre”.
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« Déconvenue »
“Didier est revenu”. Il accepte d’entrer dans la carrière. Médecin comme papa. Ce que le patron de l’IHU préfère traduire aujourd’hui par : “J’ai fini par rejoindre mon destin” […] le loup de mer prend, en 1972, la direction de la faculté de médecine, à deux pas – clin d’oeil de la géographie – de l’ancien asile d’aliénés, dit aussi l’“hôpital des insensés”. C’est peu dire qu’il n’a pas la vocation. D’accord, en bon fils de son père, et même à reculons, il deviendra docteur. Mais en quoi ? […] “L’estime de sa généalogie rend complexe l’estime de soi” laisse parfois échapper le patron de l’IHU. À propos des “fils de”, il peut également lâcher : “Ce n’est compliqué que pour les ratés.” […] C’est peut-être cela sa véritable hantise : être un raté. Pis, un raté avec un QI de 180. Ainsi rien n’agace plus le patron de l’IHU que l’idée selon laquelle il se serait rabattu sur l’infectiologie faute de mieux, son classement au concours de l’internat ne lui permettant pas d’obtenir une spécialité alors plus courue […] Quand il évoque le sujet, il transforme sa déconvenue en la tirant vers le haut, le très haut même.
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« Succès »
[En 2003, alors qu’il a récemment découvert un virus géant qu’il appellera Mimivirus], il entre alors dans sa cinquantième et unième année et vient d’être nommé quelque temps plus tôt, “professeur de classe exceptionnelle” […] sa carrière est sans conteste brillante et bien remplie. En 2009, un autre TRUC [thing resisting to uncompleted classifications, NDLR] se révèle à ses yeux : un virus encore, mais “virophage” […] Ces découvertes valent à leur “inventeur” une stature jamais encore atteinte jusque-là. Le 30 novembre 2010, celui-ci reçoit, au Collège de France, l’une des plus hautes distinctions scientifiques françaises : le Grand Prix de l’Inserm. […] Cette décennie est la sienne. C’est celle des succès […] En 2000, Jacques Chirac l’avait déjà fait chevalier [de la Légion d’honneur, NDLR]. Dix ans plus tard, et à peine un mois après son prix de l’Inserm, il est…
promu officier […] Au même moment, et comme dans un parfait alignement de planètes, l’Etat vient de lancer un appel à projets pour la création de plusieurs “instituts hospitalo-universitaires, autrement des IHU […]
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« Sonnette d’alarme »
Nous sommes alors à quelques mois du déferlement depuis la Chine d’une pandémie que nul ne voit venir mais dont Didier Raoult – là encore est l’extraordinaire dans ce personnage – a décrit les mécanismes et a anticipé les effets… en 2003 ! Cette année-là, l’IHU est encore dans les limbes. Mais le Marseillais Jean-François Mattei, à l’époque ministre de la Santé, propose à son ami Raoult de se pencher sur la question du “bioterrorisme”. Le professeur s’attelle alors à la rédaction d’un document de plus de trois cents pages mais détourne un brin la commande et, plaidant déjà pour son IHU, y ajoute un chapitre sur un danger tout aussi grand selon lui : les épidémies. Il faut relire les principaux extraits de ce rapport. Didier Raoult tire la sonnette d’alarme sur “l’impréparation” de la France face au risque d’apparition de nouvelles maladies contagieuses […] Dix-sept ans avant l’apparition de l’épidémie de Covid-19, Didier Raoult fait partie de ceux qui ont presque tout prévu […]
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« Visionnaire »
Trois Chinois qui meurent, ça fait une alerte mondiale […] Ainsi parle Didier Raoult le 21 janvier 2020. Le professeur “visionnaire” semble tout à coup aveugle. Il n’est pas le seul. Menteur qui dirait aujourd’hui avoir compris à cette époque que le Covid-19 annonçait, peut-être pas la fin du monde, mais au moins celle d’un monde. Pourtant venant du patron de l’IHU, on pouvait s’attendre à autre chose […] [Il] semble avoir rangé tout au fond d’un placard son rapport de 2003 […] Ces projections anticipatrices l’avaient aidé, à l’époque, à convaincre les politiques de lui “donner” son IHU. Justement, il pourrait profiter de ces images venues de Chine, faire la pub pour son Institut, dire à tous ses détracteurs : “Voyez combien j’avais raison de me battre pour le construire.” Non, c’est tout le contraire. Surprenant professeur. Il semble même avoir perdu son goût presque névrotique pour la contradiction. Le franc-tireur, aussi docile qu’un mouton de Panurge, se range dans le camp des “rassuristes” […]
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« Scoop »
Ce 25 février, à midi, Didier Raoult déboule dans le grand amphi de l’IHU […] Le boss paraît un brin essoufflé, mais son œil brille plus que d’ordinaire. Et à peine sur l’estrade, il annonce, sans reprendre sa respiration, “un scoop de dernière minute, une nouvelle très importante. Les Chinois […] ont trouvé que, sur leur nouveau corona, la chloroquine est active in vitro” […] “Avec 500 mg de chloroquine par jour pendant dix jours, il y a une amélioration spectaculaire. C’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes.” […] “Pas la peine de s’exciter pour trouver des vaccins dans dix ans”, dit Super Raoult […] L’annonce faite par Didier Raoult a duré…
une minute quarante-cinq secondes. Mais elle a été filmée en bonne et due forme par son service de communication et, dès quinze heures, le site de l’IHU la met en ligne. “Coronavirus : fin de partie !” C’est son titre, et sur les réseaux sociaux, ça buzze déjà. Les journalistes veulent savoir d’où le professeur tient son “scoop mondial” […]
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« Hors des clous »
À peine revenu de sa virée à l’Elysée [le 5 mars, NDLR], Didier Raoult s’est aussitôt remis au “travail”. Que les autres réunionnent” entre eux ; lui a la chloroquine et soignera les malades. Il a relu le serment d’Hippocrate qu’il a prêté il y a trente ans pour exercer la médecine […] Le 16 mars, le voilà donc qui, avant vingt heures, sort son deuxième scoop : contre le Covid, la chloroquine n’est pas seulement efficace in vitro, mais aussi in vivo […] la vidéo – qui cumulera 1,3 million de vues en quelques jours – est déjà en ligne lorsque, le 17 mars, au lendemain du discours télévisé d’Emmanuel Macron, la France entre dans son premier confinement. “Nous sommes en guerre”, dit désormais le président. J’ai les armes, lui répond en substance le professeur. Sa voix couvre encore les réactions suscitées par son essai clinique. Les plus optimistes ou indulgents de ses confrères estiment les résultats encourageants mais non suffisants. Les plus remontés soulignent qu’aucun “comité de lecture” n’a apprécié le sérieux de l’étude avant qu’elle soit rendue publique. Et pour cause, disent-ils, la méthodologie est hors des clous.
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« Raison »
On peut se moquer du professeur qui attire les foules. Le caricaturer en thaumaturge, en “saint Didier”, en “Mégalomix”. Il est le seul en France qui applique à la lettre les recommandations de l’OMS, et sur ce plan-là, l’histoire a déjà jugé, il a eu raison avant tout le monde. “Testez, testez, testez”, répète l’Organisation mondiale de la santé depuis le 16 mars. “Isolez les positifs, trouvez les personnes en contact avec eux, testez à nouveau.” C’est ce que fait le patron de l’IHU qui pourtant n’est en général d’accord avec personne. […] Il le répète depuis que l’épidémie s’étend : “il faut généraliser les tests, on a les moyens de le faire”. Il suffit, a-t-il déjà dit à l’Elysée le 5 mars, de “s’organiser” et de le vouloir. […] de précieuses semaines ont été perdues pendant lesquelles l’épidémie aurait pu être ralentie […] Blocages réglementaires, luttes de chapelles, atermoiements des ministères, de Matignon, de l’Elysée… La machine a été trop lourde à se mettre en marche et l’intendance n’a pas suivi.
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« Hydroxychloroquine »
5 juin 2020, les conclusions très attendues du vaste essai britannique Recovery (le seul à avoir poursuivi ses recherches sur la molécule après l’étude du Lancet) sont rendues publiques. Après 28 jours de traitement, il n’y a aucune différence entre le premier groupe (1 542 patients) soigné à l’hydroxychloroquine et celui (3 132 patients) qui a bénéficié des soins standards. “Ça ne marche pas !” résume à Oxford l’un des dirigeants de l’essai. Ça ne marche pas, confirment toutes les études qui se succèdent les unes après les autres. Mais sans parvenir à convaincre les croisés de la fameuse molécule.

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