Au Burkina Faso, la colère monte au sein de la population face à la multiplication des attaques
Des marches sont organisées à travers le pays pour dénoncer « l’inaction » des autorités après le massacre de Solhan, début juin, qui a fait entre 130 et 160 morts.
Par Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)Publié le 28 juin 2021 à 18h28 – Mis à jour le 29 juin 2021 à 11h30
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Solhan. Au Burkina Faso, le nom de ce village minier dans le nord-est du pays risque de rester longtemps associé aux images macabres d’hommes, de femmes et d’enfants gisant au sol, de fosses communes remplies de dizaines de corps enveloppés à la va-vite dans des nattes. Dans la nuit du 4 au 5 juin, des hommes armés ont attaqué cette localité, tuant 160 personnes selon des sources locales, 132 selon les autorités. Jamais un massacre d’une telle violence n’avait été perpétré dans le pays. Une « boucherie », un « carnage », « l’horreur ». Sur les réseaux sociaux, les mots des Burkinabés, d’habitude si pudiques lorsqu’il s’agit d’exprimer leur peine et leur souffrance, sont empreints d’une profonde amertume.
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Trois semaines après le drame de Solhan et un deuil national de soixante-douze heures, l’onde de choc reste intacte. Face à la multiplication des attaques terroristes, chaque fois plus meurtrières, la colère gronde. Le 12 juin, plusieurs milliers de personnes ont marché à Dori, le chef-lieu de la région du Sahel, pour dénoncer « l’inaction » du gouvernement.
Samedi 26 juin, après de nouvelles attaques au Burkina Faso, d’autres manifestations, rassemblant plusieurs milliers de participants, ont eu lieu cette fois à Kaya (centre-nord) et à Titao (nord), où les locaux du haut-commissariat de la province ont été saccagés. L’opposition burkinabée a également annoncé une série de marches les 3 et 4 juillet sur l’ensemble du territoire, pour « protester contre la dégradation de la situation sécuritaire et exiger des mesures fortes ».
Dimanche au soir, dans un message à la nation, le président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, a lancé un appel à la « retenue » et demandé aux partis politiques et aux organisations de la société civile de « surseoir » à ces manifestations « afin de ne pas faire le lit de notre désunion, face à l’ennemi commun ». Mais de plus en plus de Burkinabés s’interrogent sur la capacité des autorités à faire face à la crise sécuritaire qui, en six ans, a déjà fait plusieurs milliers de morts et forcé plus d’un million de déplacés à fuir leurs foyers.
« Silence » des autorités
Ce matin du 5 juin, quand Yahiya Hama Dicko, un étudiant de 26 ans de Dori, a appris la tuerie à Solhan, alerté par un ami, il s’est effondré en larmes en pleine classe. De chagrin, mais aussi d’incompréhension et de colère. « Comment a-t-on pu massacrer ces gens pendant plus de cinq heures sans que personne ne réagisse ? », s’interroge le jeune homme, dont un oncle, résidant à Solhan, a survécu à la tuerie. Pour lui, c’est « l’attaque de trop ». L’intervention tardive de l’armée, le « silence » des autorités, la vie sous couvre-feu. « Ça ne passe plus, on est fatigués de cette situation et on se sent délaissés », regrette Yahiya Hama Dicko, qui a décidé de lancer, avec plusieurs habitants, la marche de Dori, le 12 juin, pour « interpeller le gouvernement ».
Depuis le début de l’insurrection djihadiste, en 2015, au Burkina Faso, la région du Sahel est la plus durement touchée par les violences. Plus de 400 000 déplacés ont fui leurs foyers, près de 400 écoles ont fermé, l’administration a déserté de nombreuses communes et l’économie tourne au ralenti. « La population vit asphyxiée, on est pris en étau entre les groupes armés, les milices d’autodéfense et les forces de sécurité. Beaucoup de villages ont été complètement vidés de leurs habitants et n’existent plus », rapporte Yahiya Hama Dicko.
Des pans entiers du territoire échappent désormais au contrôle de l’Etat. Dans le nord et l’est du pays, certains villages sont passés sous l’emprise des groupes djihadistes, qui y ont imposé la charia. Le sentiment d’abandon ne cesse de s’aggraver dans les zones touchées qui souffrent aussi du manque d’infrastructures, de services sociaux, d’emplois et d’investissements économiques. « On a l’impression de ne pas être aussi burkinabé que les autres, on se sent comme des citoyens de seconde zone », s’attriste cet étudiant.
« Nous sommes dans la souffrance »
A Titao aussi, dans le nord, l’exaspération grandit. « Des morts et des morts, on n’en veut plus », « non au délaissement de notre province », « on veut cultiver nos champs », pouvait-on lire sur les pancartes des manifestants samedi. Les organisateurs exigent notamment le déploiement d’un détachement militaire dans la ville et l’équipement des « volontaires pour la défense de la patrie » (VDP), les supplétifs civils recrutés par l’armée. Dans la région, de nombreux habitants ont décidé de prendre les armes pour défendre eux-mêmes leurs villages. « Beaucoup ont été tués, ils sont mal équipés et n’ont pas tous été formés. On alerte les forces de sécurité mais elles ne viennent pas », dénonce un porte-parole de la marche.
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Dans une vidéo devenue virale, diffusée le 21 juin, un groupe de VDP de la province a même lancé un appel à l’aide aux autorités. « Nous sommes dans la souffrance, l’ennemi est plus fort que nous. (…) S’ils ont vendu notre patrie, ils n’ont qu’à le dire et nous allons nous retirer », menace leur chef, en langue moré, indiquant ne pas avoir reçu l’indemnité prévue par l’Etat en échange de leur engagement.
Du côté des forces de sécurité aussi, la grogne monte. Le 21 juin, onze policiers ont été tués dans une embuscade, alors qu’ils effectuaient une mission de relève dans le centre-nord du Burkina Faso. « Les hommes n’ont pas l’équipement adéquat, ils manquent d’armes, de munitions et de blindés, ils doivent prendre de gros risques quand ils se déplacent depuis la capitale, par la route », dénonce Siyalé Moussa Palm, le secrétaire général de l’Unapol, le syndicat de la police. De quoi affecter le moral des unités. Selon nos informations, lors des funérailles des policiers à Kaya, des collègues et des familles des victimes ont invectivé le ministre de la sécurité, Ousséni Compaoré, et tenté d’empêcher sa participation à la cérémonie.
Inquiétude des observateurs
En juin, une centaine de « terroristes » ont été neutralisés lors d’une opération conjointe entre les armées du Burkina Faso et du Niger, à la frontière des deux pays, selon un communiqué. Mais de telles annonces peinent à rassurer les populations, qui sont les premières victimes des violences.
Sur le terrain, les forces de sécurité restent complètement absentes de 30 % du territoire et tardent à intervenir, à cause des pistes difficiles d’accès et minées. Selon une source sécuritaire locale, les premières unités du détachement de Sebba, une petite ville chef-lieu de département située à 14 kilomètres de Solhan, ont mis près de sept heures à arriver sur les lieux du massacre, après l’alerte des habitants. « Pourquoi aucune sanction n’a été prise ? Comment expliquer que les assaillants soient revenus le lendemain ? Pourquoi aucune autorité n’est venue compter les morts ? », fustige Yahiya Hama Dicko, qui assure qu’« environ 200 »personnes ont été tuées cette nuit-là.
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Au Burkina Faso, le président, dans son discours, dimanche, était attendu au tournant. Comme d’autres ici, l’étudiant, se dit « déçu ». Lui souhaitait « des mesures fortes » et « un remaniement ». Lors d’une conférence de presse le 25 juin, l’opposition a exigé la démission du premier ministre et du ministre de la défense burkinabé. « Le gouvernement n’a pas de stratégie de lutte contre l’insécurité », dénonce le chef de l’opposition, Eddie Komboïgo. La colère et la défiance grandissante inquiètent certains observateurs. « Le risque d’un scénario malien est réel », souffle le journaliste et analyste Boureima Ouedraogo.
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Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)
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Malgré la fermeté affichée par les autorités face aux terroristes, les signes d’une inflexion se multiplient. Des sources évoquent même des « accords » passés localement.
Par Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)Publié le 10 février 2021 à 12h30 – Mis à jour le 10 février 2021 à 12h37
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Une lueur d’espoir, après des mois d’asphyxie. « On peut enfin souffler, la vie a repris à Djibo », murmure un habitant de la grande ville du nord du Burkina Faso, rencontré à la gare routière du quartier Larlé de Ouagadougou. Après plus d’un an de suspension, plusieurs compagnies de bus ont repris, en octobre, leur liaison avec cette cité située à 200 km de la capitale. Les camions de marchandises et de vivres circulent de nouveau sur « l’axe de la mort », comme les Burkinabés surnomment cette route sur laquelle le maire et le grand imam de Djibo ont été exécutés en 2019 et 2020.
Il y a encore quelques mois, la ville était sous blocus. Des groupes armés contrôlaient les pièces d’identité et tuaient les notables. Désormais, « ils sont partis, il n’y a plus d’attaques, c’est redevenu calme », assure un pasteur qui guette l’arrivée du bus et rapporte avoir failli être lui-même tué par des « terroristes » en juin dernier.
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Que s’est-il passé à Djibo, « ville martyre » devenue le symbole du basculement du pays dans la spirale djihadiste ? « Accords », « négociations »… Depuis des mois, les rumeurs vont bon train. « Ça a pris tout le monde de court. Du jour au lendemain, on a vu des anciens combattants aller et venir, sans armes, dans la ville. On se doute qu’il y a eu des pourparlers, mais personne n’ose le mentionner de peur d’avoir des problèmes », explique une source locale, jointe par téléphone, sous couvert de l’anonymat.
Changement de stratégie
L’option de la négociation avec les groupes terroristes pourrait faire débat lors du prochain sommet du G5 Sahel, qui doit se tenir à N’Djamena (Tchad) les 15 et 16 février et dont les préparatifs doivent être évoqués par le président français, Emmanuel Macron, lors d’une rencontre avec son homologue burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, en visite à Paris mercredi 10 février. Cette voie embarrasse la France, engagée avec plus de 5 000 soldats au Sahel, mais aussi le Burkina Faso, qui l’a toujours officiellement repoussée.
Face aux attaques, les autorités burkinabées prônent la riposte militaire. « Nous ne négocierons pas avec ceux qui ont pour projet de démanteler le Burkina Faso et mettre à mal notre vivre-ensemble », avait martelé M. Kaboré pendant la campagne pour les élections présidentielle et législatives de novembre 2020, alors que plusieurs candidats se disaient favorables à un changement de méthode.
Ces derniers mois pourtant, malgré cette fermeté affichée, les signes d’une inflexion sont de plus en plus manifestes. Le 4 février, le premier ministre Christophe Dabiré a même évoqué pour la première fois, après son discours de politique générale, « la possibilité, si nous connaissons de façon claire les responsables de la situation aujourd’hui, que nous puissions engager éventuellement des discussions avec ces gens-là ». Une telle ouverture marquerait un changement de stratégie majeur dans la lutte contre le terrorisme au Burkina Faso, où les violences ont déjà fait plus de 1 600 morts et 1 million de déplacés depuis 2015.
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Déjà, sur le terrain, les initiatives se multiplient. Une source diplomatique évoque ainsi « des accords certainement passés localement » dans plusieurs zones du pays, en marge des scrutins présidentiel et législatif. « Il y a eu une trêve dans toute la province du Soum [nord]. Les djihadistes peuvent circuler librement, en échange ils n’attaquent pas. Jusqu’ici, le deal a été plutôt respecté », confirme Boubacari Dicko, l’émir de Djibo. Et d’ajouter : « On ne sait pas qui a négocié, on a juste vu un ballet de pick-up aller et venir en novembre dans un quartier périphérique de la ville. »
Certains évoquent « une sorte de pacte de non-agression ». « L’ordre a été donné en interne de ne pas mener d’offensives dans les régions du Sahel et de l’Est. En contrepartie, les GAT [groupes armés terroristes] les laissent tranquilles », assure une source sécuritaire proche des milieux militaires. Selon des sources concordantes, des chefs religieux et coutumiers auraient eu des « contacts » et mené des « médiations » avec certains de leurs villageois enrôlés au sein des groupes armés dans plusieurs localités du Sahel et de l’Est. « Mais cela reste local, voire microlocal, et hyperconfidentiel. Difficile de savoir si les autorités sont impliquées », nuancent plusieurs sources sécuritaires.
Lassitude des populations
Le sujet demeure hautement sensible au plus haut niveau de l’Etat et ni l’état-major des armées, ni le ministre de la défense n’ont répondu à nos sollicitations. A l’époque de l’ancien président Blaise Compaoré (1987-2014), des contacts étroits existaient pourtant avec certains chefs djihadistes, noués grâce au conseiller spécial de M. Compaoré, le Mauritanien Moustapha Ould Limam Chafi. Mais « Kaboré a toujours voulu se démarquer de la diplomatie à la Compaoré, il voit plutôt le fait de négocier comme un aveu de faiblesse et de capitulation », explique Mahamoudou Savadogo, ancien gendarme et spécialiste des questions de sécurité au Sahel.
En juin 2020, le chef de l’Etat avait cependant ouvert une première brèche, lors d’une visite officielle à Djibo, en lançant un appel aux « fils égarés ». Il promettait alors à « ceux désabusés, s’ils sont de bonne foi et veulent retourner chez eux », de trouver « les voies et moyens pour que chacun regagne son pays ». S’il se confirme, pourquoi un tel revirement ? Le débat a d’abord été ouvert par le Mali, qui avait annoncé, en février 2020, l’ouverture de canaux de discussion avec certains groupes armés djihadistes. En octobre, quelque 200 prisonniers, dont certains auteurs d’attentats, ont été libérés en échange de quatre otages, dont la Française Sophie Pétronin.
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Surtout, sept ans après le début de la crise au Mali, qui s’est depuis étendue au Burkina Faso et au Niger, la lassitude s’installe chez les populations. Les civils sont les premières victimes de l’engrenage des violences, auxquelles se sont ajoutées, en plus des attaques des groupes terroristes, les exactions présumées des forces de sécurité et de groupes d’autodéfense. « Tout le monde est épuisé, nous sommes nombreux à avoir perdu des membres de notre famille dans cette crise, certains jeunes regrettent même de s’être enrôlés et veulent rentrer », rapporte l’émir de Djibo.
Réélu le 22 novembre, le président Kaboré a promis de faire de la « réconciliation nationale » la priorité de son second mandat. Et la nomination du chef de l’opposition, Zéphirin Diabré, au poste de ministre de la réconciliation nationale va dans ce sens. « La solution militaire à elle seule ne pourra jamais faire revenir la paix […] On ne pourra pas exclure le dialogue avec les groupes armés au Sahel. Maintenant, il y a un tri à faire. D’abord, il faut qu’on sache qui est qui », pointait ainsi M. Diabré lors de la campagne présidentielle.
Des représailles sanglantes
Au plus près du terrain, des projets tentent déjà de favoriser la paix et le dialogue. En novembre, plusieurs leaders religieux et coutumiers ont lancé une « caravane » à travers six régions du Burkina Faso. L’objectif : réunir les communautés, groupes d’autodéfense compris, afin d’« identifier les germes du conflit » et de « proposer des solutions ». « C’est la première fois que nous arrivons à réunir autant de leaders d’opinion, 1 800 personnes au total, pour s’asseoir et réfléchir ensemble », se félicite Kadia Diallo, porte-parole de la coalition Jam (« paix », en fufuldé).
Dimanche 7 février, la coalition a même lancé un appel à « tendre la main aux Burkinabés qui ont pris les armes » et à « accorder une amnistie aux présumés terroristes en détention » lors d’une rencontre à Ouagadougou, en présence des ministres de la défense et de la réconciliation nationale. « Les pays du Sahel doivent offrir une porte de sortie à ceux qui veulent revenir, ce sont nos concitoyens », plaide l’émir du Liptako, Ousmane Amirou Dicko, évoquant la nécessité de « fixer un cadre », avec certaines conditions telles qu’un « désarmement des civils » et un « programme de déradicalisation et de réinsertion ».
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La tâche est néanmoins complexe. Selon nos informations, la question des groupes d’autodéfense et des « volontaires pour la défense de la patrie » (VDP), des civils armés et formés par les militaires pour lutter contre le terrorisme au Burkina Faso, constituerait un point de blocage aux discussions dans certaines localités. Depuis leur mise en place en 2020, certains membres sont accusés de mener des représailles sanglantes et des exactions contre les communautés. « Nous sommes prêts à pardonner, mais on ne lâchera pas nos armes avant les terroristes », rétorque un responsable VDP de la région du Nord.
Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)
**Sahel : « Les militaires ne peuvent être une alternative aux problèmes politiques de nos pays »
LE RENDEZ-VOUS DES IDÉES.
Le politologue Mathias Hounkpe revient sur la crise malienne et la régression démocratique en cours dans plusieurs pays africains.
Propos recueillis par Coumba KanePublié le 30 mai 2021 à 09h00 – Mis à jour le 02 juin 2021 à 10h51
Temps de Lecture 7 min.

Au Mali, la junte a repris les rênes du pouvoir. Quelques jours après avoir renversé le président Bah N’Daw et le premier ministre Moctar Ouane, le colonel et vice-président Assimi Goïta a été installé, vendredi 28 mai, comme chef de l’Etat. Ce nouveau coup de force fragilise la transition en cours depuis la démission d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en août 2020 sous la pression militaire.
Mathias Hounkpe, politologue et administrateur du programme de gouvernance politique de l’ONG Open Society Initiative for West Africa (Osiwa), analyse ce nouvel épisode de la crise politico-militaire que traverse le Mali depuis 2012.
Quel signal envoient les militaires maliens qui viennent de perpétrer un nouveau coup de force ?
Ils démontrent que quels que soient les accords signés, ils cherchent à imposer leurs volontés. Au motif que des nominations ne leur conviennent pas et qu’il y aurait des cas de violation de la Charte de la transition – ce qui à mon humble avis n’est pas prouvé jusque-là –, ils suspendent tout. Quand bien même ce serait le cas, il n’appartient pas aux militaires de se substituer à la justice. Leur geste est inadmissible. Il est temps de comprendre que les militaires ne peuvent être une alternative crédible aux problèmes politiques de nos pays.
Comment analysez-vous leur requête de garder la main sur les ministères de la défense et de la sécurité, postes dont ils ont été exclus lors du dernier remaniement ?
Il est évident qu’au-delà de l’importance de ces positions pour la lutte contre l’insécurité et l’extrémisme violent dans le pays, ces ministères joueront un rôle central dans l’organisation des prochaines élections, à l’issue des dix-huit mois de transition. D’ailleurs, il est important de noter que malgré les demandes de la société civile et de l’essentiel de l’opposition, la transition a toujours insisté pour que ce soit le ministère de l’administration territoriale, tenu par un militaire, qui supervise les scrutins à venir. L’un des enjeux de ce coup pourrait bien être le contrôle des élections et du futur président.
Ce coup n’était-il pas prévisible ? Une alliance au sommet du pouvoir entre des putschistes et des civils n’est-elle pas vouée à l’échec ?
Cet alliage a pourtant fonctionné au Burkina Faso. En 2014, après le soulèvement populaire contre le président burkinabé Blaise Compaoré, ce sont les militaires qui ont d’abord pris le pouvoir. En revanche, ils se sont facilement effacés pour laisser la transition se poursuivre.
Mais au Mali, dès le départ, les putschistes n’avaient pas la ferme volonté de rendre le pouvoir ni de le partager. Pas même avec le M5-RFP [Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques, un conglomérat d’organisations politiques et de la société civile qui ont fait descendre les Maliens dans la rue pour réclamer le départ d’IBK en 2020] qui avait pourtant payé le prix fort pour cela.
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Ils ont traîné des pieds pour associer les civils à la gestion de la transition. D’ailleurs, dans la première version de la charte, les putschistes ont suggéré que la transition soit dirigée par l’un des leurs. Il a fallu leur tordre le bras pour imposer un civil. La dissolution du CNSP [Comité national pour le salut du peuple, l’institution politico-militaire mise en place par la junte en août 2020] aurait dû intervenir dès l’installation des institutions de la transition.
Mais, là encore, il a fallu attendre janvier 2021, suite à une mission de la Cédéao [Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest] pour qu’ils l’acceptent. Dès le départ, c’était donc clair que les militaires ne voulaient pas partager le pouvoir.
La société civile malienne et certains leaders religieux ont été à la pointe de la contestation populaire qui a mené à la démission en août 2020 l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta. Quelle est désormais leur marge de manœuvre face aux putschistes ?
L’un des problèmes au Mali, c’est la division de la société civile. Les putschistes jouent les uns contre les autres d’autant plus facilement qu’une partie de cette société civile était déçue par la transition. D’ailleurs, le président et le premier ministre démis n’ont reçu que très peu de soutien. Ceux qui contestent le coup d’Etat le font par principe. Ces dernières semaines, un vent de mécontentement populaire soufflait et les manifestations s’apprêtaient à reprendre. Une grève de fonctionnaires menée par les centrales syndicales était en cours.
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Même les leaders religieux, très influents au Mali, expriment des appréhensions vis-à-vis de la transition. Naturellement, les putschistes instrumentalisent ce climat de défiance et font maintenant des appels du pied au M5-RFP qu’ils avaient pourtant soigneusement ignoré après le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta.
Jeudi à Bamako, des manifestants ont réclamé le départ de la France du Mali et l’intervention de la Russie. Et une ligne de fracture semble se dessiner chez les militaires entre les francophiles et les pro-russes. La Russie joue-t-elle un rôle dans la crise malienne ?
Au Mali, l’ombre de la Russie plane depuis bien longtemps et les manifestations anti-françaises et pro-russes ne sont pas nouvelles. Quand les militaires ont renversé le président Keïta, il y a eu le sentiment que la France ne les avait visiblement pas soutenus, et le bruit courait déjà à ce moment qu’ils avaient un autre parrain puissant. D’autant que plusieurs des putschistes ont été formés en Russie. Reste qu’il est difficile de démêler le vrai du faux de l’implication ou non des Russes dans la crise politique au Mali.
La France a fermement condamné le coup en menaçant les putschistes de sanctions. Pourtant, elle a récemment adoubé, au Tchad, la prise de pouvoir de Mahamat Idriss Deby, le fils d’Idriss Deby mort en avril. N’est-ce pas contradictoire ?
Si. Par ailleurs, la contradiction de la France amoindrit la portée de ses menaces à l’égard des putschistes maliens. Même si je ne vois pas une relation de cause à effet entre ces deux évènements, les militaires maliens et leurs soutiens peuvent s’en servir comme prétexte pour décrédibiliser la position française, en instillant l’idée que Paris joue double jeu et réagit en fonction de ses intérêts.
Les militaires font un retour en force dans les affaires politiques de plusieurs pays, au Mali, au Tchad et au Niger où, en mars, le président Mohamed Bazoum fraîchement élu a échappé un putsch militaire. Comment ces coups de force s’inscrivent-ils dans l’histoire des démocraties au Sahel ?
Ils sont révélateurs d’une profonde crise démocratique. En Afrique, après les alternances des années 1990, l’expérience démocratique arrive à essoufflement. A cet égard, les élections présidentielles de 2020 en Afrique de l’Ouest furent pénibles. On a vu des présidents faire plus de deux mandats, exclure des rivaux…
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Ces moments chaotiques sont propices aux interventions des militaires. Les récentes révoltes populaires au Sénégal, si elles n’avaient été très vite maîtrisées, auraient pu déboucher sur un coup d’Etat, tout comme au Bénin lors de la présidentielle, et au Niger. Il y a là un sérieux avertissement pour la Cédéao qui semble impuissante face au coup d’Etat au Mali. Elle doit être plus ferme car on a le sentiment que, désormais, il y a un pays où ce sont les militaires qui décident.Vu l’état de la démocratie dans la région, c’est un exemple dangereux.
Pourtant, les rendez-vous électoraux s’enchaînent désormais dans la plupart des pays ouest-africains.
C’est la différence entre les années 1960 et aujourd’hui. A l’époque, à la moindre crise, même une grève un peu trop longue, les militaires s’emparaient du pouvoir. Désormais, des élections se tiennent mais les acteurs civils savent utiliser la démocratie pour faire des coups d’Etat. En Afrique de l’Ouest, on assiste à une confiscation du pouvoir par des civils, qui, élus, instrumentalisent les institutions pour rester en place aussi longtemps qu’ils le souhaitent.
Le cas le plus patent est la Côte d’Ivoire. En 2020, le président sortant Alassane Ouattara s’est empressé de se porter candidat à un troisième mandat à la suite à la mort de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly. Il redoutait que son parti perde les rênes du pouvoir sans cela. C’est difficile à imaginer dans une démocratie occidentale.
Comme Alassane Ouattara, d’anciens opposants à l’image du président guinéen Alpha Condé peinent à quitter le pouvoir alors qu’ils avaient farouchement combattu pour l’alternance. Pourquoi dans ces pays, les institutions ne parviennent-elles pas à être plus fortes que les ambitions personnelles ?
En Afrique, les systèmes démocratiques sont jeunes, or, pour jouer leur rôle de contre-pouvoir, les institutions ont besoin de temps. Aux Etats-Unis, sans des institutions solides, Donald Trump serait encore au pouvoir. N’oublions pas que dans les vieilles démocraties occidentales, les cinquante premières années étaient également chaotiques, beaucoup plus que ce n’est le cas en Afrique aujourd’hui.
Le continent a besoin de temps, d’institutions fortes et non d’hommes forts comme l’a dit Barack Obama lors de sa tournée africaine en 2014. Il est par ailleurs faux de penser que la démocratie n’est pas adaptée aux Africains comme le disent certains. C’est un régime qui exige qu’on se batte pour qu’il fonctionne.Chaque dimanche, le rendez-vous des idées du « Monde Afrique »
Le Monde Afrique vous propose un rendez-vous, tous les dimanches à 9 heures, consacré au débat d’idées sur le continent et dans ses diasporas. Un regard singulier qui prendra la forme d’un entretien, d’un portrait, d’une tribune ou d’une analyse : c’est « le rendez-vous des idées ».