100ème anniversaire du parti communiste Chinois – Dossier Le Monde

Centième anniversaire du Parti communiste chinois : Xi Jinping fustige les « forces étrangères » et appelle au « rajeunissement national »

Le président chinois a dirigé les commémorations, jeudi, à Pékin, devant des dizaines de milliers de personnes. 

Par Frédéric Lemaître(Pékin, correspondant)

Publié le 01 juillet 2021 à 05h57 – Mis à jour le 01 juillet 2021 à 10h30 

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/01/centieme-anniversaire-du-parti-communiste-chinois-xi-jinping-fustige-les-forces-etrangeres-et-appelle-au-rajeunissement-national_6086460_3210.html

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Devant le portrait de Mao Zedong, lors de la commémoration des 100 ans du Parti communiste chinois, place Tiananmen, à Pékin, le 1er juillet 2021.
Devant le portrait de Mao Zedong, lors de la commémoration des 100 ans du Parti communiste chinois, place Tiananmen, à Pékin, le 1er juillet 2021. NG HAN GUAN / AP

Peut-être s’agissait-il simplement d’éviter la canicule, mais le symbole est, malgré tout, assez fort. En convoquant dès 7 h 30 des dizaines de milliers de Chinois pour commémorer sur la place Tiananmen les 100 ans du Parti communiste, jeudi 1er juillet, Xi Jinping a manifestement voulu faire passer un message : confrontée à un environnement international difficile, la Chine doit rester mobilisée. Comme en temps de guerre ou presque. Dès huit heures, cent coups de canon et un défilé aérien de dizaines d’avions de combat et d’hélicoptères ont donné le ton de la cérémonie : martial.

Jusque-là, l’ambiance sur la place était bon enfant. Arrivés à partir de 5 heures du matin, souvent après avoir passé une nuit blanche, environ 70 000 Chinois triés sur le volet semblaient s’attendre à une matinée festive. Leur seul regret : l’interdiction faite à l’immense majorité d’entre eux – même ceux venus du lointain Tibet – d’apporter leur téléphone portable pour immortaliser l’événement. Des Chinois sans portable ne sont pas tout à fait des Chinois. Du coup, un certain nombre a même bravé la recommandation qui leur était faite de ne pas parler aux étrangers en demandant à ces derniers de les prendre en photo et de les leur transférer par la messagerie WeChat.

Beaucoup avaient encore en tête les cérémonies du 70e anniversaire de l’arrivée du Parti communiste au pouvoir, marquées le 1er octobre 2019 par une impressionnante parade militaire suivie d’un gigantesque défilé civil, à la fois kitsch et populaire. En fait, rien de tel aujourd’hui. Contrairement à 2019, Xi Jinping s’est exprimé durant plus d’une heure. Pour se féliciter des progrès accomplis par le Parti communiste, bien sûr, qui a fait de la Chine un « pays modérément prospère », mais aussi pour mettre en garde les « impérialistes » qui auraient l’audace de vouloir s’en prendre à lui ou chercheraient à diviser le peuple chinois et les communistes : « Les plus de 95 millions de communistes ne l’accepteront pas, pas plus que les plus de 1,4 milliard de Chinois », a dit le secrétaire général du PCC.

Pour Xi Jinping, l’histoire de la Chine se compose de trois périodes. L’empire jusqu’aux guerres de l’opium du XIXe siècle, la soumission à l’Occident de 1840 à 1949 puis, grâce à Marx et Mao, « le grand renouveau de la nation chinoise », une expression qu’il a martelée à de nombreuses reprises. « Seul le socialisme a pu sauver la Chine. Seul le socialisme aux caractéristiques chinoises a pu développer la Chine », a expliqué le secrétaire général, dont le costume traditionnel « style Mao » de couleur grise tranchait, en haut du balcon de la Cité interdite, avec la couleur plus sombre du costume des gérontes qui l’entouraient. Pour lui, l’histoire de la Chine depuis 1949 est un tout. Pas question de trier le bon grain de l’ivraie. Ce qui importe, c’est que, grâce au Parti communiste, « le grand renouveau de la nation chinoise est entré dans une phase historique irréversible ». L’objectif pour les années à venir est tracé : devenir un pays socialiste moderne en 2035.

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« Les Chinois ne permettront jamais à quelque force étrangère de les malmener, de les opprimer, de les asservir », a-t-il dit sous les applaudissements, ajoutant :« Quiconque tentera d’agir ainsi se brisera sur la Grande Muraille d’airain que plus de 1,4 milliard de Chinois ont érigée avec leur chair et leur sang. »

« Un pays fort a besoin d’une armée forte »

Xi Jinping, qui préside également la commission militaire centrale, a justifié « l’accélération de la modernisation de la défense » de la Chine. « Un pays fort a besoin d’une armée forte », a-t-il résumé, tout en précisant que « le peuple chinois n’a jamais malmené, opprimé ni asservi d’autres peuples. Il ne l’a jamais fait et il ne le fera jamais ». La référence aux Etats-Unis était implicite mais transparente. Il a d’ailleurs évoqué dans la foulée la situation de Taïwan, cette île dont la Chine ne reconnaît pas l’indépendance et dont les liens se resserrent avec les Etats-Unis. Pour Xi Jinping, la réunification est une « nécessité historique ». Toutefois, ce ton martial est aussi à relativiser : Xi Jinping a également parlé de « réunification pacifique », laissant entendre qu’il n’était pas favorable à une intervention armée. La présence – ou non – de l’adjectif « pacifique » quand il s’agit de Taïwan est le principal critère des chancelleries pour analyser la position de Pékin sur ce sujet brûlant.

Students wave Chinese flags before the celebration of the 100th anniversary of the founding of the Communist Party of China at Tiananmen Square in Beijing on July 1, 2021. / AFP / WANG Zhao
Helicopters fly over Chinese flags at Tiananmen Square in the formation of « 100 » during a ceremony to mark the 100th anniversary of the founding of the ruling Chinese Communist Party at Tiananmen Gate in Beijing Thursday, July 1, 2021. (AP Photo/Ng Han Guan)

Ce discours était le point d’orgue d’une semaine consacrée au centenaire du Parti communiste, créé en juillet 1921 à Shanghaï par une poignée d’intellectuels chinois, sous la gouverne de Moscou. Etonnamment, pour ce grand moment d’autocélébration, le parti n’avait pas déclaré le 1er juillet jour férié. Sans doute pour montrer que la Chine devait rester mobilisée, tant dans la lutte contre le Covid-19 qu’en raison de la situation internationale.

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Malgré les déclarations triomphalistes, la lutte contre le Covid-19 est loin d’être terminée. Certes, les 70 000 participants, dans leur majorité, ne portaient pas de masque. Mais, dès les caméras éteintes, les militaires avaient ordre de remettre le leur. Tous les participants avaient été préalablement testés, voire placés en quarantaine. Par exemple, les journalistes qui assistaient à la cérémonie du 1er juillet devaient avoir reçu un vaccin chinois avant le 15 juin, avoir fait un test de dépistage le 29 juin et accepter d’être placé le 30 juin en quarantaine dans un hôtel de Pékin, où ils étaient soumis à un deuxième test ! La ville de Canton vient d’ailleurs d’annoncer la création d’un centre d’hébergement de 5 000 places réservé aux voyageurs entrant dans le pays. Manifestement, la Chine n’entend pas mettre fin de sitôt à la quarantaine de deux à trois semaines qu’elle impose, depuis le 27 mars 2020, aux rares personnes qu’elle autorise à entrer sur son territoire.

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Des tensions renforcées

Loin d’avoir apaisé les tensions internationales, la crise sanitaire les a plutôt renforcées, notamment en Asie. Vingt-quatre heures à peine avant le discours de Xi Jinping, les Etats-Unis et Taïwan ont annoncé, mercredi 30 juin, reprendre les négociations interrompues en 2016 avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche en vue de signer un accord commercial. Des groupes de travail ont été mis en place. Il sera question de production et de distribution de vaccins, de chaînes d’approvisionnement industriel qui contournent la Chine, d’économie numérique… Une vraie provocation à l’égard de Pékin. Xi Jinping, dans son discours, a appelé à « ne pas sous-estimer » la détermination de son pays.

A screen shows Chinese President Xi Jinping speak during a ceremony to mark the 100th anniversary of the founding of the ruling Chinese Communist Party at Tiananmen Square in Beijing Thursday, July 1, 2021. (AP Photo/Ng Han Guan)

En début de semaine, le président chinois et son homologue russe, Vladimir Poutine, se sont entretenus par vidéo. Il a été une nouvelle fois question de l’amitié et de l’approfondissement des relations entre les deux pays. Un message essentiellement destiné, là aussi, à Washington. Enfant de la Révolution russe, le Parti communiste chinois s’est développé au-delà des attentes de ses géniteurs soviétiques, souvent en leur tenant tête, voire en s’opposant à eux. Mais, face à Washington, les héritiers de Lénine et de Mao n’hésitent jamais à se serrer les coudes. Promettant des lendemains qui chantent, les commémorations du 100e anniversaire du Parti communiste chinois n’en réveillent pas moins les démons du passé.

Frédéric Lemaître (Pékin, correspondant)

Entre omissions et mystification, le Parti communiste chinois réécrit l’histoire du pays

Par  Frédéric Lemaître

Publié le 29 juin 2021 à 01h10, mis à jour hier à 06h26 https://www.lemonde.fr/international/article/2021/06/29/entre-omissions-et-mystification-le-parti-communiste-chinois-reecrit-l-histoire-du-pays_6086118_3210.html

RÉCIT« Les 100 ans du Parti communiste chinois » (1/3).

Les commémorations se multiplient en Chine pour célébrer la création, en juillet 1921, du PCC. L’occasion, pour le président Xi Jinping, de contrôler le récit national.

La statue de Mao Zedong (1893-1976) érigée le 18 janvier 2020 dans le village de Mao Lou, dans le nord du Henan, est l’une des plus récentes de Chine. Elle représente le fondateur de la République populaire en pied, le bras droit levé, tournant le dos au fleuve Jaune et fixant l’horizon. Le plissé de son manteau révèle un léger vent d’est. Il tient sa casquette dans sa main gauche, repliée derrière le dos.

A ses pieds, commence la route qui part vers le nord et relie ce bourg sans charme de moins de 3 000 habitants au reste du pays. A ses côtés, une stèle de marbre noir sur laquelle sont gravées trois inscriptions : une citation du grand homme sur le fleuve Jaune, une du président actuel, Xi Jinping, sur la fidélité à l’engagement initial, et un poème à la gloire de Mao. Au dos, la liste des 134 mécènes et le montant de leurs dons pour l’édification du monument. Compris entre 200 et 6 888 yuans (de 25 à 890 euros), ceux-ci ont permis de récolter 97 036 yuans.

Cruauté et erreurs stratégiques

Pourquoi avoir construit pareille statue dans ce coin perdu ? Assis devant un vieux manège qui semble n’avoir plus accueilli d’enfants depuis une éternité, deux retraités vendent la mèche sans se faire prier. « Cette partie de la route est dangereuse. Un maître de feng shui nous a conseillé de la placer sous la protection d’une personne puissante. Comme le village s’appelle aussi Mao, nous nous sommes dit que c’était la meilleure solution. » 

epaselect epa09265440 A girl poses for photos as she visits the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive551257.jpg) [Photo via MaxPPP]

Pour nombre d’Occidentaux, l’homme qui a dirigé la Chine de 1949 à sa disparition en septembre 1976, et mené le Parti communiste chinois (PCC) qui célébrera ce 1er juillet son centième anniversaire, était un dictateur dont la cruauté et les erreurs stratégiques ont provoqué la mort d’au moins 30 millions de ses compatriotes, et qui laissa à ses successeurs un pays exsangue et arriéré. Pour eux, le grand homme n’est pas Mao mais Deng Xiaoping (1904-1997), l’initiateur des réformes économiques. Les Chinois ne le voient pas forcément ainsi.

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Même un historien aussi pondéré que Wu Si, courageux critique du régime, se garde bien de dresser un bilan purement négatif des années Mao. « Le revenu moyen n’a pas beaucoup progressé de 1949 à 1979, mais la productivité et l’éducation se sont améliorées, ainsi que l’espérance de vie, détaille-t-il d’un ton posé. En revanche, les libertés ont reculéMême si on voit en lui un dictateur, force est de constater qu’il a passé son existence à mener des combats auxquels il croyait et qu’il les a gagnés. C’est pour cela que les Chinois l’admirent. »

Les 3 000 habitants de Nanjie reversent 70 % de leurs revenus à la municipalité. En échange, ils sont logés et nourris, leur emploi est garanti, et la scolarité des enfants gratuite. Comme avant, donc

Quarante-cinq ans après la mort de Mao, certains Chinois voient en lui une figure tutélaire. Son portrait continue de trôner non seulement sur la place Tiananmen, à Pékin, mais aussi dans l’entrée de nombre de foyers modestes, parfois à côté d’un mini-autel bouddhiste.

Mao a toujours ses inconditionnels, et Wang Hongbin en fait partie. Secrétaire général depuis 1977 de la petite ville de Nanjie, toujours dans le Henan, ce maoïste, aujourd’hui septuagénaire, a refusé les réformes libérales générées par Deng Xiaoping en 1978. Plus exactement, après trois années de privatisation, il a décidé en 1981 – sous la pression populaire, affirme-t-il – de reprendre le contrôle des quelques usines agroalimentaires que la commune avait privatisées entre-temps.

Actuellement, les habitants, environ 3 000, reversent 70 % de leurs revenus à la municipalité. En échange, ils sont logés et nourris, leur emploi est garanti, et la scolarité des enfants gratuite. Comme avant, donc.

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Un « Maollywood » pour remonter le temps

Désormais, Nanjie s’est muée en un véritable « Maollywood ». Des cohortes de touristes guillerets empruntent des voiturettes électriques qui leur permettent de remonter le temps. Ici, les shopping malls qui fleurissent un peu partout dans le pays ne sont pas les bienvenus. Les embouteillages sont inexistants. On visite non pas des start-up mais de vieilles usines de pâtes instantanées et de sauce pimentées.

Surtout, on fait halte sur la grande place où une statue de Mao trône, devant d’immenses portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline. Sur le socle, ces phrases : « Mao est un être humain. Pas un dieu. Mais sa pensée surpasse les dieux. » « Bien sûr que nous sommes nostalgiques ! C’est notre jeunesse », indique une touriste, venue du Hunan voisin. « Je suis sûr queje suis plus riche que vous », fanfaronne un de ses amis, un retraité rondouillard.

A l’évidence, Wang Hongbin, l’homme fort de Nanjie, bénéficie de l’aval des autorités actuelles de Pékin. De toute manière, l’image de chaque dirigeant communiste – et celle de Mao notamment – appartient au Parti, communiste chinois et à personne d’autre. On ne critique pas Mao – « Discréditer le camarade Mao Zedong serait discréditer notre Parti et l’Etat », disait Deng Xiaoping –, mais on ne lui voue pas non plus un culte aveugle. En 1981, ce même Deng jugeait son bilan comme étant positif à – seulement – 70 % .

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epaselect epa09265950 A portrait of the former Chinese leader Mao Zedong in a shop on the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive551258.jpg) [Photo via MaxPPP]

Sur les 2 000 statues de Mao érigées entre 1967 et 1969 (selon la presse officielle), il en resterait environ 180, en principe bâties sur les mêmes mensurations : 7,1 mètres de haut, symbolisant ainsi la naissance officielle du Parti un 1er juillet (le premier jour du septième mois de l’année) – avec le socle, la hauteur totale atteint 12,26 mètres, Mao étant né un 26 décembre.

Statue géante recouverte d’or

Déroger à la règle est risqué. Dans le Henan, un septuagénaire l’a appris à ses dépens début 2016. Sun Qingxin, un riche industriel, fondateur d’un collège, président et mécène d’un hôpital spécialisé dans la médecine traditionnelle, membre de la commission consultative populaire locale, était désireux de rendre hommage au héros de sa jeunesse. Il avait décidé, en 2015, d’ériger en l’honneur de Mao une gigantesque statue (37 mètres) recouverte d’or dans un champ du village de Zhushigang, à peu près à mi-chemin entre Mao Lou au nord et Nanjie au sud. Sauf qu’une fois achevée, après environ un an de travaux, cette sculpture représentant Mao assis fut détruite, sans explication, par les autorités, durant la nuit du 7 janvier 2016.

This photo taken on January 4, 2016 shows a huge statue of Chairman Mao Zedong under construction in Tongxu county in Kaifeng, central China’s Henan province. The statue reportedly measures 120 feet (36.6meters) in height and is located in Zhushigang village. CHINA OUT AFP PHOTO (Photo by STR / AFP)

Cinq ans plus tard, quelques fragments de ciment recouverts d’une pellicule dorée sont les seuls vestiges de cette œuvre éphémère, dont le coût aurait atteint près de 3 millions de yuans (environ 384 000 euros). Aux alentours, au milieu des champs de pommes de terre, d’oignons et de blé, les agriculteurs restent sous le choc. « Ils sont venus la détruire en pleine nuit. Ils étaient armés et ont même arrêté quelques personnes »,affirme une femme, une fourche à la main. « Chacun a sa croyance. Cet industriel, lui, croyait en Mao », justifie un taoïste du temple voisin. « C’est dommage. Cela aurait fait une belle place publique », déplore un jeune.

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Cette région pauvre est l’une de celles qui ont le plus souffert de la Grande Famine (1959-1961). Les parcelles sont petites, et le travail s’y effectue à la main. L’un des paysans est même pieds nus dans son champ. Pourtant, tous regrettent la destruction du monument tape-à-l’œil. L’un d’eux, les mains pleines de terre, sort un téléphone portable de sa poche et exhibe la carte électronique créée il y a peu par un habitant du coin. On y voit la fameuse sculpture, accompagnée de cette phrase : « Le président Mao est toujours parmi nous. Bonne fête des mères. Reposez-vous bien. » 

Les années passant, les mauvais souvenirs s’estompent, cédant la place à un passé apaisé, en partie imaginaire, mais qui, au regard des exigences du monde moderne, paraît rassurant. La propagande favorise ce phénomène psychologique. En témoigne l’essor du « tourisme rouge », version chinoise du « tourisme mémoriel ».

Des pèlerins en uniforme bleu

Le Parti a restauré ces dernières années les lieux les plus emblématiques de son histoire révolutionnaire pour en faire des destinations prisées. Les visiteurs se voient proposer un long voyage dans le temps, du bâtiment au cœur de la concession française de Shanghaï où eut lieu le premier congrès du Parti à partir du 23 juillet 1921 jusqu’à Xibaipo (Hebei), dernière étape de Mao avant son entrée dans Pékin en 1949 ; de Zunyi (Guizhou), où ce même Mao, en 1935, imposa sa ligne face aux dirigeants du Parti soutenus par les Soviétiques, jusqu’aux grottes de Yan’an (Shaanxi), où il séjourna une douzaine d’années à l’issue de la Longue Marche (1934-1935).

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Certes, le public est le plus souvent âgé, et les membres du Parti, soit 92 millions de personnes, sont fortement incités à participer à ce pèlerinage. Mais tout indique que la plupart des visiteurs passent un bon moment. Il n’est pas rare de croiser des groupes vêtus de l’uniforme bleu des compagnons de Mao durant la Longue Marche, prêts à entonner, plus ou moins spontanément, des chants révolutionnaires.

En cette année du centenaire du PCC, les employés des entreprises publiques, qu’ils soient communistes ou non, sont également priés de visiter au moins un des lieux saints du Parti. Certains se voient aussi proposer d’aller à Shenzhen, cette ville du sud, symbole de la réforme et de l’ouverture décidée par Deng Xiaoping, aux antipodes des canons du maoïsme. Une contradiction ? Pas du tout. Le Parti, et c’est ce qui fait sa force, met en avant sa capacité d’adaptation.

Le capitalisme, un mal nécessaire

Le 26 décembre 2013, dans un discours prononcé à l’occasion du 120eanniversaire de la naissance du Grand Timonier, le président Xi Jinping avait souligné que « l’âme de la pensée de Mao Zedong » était « la quête de la vérité dans les faits »« C’est la vue fondamentale du marxisme, l’exigence fondamentale permettant aux communistes chinois de connaître et de transformer le monde, avait-il alors expliqué. La Chine se trouve et se trouvera pour une longue période dans la phase primaire du socialisme. C’est en fonction de cette vérité que nous poussons en avant la réforme et le développement et élaborons nos politiques, qui doivent pleinement refléter les exigences nécessaires de cette situation essentielle. »

« Phase primaire du socialisme », le capitalisme est donc un mal nécessaire et provisoire. En vertu de cette logique, les communistes ont laissé s’installer à Shanghai des boutiques de luxe occidentales juste à côté du bâtiment de la concession française où se tint le congrès fondateur.

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Cette « quête de la vérité dans les faits » a permis au PCC de devenir la machine politique la plus puissante jamais créée. Aucune formation politique n’a gouverné sur autant d’hommes aussi longtemps. Sous sa férule, la Chine, après des décennies de guerre civile, est devenue la deuxième puissance économique mondiale.

Si le Parti est passé maître dans l’art de promouvoir ses succès, il ne laisse à personne le soin de mettre en scène sa propre histoire, quitte à la réécrire. C’est ainsi que son centenaire donne lieu à d’innombrables spectacles, expositions et commémorations en Chine. Les livres, en revanche, sont peu nombreux.

Un seul ouvrage de référence sort du lot : « Une brève histoire du Parti communiste chinois », publiée en février par le Parti lui-même (non traduit). Comme celui-ci est l’unique autorité à pouvoir écrire sur le sujet, la messe est dite. Résultat : 531 pages imprimées en gros caractères, dont plus du quart (146 pages) sont consacrées aux huit dernières années, placées sous la férule de Xi Jinping . A comparer aux 12 pages auxquelles a droit la Révolution culturelle (1966-1976). Et encore, ces 12 pages concernent l’ensemble de la décennie, y compris le rapprochement avec les Etats-Unis, opéré à partir de 1972… Dans ce livre, la Révolution culturelle stricto sensu a droit à moins de deux pages. On y lit qu’« une grande partie des fonctionnaires et du peuple a été cruellement réprimée », mais on cherche en vain la moindre référence aux violences et aux humiliations subies par les intellectuels.

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Pas un mot non plus sur la famine de 1958-1961. Juste la reconnaissance en 1962 d’« une situation extrêmement difficile due au Grand Bond en avant ». Même silence sur le Petit Livre rouge. Imprimé à plus de 1 milliard d’exemplaires entre 1964 et le milieu des années 1970, celui-ci a pourtant eu un impact mondial. Traduit dans une soixantaine de langues, il fut diffusé dans plus de 150 pays. Tout Chinois devait l’avoir constamment à la main, si possible avec l’index entre deux pages pour prouver qu’on était en train de le lire, observait Robert Guillain, correspondant du Monde à l’époque. Interdit à la vente depuis février 1979, on ne le trouve plus que sur quelques marchés aux puces. La propagande brûle ce qu’elle a adoré.

La Longue Marche mythifiée

Si le mouvement étudiant de 1989 est mentionné dans l’histoire officielle, c’est pour expliquer qu’« une poignée de personnes ont profité des erreurs du parti et du gouvernement, de l’angoisse de la population face à l’inflation, du mécontentement à l’égard de la corruption de certains fonctionnaires membres du Parti » pour « inciter à des mouvements contre le leadership du parti et le régime socialiste ». 

epa09265941 A woman walks past a theatre as she visits the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive550638.jpg) [Photo via MaxPPP]

En réponse au développement d’une « émeute antirévolutionnaire » et à « l’occupation de la place Tiananmen », des « mesures décisives » ont été prises le 4 juin « pour réprimer la rébellion et restaurer l’ordre à Pékin ainsi que dans d’autres villes ». Des morts il n’est pas question. En revanche, en remontant plus loin dans le temps, on constate que la Longue Marche, entreprise par Mao d’octobre 1934 à octobre 1935 pour échapper aux troupes nationalistes, devient une épopée mythique.

En difficulté face à Donald Trump, l’ex-président américain, Xi Jinping s’était même rendu, en mai 2019, dans le Jiangxi (sud-est de la Chine), là où Mao avait commencé son périple pour appeler les Chinois à se préparer à « une nouvelle Longue Marche », sans rappeler que sur les 100 000 hommes présents au départ, moins de 8 000 étaient encore en vie et à ses côtés à l’arrivée.

Depuis 1949, le Parti s’emploie à démontrer que sa vision de l’histoire est la bonne, qu’il est au service du peuple, et même qu’il est le seul à pouvoir l’être

Qu’importe les sacrifices humains ? En arrivant au pouvoir en 1949, le Parti a libéré le pays, soumis aux Occidentaux depuis la première guerre de l’opium, en 1839. « Que d’humiliations ! Que de honte ! En ce temps-là, la Chine était un mouton gras promis au sacrifice ! », a résumé Xi Jinping en 2017 pour décrire le siècle précédent.

Depuis 1949, le Parti s’emploie à démontrer que sa vision de l’histoire est la bonne, qu’il est au service du peuple, et même qu’il est le seul à pouvoir l’être. Lorsqu’ils passent devant la porte Sud de Zhongnanhai, le quartier ultra-sécurisé à l’ouest de la Cité interdite, les Chinois ne voient en tout et pour tout qu’une inscription écrite en lettres d’or sur fond rouge : « Servir le peuple », la devise calligraphiée par Mao.

Critiquer le Parti, c’est donc vouloir nuire aux Chinois. Dès sa nomination, Xi Jinping a rappelé que « si quelqu’un veut détruire une nation, la première chose qu’il fait est de détruire son histoire ». Il n’y a donc d’histoire qu’officielle, tout le reste n’étant que « nihilisme » et devant être combattu. Une hotline a même été créée en avril par le département de la propagande du Parti afin de permettre aux citoyens de dénoncer les déviants.

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Doivent lui être rapportées « les distorsions de l’histoire du Parti communiste chinois, de la Chine nouvelle, de la réforme et de l’ouverture, du développement socialiste ; les attaques contre le leadership du Parti, contre l’idéologie qui le guide, ses lignes directrices et sa politique ; la diffamation des héros et des martyrs ; la remise en cause de l’excellence de la culture traditionnelle chinoise, de la culture révolutionnaire et de la culture socialiste avancée ». Mi-mai, deux millions de messages « nihilistes » avaient déjà été retirés d’Internet.

En cent ans, le Parti n’a adopté que deux résolutions remettant en cause sa propre histoire : en 1945 et en 1981. Le premier texte, celui daté de 1945, estime que, certes, le marxisme est une théorie universelle, mais que la situation chinoise est exceptionnelle. Alors que la guerre contre le Japon touche à sa fin et que le PCC est aux portes du pouvoir, le document reconnaît que Mao a eu raison de privilégier la guérilla rurale tandis que d’autres dirigeants, souvent formés à l’école soviétique, misaient avant tout sur une révolution urbaine. La résolution de 1945 consacre donc la victoire de Mao et son emprise sur le Parti.

Ne rien remettre en question

L’autre résolution, datée de 1981, est destinée à tourner la page de la Révolution culturelle sans faire le procès du Grand Timonier. Mieux vaut accuser son entourage et les gauchistes du Parti de l’avoir manipulé. « La résolution de 1981 ne vise pas à créer un consensus sur une chose appelée “histoire” et au sujet d’événements qui se sont réellement passés, mais à répondre à des impératifs politiques pour préserver le statut unique du Parti et son monopole sur le droit d’interpréter l’histoire », analyse le sinologue britannique Kerry Brown dans son livre (non traduit) China’s Dream.

L’actuel chef de l’Etat est encore moins prêt que ses prédécesseurs à remettre ce monopole en question. Son attitude à l’égard de la Révolution culturelle est ambiguë. A l’ouest de Pékin, dans le cimetière de Futian, deux gardes continuent d’interdire l’accès à la tombe de la veuve de Mao, considérée comme la principale responsable des excès de cette terrible décennie. Il y a quelques semaines, cependant, sa tombe demeurait l’une des plus fleuries du cimetière. De même, le livre Une brève histoire du Parti communiste chinois indique que la période 1949-1976 constitue « une expérience précieuse pour l’exploration du socialisme ».

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Mettant en avant la création d’une industrie nationale, la production de deux bombes, le lancement d’un satellite et le maintien de la souveraineté nationale, l’ouvrage va jusqu’à évoquer une « immense réussite ». Dans un entretien à Radio Free Asia, Song Yongyi, professeur à la California State University de Los Angeles, rappelait récemment que, pour Deng Xiaoping, « la Révolution culturelle était une erreur de gauche stratégique et totale, et que rien ne méritait d’être retenu ». En parlant aujourd’hui d’« expérience » destinée à éviter le retour au capitalisme et à lutter contre la corruption, « Une brève histoire du Parti communiste chinois » irait donc à l’encontre de la résolution adoptée par Deng Xiaoping en 1981.

Xi Jinping, une enfance en exil

Victime de la Révolution culturelle – son père, proche de Mao, fut exilé plus de quinze ans, et lui-même a passé près de sept ans au fin fond de la campagne dans le Shaanxi (nord-ouest du pays), Xi Jinping n’a pourtant jamais émis la moindre critique à l’égard de Mao. On cherche en vain à Liangjiahe, le village où il fut envoyé (et qui est évidemment devenu un haut lieu du « tourisme rouge »), la moindre critique sur la Révolution culturelle.

Au contraire, ce séjour lui aurait permis de connaître le peuple, notamment les paysans. Né en 1953, Xi Jinping n’a quasiment eu accès jusqu’à ses 24 ans qu’aux livres de Mao. Ces textes ont forgé sa culture politique. A ses yeux, l’unité du Parti – en l’occurrence autour de sa personne – prime sur tout le reste. Comme pour Mao.

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Mais, à la différence de ce dernier, Xi Jinping tient à inscrire l’histoire du PCC dans celle du pays. Symboliquement, la couverture du livre à la gloire du vénérable centenaire présente non pas le drapeau communiste mais la Grande Muraille. Le fait que « la remise en cause de l’excellence de la culture traditionnelle chinoise » soit désormais qualifiée de comportement nihiliste – donc répréhensible – n’a rien d’anodin. C’est une rupture majeure avec la Révolution culturelle. De nos jours, des jeunes filles louent des robes traditionnelles le temps de quelques selfies autour de la Cité interdite ou du Palais d’été sans que le Parti n’y trouve à redire, bien au contraire.

Confucius, institution culturelle

Autre signe révélateur de cette évolution majeure : fin mai, les services de la propagande ont organisé une visite de Sanxingdui, ce site archéologique du Sichuan où ont été découverts de nombreux objets remontant à l’âge du bronze. Ces derniers mois, Xi Jinping en personne a souligné à plusieurs reprises l’importance de l’archéologie.

Depuis l’an 2000, les archéologues chinois font remonter le début de la civilisation chinoise à 2070 avant notre ère, et le Parti a intégré le terme « civilisation » dans les « douze valeurs cardinales du socialisme » en novembre 2012, en même temps qu’il adoubait Xi Jinping. Pour la sinologue Anne Cheng, professeure au Collège de France, « la Chine met désormais la civilisation en avant, comme pour remplacer ce qui a été consciencieusement détruit durant la Révolution culturelle ». 

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Les Chinois n’ont pas forcément conscience de cette contradiction. Interrogé pour savoir s’il devait sa « fortune » à Mao ou bien à Deng, le retraité bedonnant croisé à « Maollywood » n’a guère eu le loisir de répondre. Il devait filer dans le Shandong, la province voisine, pour visiter le village natal de Confucius, ce philosophe qui fut la bête noire des  « maolâtres », mais qui, aujourd’hui, donne son nom aux instituts chargés de promouvoir la culture chinoise à travers le monde. Une preuve supplémentaire, et non des moindres, de la malléabilité d’un Parti pour qui ce centenaire n’est que « le préambule d’une grande œuvre millénaire ».« Les 100 ans du Parti communiste chinois », une série en trois épisodes

  1. Entre omissions et mystification, le Parti communiste chinois réécrit l’histoire du pays
  2. Intégrer le Parti communiste, le Graal de l’élite rouge
  3. Xi Jinping, ultime tête pensante du destin chinois

Frédéric LemaîtrePékin, correspondant

Devenir membre du Parti communiste, le rêve de l’élite rouge en Chine

Par  Frédéric Lemaître

Publié le 30 juin 2021 à 01h09, mis à jour hier à 06h27

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/06/30/integrer-le-parti-communiste-le-graal-de-l-elite-rouge-en-chine_6086283_3210.html

RÉCIT

Avec 92 millions de membres et des critères de sélection draconiens, le PCC, désormais composé d’une majorité de diplômés de l’enseignement supérieur, exerce une emprise extrême.

« Les 100 ans du Parti communiste chinois » (2/3). 

En ce 9 avril, MmeZhou Shaoxin est toute contente : « C’est mon anniversaire », confie cette cadre du département Formation de la Banque centrale de Chine. On la félicite, un peu surpris tout de même par cette soudaine familiarité, avant qu’elle ne précise : « Cela fait douze ans aujourd’hui que je suis membre du Parti communiste [PCC] ! » 

Il y a quelques années, cette femme de 49 ans n’aurait probablement pas évoqué cette date devant un inconnu. Mais, en mars 2019, le PCC a enjoint à ses 90 millions de membres (92 millions aujourd’hui, soit 6,6 % de la population) de célébrer leur « anniversaire politique ». L’injonction n’est pas venue de n’importe quelle instance du Parti : la Commission centrale pour l’inspection disciplinaire. Autant dire qu’il ne s’agit pas de sortir cotillons et confettis ; ce qui compte, c’est la « fidélité aux engagements initiaux ».

« Quand les membres du Parti prêtent solennellement serment sous le drapeau rouge du Parti, cela signifie qu’ils s’engagent solennellement à tout sacrifier au Parti, expliquent les gardiens du temple. Un moment d’une telle importance devrait être profondément ancré dans les mémoires. » Dans la même logique, le PCC a commencé à l’automne 2019 à utiliser la blockchain – cette technologie qui permet de stocker et de transmettre des informations sans pouvoir les modifier – pour rendre les engagements initiaux des adhérents indestructibles…

epa09265935 People take a break as they visit the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive550640.jpg) [Photo via MaxPPP]

Deux ans de « formation »

Mme Zhou a une autre bonne raison de se souvenir de la date de cet anniversaire : cette adhésion a couronné sa persévérance. Même pour une femme élevée comme elle au sein d’une famille communiste et ayant étudié le marxisme à l’université, le processus dure environ deux ans. Le président Xi Jinping lui-même n’a jamais caché avoir été recalé à neuf reprises avant d’obtenir sa carte en 1974, en raison des problèmes de son père, à l’époque exilé en province par Mao.

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Rejoindre l’élite nationale nécessite, bien sûr, de faire acte de candidature en envoyant une lettre de motivation à la cellule locale du Parti. On en compte plus de 4,6 millions, tant dans les quartiers que dans les entreprises (y compris étrangères), les associations et l’armée, placée depuis 1927 sous l’autorité du PCC. Une fois le principe de sa candidature retenu, l’impétrant doit fournir davantage d’informations sur sa personne, mais aussi sur son entourage. Deux membres du Parti sont chargés de mener l’enquête.

Commence alors une période d’un an durant laquelle le candidat doit suivre une formation de quelques jours puis rédiger chaque trimestre un petit rapport politique. En parallèle, le Parti interroge huit de ses proches. A l’issue de cette étape, le candidat peut déposer une demande formelle et être reçu pour un ultime entretien. S’il est accepté, il doit verser une cotisation comprise entre 0,5 % et 2 % de ses revenus nets. Au bout d’une année probatoire, si tout va bien, il est adoubé.

Mao a eu beau avoir déclaré que « les femmes soutiennent la moitié du ciel », celles-ci ne représentent que 27,9 % des adhérents actuels

Environ vingt millions de personnes déposent chaque année leur candidature. Moins de la moitié sont acceptées. « Afin d’essayer d’améliorer la qualité de ses membres, le PCC a relevé ses critères d’adhésion. Cela conduit à une diminution du nombre de nouveaux membres admis depuis 2012 », analyse l’institut allemand Mercator Institute for China Studies (Merics), spécialiste de la Chine. 2012, c’est justement l’année de l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping.

Ce Parti qui, durant la Révolution culturelle (1966-1976), mena une chasse impitoyable aux élites est, depuis 2019, majoritairement composé de diplômés de l’enseignement supérieur. De nos jours, il est même délicat pour un étudiant brillant de se soustraire aux pressions de ses confrères et de ne pas candidater. En revanche, il arrive qu’on entende un fonctionnaire, dont le parcours scolaire n’a rien d’exceptionnel, regretter de ne pas être encore admis.

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Mao a eu beau avoir déclaré que « les femmes soutiennent la moitié du ciel », celles-ci ne représentent que 27,9 % des adhérents actuels. Un chiffre en augmentation, même si une seule, Sun Chunlan, figure parmi les vingt-cinq membres du bureau politique. Elle n’est que la sixième à y siéger depuis 1949. Et aucune n’a encore intégré le saint des saints : le comité permanent de ce même bureau politique. Un groupe de sept hommes. Les vrais maîtres du pays.

Ce n’est pas à Pékin mais à Jinggangshan que nous avons croisé MmeZhou Shaoxin. Cette ville de 170 000 habitants, située aux confins du Jiangxi et du Hunan, au sud, aime se présenter comme « le berceau de la révolution chinoise ». C’est là, dans ce paysage de collines souvent couvertes de brume – un décor propice à la guérilla –, que Mao Zedong réunit ses partisans en 1927 après que le Kouomintang s’était retourné contre le PCC. L’Armée populaire de libération était née. Elle mettra vingt-deux ans à s’emparer du pays.

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Mme Zhou est en stage à l’académie que le PCC a ouverte en 2005 dans ce lieu sacré pour diffuser ce qu’on appelle ici l’« esprit de Jinggangshan ». Environ 2 400 écoles assurent la formation des communistes un peu partout dans le pays, mais trois seulement portent le titre d’académie. A Jinggangshan, 18 hectares de verdure et 60 000 m2de bâtiments modernes, mais sans luxe excessif, permettent à l’élite de l’élite – 400 cadres venus de partout – de « rechercher la vérité dans les faits et de faire preuve de détermination » : les deux caractéristiques du maoïsme qui, selon la propagande, permettront au Parti de célébrer triomphalement son centenaire le 1er juillet.

epa09265429 A girl wearing a Red Army uniform visits with her parents and other people the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive550152.jpg) [Photo via MaxPPP]

Lexique religieux et « miracles »

A l’académie de Jinggangshan, comme partout ailleurs au sein du PCC, l’heure n’est pas au doute. « Nous avons créé la force politique la plus puissante au monde », se félicite Mei Liming, le vice-président de l’académie. Des débats en interne ? « Ici, nous insistons sur la discipline »,répond M. Mei. Le slogan retenu pour le centenaire le confirme : « Suivre le Parti, toujours ».

« Esprit », « recherche de la vérité » Le vocabulaire utilisé relève moins du lexique politique que du registre religieux. Dès 2013, Xi Jinping en personne n’appelait-il pas les communistes à « s’autopurifier, s’autoperfectionner, s’autoréformer, s’autoélever » ? Huit ans plus tard, les termes « mission » et « foi dans le Parti » sont omniprésents dans ses discours. Le PCC accomplit même des « miracles ». Selon Xi Jinping, l’élimination officielle de la grande pauvreté dans le pays en est un. A Shanghaï, c’est la municipalité qui a salué, très sérieusement, un autre miracle : « Une grand-mère paralysée en chaise roulante s’est levée en entendant une chanson patriotique rouge. »

Plus fondamentalement, le Parti, l’Etat et la nation entretiennent désormais une « mystérieuse relation symbiotique » que le sinologue britannique Kerry Brown, directeur du Lau China Institute du King’s College de Londres, compare, dans son livre China’s Dream (« le rêve de la Chine », non traduit), « à l’idée de Trinité dans le christianisme ». Une Trinité dominée par le PCC, lequel précède toujours le pays dans les discours officiels.

Dès le jardin d’enfants, les bambins sont incités à jouer aux « soldats rouges ». L’histoire du PCC leur sera enseignée à l’école primaire

En 2013, alors que Xi Jinping, fraîchement désigné secrétaire général, entamait une première purge au sein de cette organisation, l’agence Chine nouvelle, aux ordres du nouveau patron, expliquait qu’il fallait « consolider le lien de chair et de sang entre le Parti et le peuple ». Les militaires, les jeunes… Depuis 2013, chaque segment de la population est appelé à avoir le « gène rouge ». Ainsi, un bon étudiant se doit d’être « rouge et expert », a rappelé le président en avril, lors des 110 ans de l’université de Pékin. A ses yeux, être patriote sans soutenir le PCC est inconcevable.

Rendant hommage à Yuan Longping, le « père du riz hybride » décédé le 22 mai, Xi Jinping a exhorté les scientifiques à suivre son exemple et à « aimer le Parti ». Ce scientifique n’en était pourtant pas membre et se tenait volontairement à l’écart de la politique. Dans les universités, les entreprises publiques… même les non-communistes sont « invités », ces derniers mois, à participer aux préparatifs des festivités du centenaire. Dès le jardin d’enfants, les bambins sont incités à jouer aux « soldats rouges »L’histoire du PCC leur sera enseignée à l’école primaire. Dans certaines universités, même les cours de mathématiques tournent autour du PCC.

Le PCC est omniprésent

Dans un essai paru en 2010, et qui continue de faire référence – The Party : The Secret World of China’s Communist Rulers (non traduit, Penguin Book) –, le journaliste australien Richard McGregor place une citation d’un universitaire pékinois en exergue de son premier chapitre : « Le Parti est comme Dieu. Il est partout. Simplement vous ne pouvez pas le voir. »

Dix ans après, rien n’est plus faux… Le PCC est omniprésent : dans les rues, les manuels scolaires, les résidences… Lors de la crise due au Covid-19, la mobilisation de ses structures locales, dans chaque quartier, pour venir en aide aux résidents confinés ou pour filtrer les entrées des bâtiments a été unanimement saluée. Les entreprises, même privées, n’y échappent pas : sur les cartes de visite des hommes d’affaires, la position au sein du Parti précède le poste occupé.A

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La période de la Révolution culturelle, sous l’impulsion de Mao, fut caractérisée par une immixtion sans précédent du PCC dans la vie du peuple. Le domaine privé n’existait tout simplement plus. Pour tourner cette page, Deng Xiaoping et ses deux successeurs, Jiang Zemin (1989-2002) et Hu Jintao (2002-2012), avaient recentré le Parti sur la stratégie politique, laissant l’Etat et les entreprises gérer le quotidien.

epa09265944 Staff walks at Wanda’s hotel hall decorated in the revolution period style at the newly opened red-themed complex in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive550650.jpg) [Photo via MaxPPP]

Depuis l’avènement de Xi Jinping, le Parti effectue son grand retour et c’est au contraire l’administration qui s’efface à son profit. Lorsque, en mars, Wang Yi, ministre des affaires étrangères, et Yang Jiechi, directeur du bureau de la commission centrale des affaires étrangères du PCC, se sont rendus en Alaska à la rencontre de leurs homologues américains, c’est bien Yang Jiechi qui a eu la préséance, et non l’inverse.

« Quiconque travaille pour le gouvernement pourra être détenu, interrogé, forcé de se confesser ou exproprié (…) », Nicholas Bequelin, Amnesty International Asie de l’Est

Cette évolution se confirme dans bien des domaines. Depuis 2018, la régulation du cinéma, des médias et des publications qui, jusqu’alors, relevait de l’Etat, incombe au département de la propagande du Parti. Idem pour les affaires religieuses et ethniques, aujourd’hui gérées par le Parti. Même l’Académie nationale de gouvernance, chargée de former les fonctionnaires, est désormais chapeautée par l’école centrale du Parti. Selon les calculs de Merics, Xi Jinping préside en personne onze commissions ou groupes de travail, « plus que n’importe quel leader depuis Mao ». L’administration, sous les ordres du premier ministre, n’a plus qu’à s’exécuter.

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La Chine fait fréquemment valoir qu’elle est un Etat de droit. C’est en partie vrai, à ce détail près que la loi donne les pleins pouvoirs au Parti. En mars 2018, l’Assemblée nationale populaire est allée jusqu’à modifier la Constitution afin de donner à une nouvelle Commission nationale de supervision, un organe de lutte contre la corruption dépendant du Parti, le droit d’arrêter non seulement les communistes mais n’importe quel fonctionnaire suspect.

« Quiconque travaille directement ou indirectement pour le gouvernement pourra être détenu, interrogé, forcé de se confesser ou exproprié sans véritable processus légal ni moyen de recours en cas d’abus par les enquêteurs », expliquait à l’époque Nicholas Bequelin, directeur d’Amnesty International pour l’Asie de l’Est. « Le Parti maintient un système administratif et légal dual, sous lequel la majorité des Chinois bénéficient généralement de la protection d’un corpus juridique de plus en plus sophistiqué et d’institutions légales, alors que ceux perçus comme dangereux pour l’Etat-Parti sont traités en dehors de la loi », analysait, en 2019, la juriste Jamie Horsley dans une revue publiée par l’université Yale.

Au sein du pouvoir, la lutte contre la corruption n’épargne personne. En témoigne l’arrestation en 2014 de Zhou Yongkang, tout-puissant chef de la sécurité nationale et membre du comité permanent du bureau politique jusqu’en 2012. Jamais, jusque-là, un membre de ce comité n’avait été arrêté et jugé pour corruption. Exclu du Parti, Zhou a été condamné à la prison à vie. Cette lutte est sans fin.

« Tout vient d’en haut désormais »

« Plus la responsabilité des cadres dirigeants est grande, plus leur position est importante, plus il est urgent de renforcer la supervision dont ils font l’objet », affirme une directive du comité central publiée le 1er juin.

Une personne, pourtant chargée de la propagande, confie sous le sceau du secret : « En fait, Xi Jinping est détesté par un grand nombre de responsables. Auparavant, ceux-ci ne faisaient pas grand-chose et pouvaient s’enrichir. Maintenant, ils doivent aller sur le terrain et montrer qu’ils s’engagent vraiment dans la lutte contre la pauvreté mais ils n’ont plus le droit de gagner de l’argent. A vrai dire, je trouve cela plutôt bien, même si je ne supporte pas sa verticale du pouvoir. Tout vient d’en haut désormais. » Li Hongzhong, secrétaire général du Parti pour la ville de Tianjin, avait parfaitement résumé la situation dès 2016 : « Ne pas être d’une loyauté absolue à Xi Jinping [équivaut à ] lui être d’une déloyauté absolue. » 

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Xi Jinping, sauveur d’un PCC grisé par les « trente glorieuses libérales » (1978-2008) ou autocrate néomaoïste qui mène le pays à sa perte ? La question divise le pays et les observateurs. Aux yeux des libéraux, le vrai sauveur du Parti, c’estDeng Xiaoping, qui a modernisé la Chine et restauré la légitimité d’une organisation discréditée par la Révolution culturelle. Revers de la médaille : les scandaleuses richesses accumulées par les princes rouges« Mes parents gagnent beaucoup moins d’argent depuis que Xi est là, mais ils savent que c’est pour le bien du pays », témoigne un jeune Chinois. Agé de 20 ans, celui-ci confie qu’il « ne pourra pas dépenser toute la fortune » dont il héritera et ne sait pas trop s’il doit vraiment s’en réjouir.

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Pour le sinologue britannique Kerry Brown, « le Parti a entrepris une restauration sous Xi Jinping. Il renoue avec le récit moral de ses débuts. Il s’agit, finalement, d’apporter une vision morale, basée sur la justice, non sur la richesse ». Dans cette optique, la campagne anticorruption sert moins à éliminer des opposants – même si cet objectif n’est pas à négliger – qu’à procéder à une « révolution culturelle à l’intérieur du PCC »« Il y a 89 millions de membres et plus de 4,5 millions de cellules. La défaite ne peut venir que de nous-mêmes », déclarait Xi Jinping en 2019. Pour les Occidentaux, l’effondrement de l’Union soviétique a confirmé l’échec du marxisme. Pour le numéro un chinois, c’est au contraire parce que Moscou s’était détourné de Marx que le régime est tombé.

Dès sa prise de fonctions, fin 2012, un document a circulé parmi les cadres du Parti. Intitulé « Communiqué sur l’état actuel de la sphère idéologique », ce texte dénonce sept « fausses tendances idéologiques »qui menaceraient le « rêve chinois » et que les communistes doivent combattre : la démocratie constitutionnelle occidentale, les valeurs universelles, la société civile, le néolibéralisme, l’idée occidentale du journalisme, le nihilisme historique, la remise en cause de l’ouverture et de la réforme en Chine.

Si ces idées pernicieuses émanent de l’Occident, précise ce texte connu sous le nom de « Document n° 9 », des « gens avec des arrière-pensées à l’intérieur de la Chine ont commencé à les promouvoir ». Son auteur ? Vraisemblablement Xi Jinping lui-même. Au nom de cette logique, en juillet 2015, plus de 200 avocats, militants des droits de l’homme seront arrêtés. Du jamais-vu depuis 1989 et le massacre des étudiants de la place Tiananmen« Pour moi, ça a été une sorte de Révolution culturelle 2.0 », confie un avocat.

Gravée dans le marbre

Au lendemain du 70anniversaire de la prise du pouvoir par Mao, le 2 octobre 2019, Xi Jinping a tiré ses propres leçons de l’histoire du Parti : « Quand la Révolution a triomphé, le Parti a émis trois demandes à tous les cadres dirigeants : d’abord ils ne doivent jamais se couper des masses, même un instant. Ils doivent constamment accepter d’être surveillés par le peuple. Deuxièmement, il faut poursuivre le combat, ne jamais céder à l’hubris et à l’arrogance et, troisièmement, il faut maintenir sa pureté politique et se prémunir à jamais contre toute tentation de corruption. Ce sont les trois raisons pour lesquelles nous sommes encore là et, si nous voulons continuer de gouverner, nous devons continuer de respecter ces trois points. »Artic

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La modestie dont se réclame Xi Jinping prête à sourire, mais le premier point montre un Parti loin d’être insensible à l’opinion publique. L’attention paranoïaque qu’il porte aux critiques sur les réseaux sociaux le prouve. Pour le moment, le PCC est populaire. Selon un sondage récemment réalisé auprès d’environ 20 000 Chinois par Cary Wu, sociologue à l’université de York, au Canada, 98 % des Chinois feraient confiance à leur gouvernement. Quel que soit le chiffre réel, il est indéniable que la gestion de la crise engendrée par le Covid-19 a accru la légitimité du Parti auprès d’une population qui approuvait d’ores et déjà la campagne anticorruption menée par Xi Jinping ainsi que son nationalisme face à l’Occident.

Pour certains, le pays vit même actuellement sous une sorte de « dictature de la majorité ». Puisque, dans l’ensemble, les Chinois sont satisfaits, les voix critiques – forcément manipulées par l’étranger – sont illégitimes et doivent être réprimées. Xi Jinping, lui, se voit comme l’héritier de Mao, voire son égal. L’inscription de sa « pensée » dans la Constitution le prouve.

Les Chinois ne parlent en effet jamais de maoïsme mais de « pensée de Mao », elle aussi gravée dans le marbre. Deng Xiaoping, lui, n’a droit qu’à une « théorie », moins importante dans la hiérarchie du Parti. Autre marqueur : la réforme de la Constitution en 2018, qui permet à Xi de rester président de la République à vie, alors que Deng avait, en 1982, limité à deux le nombre des mandats présidentiels, justement pour éviter les errements du Grand Timonier.

La vertu par la peur

Ceux qui s’inquiètent d’une dérive autoritaire ne manquent pas d’arguments. Certains sont en prison ou en liberté surveillée, comme Xu Zhangrun, ce juriste de l’université Tsinghua qui, depuis 2018, rédige de longs pamphlets sur l’autoritarisme de Xi Jinping. D’autres ont préféré émigrer aux Etats-Unis, à l’instar de Cai Xia, une ancienne enseignante à l’école centrale du Parti qui, depuis mai 2020, n’a pas de mots assez durs contre la fin du double mandat présidentiel.

« Il associe la tradition chinoise du légisme et une nouvelle forme de léninisme », juge l’intellectuelle Zha Jianying sur le site ChinaFile, au terme d’une longue comparaison entre la politique de Xi Jinping et les préconisations des légistes, ces intellectuels qui, au VIIIe siècle avant notre ère, prônaient un pouvoir absolu mais reposant sur la loi.Lire aussi En Chine, la « pensée Xi Jinping » ne fait pas l’unanimité

« Partant d’une conception de la nature humaine comme étant animée seulement par des intérêts égoïstes, la pensée légiste conçoit le gouvernement efficace comme la manipulation de ces intérêts à travers des châtiments et des récompenses »,explique la chercheuse Séverine Arsène dans Penser en Chine (Gallimard, 560 pages, 10,30 euros). Cette conception de l’homme a des retombées concrètes. Elle préside par exemple au développement du crédit social, ce système de bonus/malus que certaines villes expérimentent et qui attribue une note aux individus en fonction de leur comportement social. Si certains considèrent que ce système s’apparente à Big Brother, Séverine Arsène juge qu’il est « beaucoup moins high-tech qu’il n’y paraît », mais surtout qu’il s’inscrit dans une tradition chinoise de surveillance multiséculaire. C’est la vertu par la peur.Lettre de Pékin :« Big Brother » : quand les Chinois se rebiffent

Combien de temps un tel système peut-il durer ? Xi Jinping souffle lui-même le chaud et le froid. Tantôt il met en garde contre les dangers venus de l’extérieur et les « cygnes noirs », ces événements improbables aux graves conséquences, tantôt il semble n’avoir aucun doute sur le déclin de l’Occident et la supériorité du « socialisme aux caractéristiques chinoises ».

epa09265827 Girls look at the former Chinese leader Mao Zedong bust as they visit a red-themed gallery on the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive550538.jpg) [Photo via MaxPPP]

En revanche, cet homme qui n’a pas hésité à parler de son enfance et de sa jeunesse, garde le silence absolu sur un point : sa succession. A un an du 20e congrès du PCC, aucun indice ne laisse deviner qui va être promu. « Ce congrès est déterminant pour tous les quinquagénaires. Ceux-ci piaffent d’impatience et, du coup, redoublent de zèle pour se faire bien voir de l’empereur », observe un diplomate occidental. Deux experts occidentaux, le journaliste australien Richard McGregor (Lowy Institute de Sydney) et le chercheur Jude Blanchette (Center for Strategic and International Studies de Washington) viennent de publier un article sur les possibles scénarios de la succession.

Un empereur, quatre hypothèses

Premier cas de figure : Xi Jinping se retire dès 2022. il aura alors 69 ans. Mais il n’a aucun successeur désigné et, s’il le faisait, ce serait vraisemblablement pour continuer à tirer les ficelles en coulisse comme Deng Xiaoping après 1989.

Deuxième scénario : il se retire en 2027 ou en 2032, mais en ayant pris soin au préalable d’avoir été doté d’un statut comparable à celui de Mao Zedong pour être intouchable.

Troisième possibilité : un coup d’Etat à l’intérieur du Parti. Xi Jinping l’a évoquée lors de la crise de 2012 et l’arrestation de son rival, Bo Xilai. Mais, vu la façon dont il centralise tous les pouvoirs, y compris au sein de la commission miliaire centrale qu’il préside, un tel coup paraît très peu probable.

Quatrième hypothèse : la mort de Xi ou son incapacité à gouverner. Même si la Constitution prévoit ce cas de figure, il est vraisemblable qu’on assisterait à une lutte de pouvoir qui pourrait être source d’instabilité.

Yuhua Wang, professeur assistant à Harvard, a étudié la destinée des 282 empereurs qui se sont succédé sur le trône durant les deux derniers millénaires. Selon ses calculs, 153 sont morts naturellement, 76 ont été d’une façon ou d’une autre évincés par leur entourage, et 32 lors d’une guerre civile. Conclusion : non seulement aucune dynastie n’est éternelle, mais le principal danger pour le souverain vient de ses proches. Toutefois, « les empereurs qui ont désigné un successeur compétent et loyal vivent plus longtemps », observe-t-ilUne leçon que, pour l’heure, l’empereur rouge a bien du mal à faire sienne.« Les 100 ans du Parti communiste chinois », une série en trois épisodes

Xi Jinping, ultime tête pensante du destin chinois

Frédéric LemaîtrePékin, correspondant

Xi Jinping, ultime tête pensante du destin chinois

Par  Frédéric Lemaître

Publié le 01 juillet 2021 à 05h52, mis à jour hier à 06h27

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/07/01/xi-jinping-ultime-tete-pensante-du-destin-chinois_6086458_3210.html

RÉCIT« Les 100 ans du Parti communiste chinois » (3/3).

Après son arrivée à la tête du parti, en 2012, le président chinois a douché les espoirs d’ouverture que sa nomination avait pu faire naître. Xi Jinping a montré qu’il n’entendait laisser à personne le soin de réfléchir à la Chine de demain, pas plus qu’à celle d’hier.

Ses films font le tour du monde, mais lui vit reclus. Qualifié de « Claude Lanzmann chinois » depuis Les Ames mortes (2018), ce documentaire de neuf heures sur les victimes du goulag maoïste à la fin des années 1950, Wang Bing reste un inconnu dans son pays. Les œuvres de ce cinéaste n’ont en effet jamais passé la censure. Si ce banni de l’intérieur accepte de rencontrer Le Monde, il souhaite que l’on ne divulgue pas son adresse. Pas question d’attirer l’attention des autorités locales. Pis, peu après l’entretien, un de ses proches nous recontacte et nous dit en substance : « S’il vous plaît, ne parlez pas non plus de ses projets, c’est trop sensible. »

Lire le portrait :Wang Bing, dans les failles de l’histoire chinoise

Star internationale, Wang Bing fait, chez lui, figure de paria. Et pourtant, il tourne. Dans le magistral A l’Ouest des rails (2003), il avait chroniqué la fin d’un monde, la fermeture des immenses complexes sidérurgiques du nord-est du pays. Cette fois, c’est dans une usine textile du sud qu’il a posé sa caméra, pour suivre pendant cinq ans de jeunes ouvriers, âgés de 18 à 27 ans, contraints de trimer quatorze heures par jour sans contrat de travail et uniquement payés au rendement. Quelque 85 % des vêtements pour enfants made in China seraient produits dans ces conditions. Un film social ? Politique ? Wang Bing le nie farouchement. Sans doute est-ce trop risqué. C’est un film « sur une génération », martèle-t-il. Le titre en atteste : Une jeunesse.

Difficile pourtant, en visionnant une (infime) partie des 4 000 heures de rushes de ne pas y voir la confirmation des propos d’un autre empêcheur de penser en rond, l’historien Qin Hui. Pour lui, « l’avantage comparatif de la Chine lors de son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce était de ne pas avoir de droits de l’homme aussi développés »« En Chine, le peuple n’a ni liberté ni protection sociale », nous expliquait cet universitaire dans l’arrière-salle d’un café pékinois, en 2019.

Face à un Occident qui estime parfois que ce pays n’est pas une économie de marché, ce provocateur opposait un contre-argument percutant : « Pendant la crise du sida, les paysans allaient jusqu’à vendre leur sang. Si ce n’est pas du libéralisme, ça ! » Autant de propos iconoclastes qui ont valu à l’un de ses livres d’histoire, Sortir du système impérial, d’être retiré de la vente dès sa sortie, en décembre 2015. Lui-même a été mis à la retraite anticipée par son employeur – l’université Tsinghua –, mais continue d’écrire et de s’exprimer, en critiquant la Chine mais sans attaquer directement le Parti communiste chinois (PCC), et encore moins son leader.

Intellectuels sous surveillance

Chacun a sa manière, Wang Bing et Qin Hui le prouvent : essayer de développer une pensée autonome et à contre-courant du « rêve chinois »dans la Chine de Xi Jinping est extrêmement périlleux. Il faut faire preuve de courage, savoir ne pas franchir certaines lignes rouges et être prêt à en subir les conséquences. Jack Ma, le célèbre patron du groupe Alibaba, vient d’être contraint de mettre en veilleuse l’école de commerce très élitiste qu’il avait créée en 2015. Lors de l’ouverture, il avait exprimé le souhait qu’elle « dure trois siècles » et puisse rivaliser avec Harvard. Quelle imprudence ! Le parti n’entend laisser à personne d’autre le soin de réfléchir à la Chine de demain. Ni même à celle d’hier, d’ailleurs.

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Au lendemain du confinement de la ville de Wuhan, en avril 2020, deux jeunes Chinois, Cai Wei and Chen Mei, ont été arrêtés. Ils avaient créé, deux ans plus tôt, Terminus 2049, une plate-forme destinée à archiver tous les matériaux censurés sur la Toile en Chine et qui, de ce fait, n’étaient plus disponibles. Il suffisait que leurs auteurs envoient le lien au site pour que celui-ci les conserve automatiquement. Toléré jusqu’au déclenchement de l’épidémie, ce travail de mémoire numériquen’a pas survécu au Covid-19.

epa09265779 Men walk past a portrait of Chinese President Xi Jinping (R) as they visit a red-themed gallery on the newly opened red-themed pedestrian street in Yan’an, Shaanxi province, China, 12 June 2021. Wanda Group on the occasion of the centenary anniversary of the Chinese Communist Party (CCP) has opened on 12 June the revolutionary-themed area, on which they spent 12 billion yuan (around 1.54 billion euros). The red-themed complex of 1.28 square kilometers in size has a Red Street, shops, restaurants, galleries, hotels, a theatre, and a lake, among other facilities, which were built in the revolution period style. Being China’s Communist Party revolutionary birthplace, Yan’an city is one of the most famous places for millions of people doing ‘Red Tourism,’ which focuses on the historically important locations for the Communist Party, battlefield sites, and residences of important past communist leaders. The Chinese Communist Party will mark the 100th anniversary of its founding on 01 July 2021. EPA/ROMAN PILIPEY (MaxPPP TagID: epalivefive550491.jpg) [Photo via MaxPPP]

A l’heure des réseaux sociaux et des forums de discussions thématiques comme Clubhouse, même les salons intellectuels traditionnels sont sous haute surveillance. En février, l’éditrice Geng Xiaonan a été condamnée à trois ans de prison ferme. Son crime ? Officiellement, avoir publié des livres de recettes de cuisine sans autorisation. En fait, cette femme courageuse a eu le tort de prendre publiquement la défense de son ami Xu Zhangrun, l’intellectuel actuellement le plus critique à l’égard de Xi Jinping. Celui-ci a été interpellé en juillet 2020 pour avoir, selon les autorités, été en contact avec une prostituée lors d’un voyage organisé en novembre 2019 à Chengdu par Geng Xiaonan pour quelques-uns de ses proches. Manifestement, cette éditrice et son petit cercle d’amis dérangent

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Fait significatif : malgré le silence total des médias officiels sur cette affaire, le procès de Mme Geng, diffusé en ligne, a été suivi par environ 85 000 personnes. De ce fait, les autorités, qui espéraient confondre l’accusée et lui imposer une humiliante confession publique, ont fait disparaître la vidéo. Une preuve que, malgré la censure, les intellectuels libéraux et les militants des droits de l’homme bénéficient d’une relative notoriété, même si nombre d’entre eux se sentent souvent terriblement isolés au milieu d’un océan d’indifférence, voire d’hostilité. Même feutrés et plein de sous-entendus, les débats existent. « Les intellectuels ne peuvent pas dire tout ce qu’ils veulent, mais cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent rien dire », résume David Ownby, universitaire canadien qui, toutes les deux semaines, traduit en anglais, sur le blog Reading the China Dream, les essais marquants publiés dans l’empire du Milieu. « Ne croyez pas qu’on ne parle pas de politique. On n’arrête pas. Simplement, on se concentre sur la politique des autres pays », ironise une jeune universitaire.

« Discipline idéologique »

Opposer « les intellectuels » au pouvoir serait d’ailleurs une erreur. Depuis Confucius, l’ambition des lettrés chinois est d’être au service de l’empereur, surtout pas de contribuer à le renverser. « En deux mille ans, aucun intellectuel n’a prôné un changement de régime. 1789 n’est pas chinois », rappelle un observateur. L’arrivée de Xi Jinping à la tête du parti, en 2012, ne fait pas exception. Le bouillonnement intellectuel, évident depuis le début du XXIe siècle, aurait « pu faire cause commune avec le projet de Xi Jinping de “rêve chinois”, car le contenu de ce rêve n’était pas spécifié (…) et beaucoup d’intellectuels auraient été plus que contents de suppléer ce qui manquait », constate David Ownby dans un des articles de Penser en Chine, ouvrage dirigé par Anne Cheng (Gallimard, 560 pages, 10,30 euros).

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Mais autant ses prédécesseurs avaient habilement pris l’habitude de nommer les intellectuels et les artistes les plus brillants dans différentes académies officielles, histoire de les encadrer tout en profitant de leurs réflexions, autant Xi Jinping a vite douché les espoirs d’ouverture que sa nomination avait pu faire naître. « Il a rapidement décidé que la diversité de la scène intellectuelle risquait de miner, au bout du compte, la discipline idéologique dont la Chine a besoin pour réaliser son rêve. En conséquence, la vie intellectuelle est beaucoup moins riche et diverse qu’elle ne l’a été, même en 2015, deux ans après le début du mandat présidentiel de Xi », déplore David Ownby.

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Le secrétaire général du PCC s’est exprimé à plusieurs reprises sur le sujet, et toujours dans le même sens. Les intellectuels et les artistes sont au service du peuple et se doivent de suivre le parti. « Ce n’est que lorsque les écrivains et les artistes enracinent dans leur esprit la vision marxiste de l’art et de la littérature, et parviennent à centrer leurs créations sur le peuple, que l’art et la littérature peuvent déployer la meilleure communication positive », affirmait M. Xi en 2014. Et si la réalité n’est pas toujours brillante, les intellectuels doivent savoir voir au-delà : « Il faut observer la vie avec les yeux du réalisme et la ressentir avec le cœur du romantisme, dissiper les ténèbres grâce à la clarté, vaincre le hideux par la beauté et la bienveillance, ainsi que montrer aux gens l’éclat, l’espoir et les rêves qui se trouvent face à eux. » 

Ce ne sont pas des paroles en l’air. Un réalisateur prétend-il brosser un portrait critique d’une institutrice ? Censuré. Un autre, pourtant dans les petits papiers du pouvoir, veut-il revenir sur une affaire de corruption qui a défrayé la chronique en 2014 ? Son film est bloqué depuis deux ans.

Le « mandat du ciel »

Par opportunisme mais aussi par conviction, bien des intellectuels soutiennent la politique menée. Leurs voix ont même davantage de portée dans l’opinion et, bien sûr, auprès des dirigeants que celle des intellectuels libéraux, plus marginalisés que jamais.

Ainsi, lundi 31 mai, le Bureau politique du PCC, comme il le fait régulièrement, suit une session d’études. Un spécialiste planche devant les vingt-cinq dignitaires de l’instance avant que ceux-ci ne définissent leur stratégie. Xi Jinping apprécie ces rencontres, souvent organisées autour de thèmes scientifiques. Cette fois, il s’agit de politique étrangère. L’expert invité est Zhang Weiwei, un professeur de l’université Fudan, qui, dans le passé, a été interprète pour Deng Xiaoping (le maître du pays de 1978 à 1992), a bourlingué dans le monde entier et croisé le fer, en 2011, avec l’Américain Francis Fukuyama, auteur de La Fin de l’histoire et le dernier homme (Flammarion, 1992).

« Comme en Russie, nous apprenons très jeunes où sont les lignes rouges », explique 
Cao Fei, vidéaste

Zhang Weiwei connaît parfaitement l’Occident ; il en est revenu convaincu de la supériorité du modèle chinois. « L’émergence de la Chine est une tendance de fond dont l’échelle et la vitesse sont sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Mon sentiment est que le système occidental est sur une pente descendante et qu’il a besoin de réformes et de réparations majeures. Certains Chinois continuent de louer le système américain, mais pour quelqu’un qui a vécu en Europe et a visité les Etats-Unis à de nombreuses reprises, c’est trop simpliste et naïf », développait-il durant son débat avec M. Fukuyama en 2011. Dès 2013, il insistait sur la nécessité, pour les intellectuels chinois, de « ne plus être soumis aux discours occidentaux mais de penser indépendamment, avec leur propre conscience, leur savoir et leur esprit patriotique, absorber la sagesse du monde en rejetant le néo-obscurantisme occidental ». Son ambition ? Construire un « système de pensée chinois dans une ère postoccidentale ». Huit ans plus tard, son discours est devenu mainstream, et Zhang Weiwei murmure à l’oreille de Xi Jinping.

La place de la Chine dans le monde est un sujet aussi vieux que la Grande Muraille. Dès les années 2000, le philosophe Zhao Tingyang s’est taillé un franc succès avec ses réflexions sur le tianxia (littéralement : « tout sous le ciel »), ce système de pensée qui voit le monde comme un tout, supprimant l’idée même d’étranger ou d’ennemi. Ce système a trouvé sa traduction politique avec « la communauté de destins » chère à Xi Jinping. Pour certains intellectuels, après la domination britannique sur le monde au XIXe siècle, puis le leadership américain au XXe, le XXIe siècle sera chinois. Pas par ambition, bien évidemment, mais par une sorte de nécessité.

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Pour nombre d’intellectuels, la Chine ne peut se dérober à cette mission que l’histoire lui assigne, ce « mandat du ciel » en quelque sorte. Cette analyse ne fait pourtant pas l’unanimité, et certains le disent volontiers. « En quoi la Chine différerait-elle d’un empire ? Ne tomberait-elle pas inévitablement sous le coup de cet impérialisme culturel ou de ce nouvel impérialisme (que pointaient certains critiques récents) s’il est vrai qu’elle transcende les nations et s’étend au monde par des voies culturelles ? A l’évidence, toute cette idée n’est pas des plus claires », juge Ge Zhaoguang, un historien de Shanghaï, qui, dans Penser en Chine, pourfend la vision du tianxia.

Focale élargie

La simplification et la réécriture de l’histoire par les historiens officiels laissent plus d’un observateur pantois. Shen Zhihua, historien spécialiste de la guerre froide et des relations entre la Chine et ses voisins, a mis les étudiants pékinois de l’université Tsinghua en garde. « Au moins, quand les diplomates énoncent des contre-vérités, devraient-ils savoir que ce sont des contre-vérités », a-t-il déclaré lors d’une conférence organisée en octobre 2020. Des propos sans doute tolérés parce qu’ils ne dépassent pas un cercle limité. Qualifié par certains de « nihiliste », Shen Zhihua bénéficie malgré tout du soutien du PCC pour travailler sur des archives sensibles.

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Le repli intellectuel de la Chine sur elle-même est manifeste. Le nationalisme est partout. Depuis 2016, les nouveaux complexes résidentiels ne peuvent plus porter de noms étrangers, comme Park Avenue ou Versailles, car ces dénominations portent atteinte à la « dignité nationale » et aux « valeurs socialistes ». Tous les diplomates et journalistes occidentaux présents dans le pays le constatent : obtenir un entretien avec un universitaire influent est de plus en plus difficile. Dans la Chine de Xi Jinping, rien de bon ne peut venir d’Occident, surtout pas des idées.

En juin, le gouvernement a même dû prendre la défense d’intellectuels qui avaient voyagé au Japon dans le cadre d’échanges culturels et qui étaient, de ce fait, qualifiés de « traîtres » sur les réseaux sociaux. Qu’un écrivain ou un cinéaste chinois bénéficie d’un certain succès en Occident devient suspect. Fang Fang, autrice de Wuhan, ville close (Stock, 2020), Jian’an Qian, dont la nouvelle en anglais To the Dogs (« aux chiens ») a eu le malheur de se voir décerner un prix aux Etats-Unis, et Chloé Zhao, oscarisée pour Nomadland, ont, toutes trois, été victimes de violentes attaques nationalistes. « C’est vraiment une nouvelle révolution culturelle », constate ainsi le représentant à Pékin d’un pays pourtant très modéré à l’égard de la Chine. A l’époque, tout contact entre Chinois et étrangers était strictement interdit.

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Pour contourner une censure de plus en plus présente, certains artistes et intellectuels préfèrent élargir leur focale. Tel Zhao Liang, dont le prochain film vient d’être sélectionné par le Festival de Cannes 2021 dans la catégorie « Le cinéma pour le climat ». Son titre est tout un programme : I Am So Sorry (« je suis tellement désolé »). Dans les années 2000, ce jeune documentariste avait passé plusieurs années à suivre les « plaignants », ces citoyens modestes qui, victimes d’une injustice locale, se rendaient à Pékin où ils attendaient parfois durant de longs mois qu’un fonctionnaire daigne leur prêter une oreille attentive. Bouleversant, son film Petition lui avait valu, en 2009, une reconnaissance internationale. Faut-il le préciser ? Sa diffusion n’avait pas été autorisée en Chine.

Du paradis à l’enfer

Après d’autres films consacrés aux malades du sida ou aux migrants, son travail a pris un nouveau tournant avec Behemoth, sorti en 2015. Un film très esthétique sur la surexploitation du charbon en Mongolie-Intérieure, ou comment l’homme transforme un paradis en enfer. A la demande des autorités provinciales, Pékin a interdit le film. I Am So Sorry prolonge cette réflexion, mais, cette fois, le cinéaste nous emmène à Fukushima (Japon) et à Tchernobyl (Ukraine), constater les dégâts provoqués par le nucléaire. S’inspirant explicitement de Kenzaburo Oe, de Svetlana Aleksievitch, de Michel Serres et de Bruno Latour, uniquement des étrangers, I Am So Sorry est plus qu’un documentaire, c’est une réflexion sur le progrès, une critique à la fois esthétique et radicale de la société de consommation et du capitalisme et, indirectement, de la voie choisie par Pékin.

Travailler en Chine est de plus en plus difficile, constate Zhao Liang. Alors qu’il est l’un des documentaristes les plus talentueux de sa génération, ce quinquagénaire parvient à peine à payer le loyer de son appartement, dans la périphérie de la capitale. Il dresse un constat similaire à celui de Wang Bing : « Le marché étranger ne suffit plus à vivre. »

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Ils n’en diront pas davantage. Se plaindre devant un étranger est toujours risqué. Emmanuel Macron en a fait l’expérience, en novembre 2019. En visite à Shanghaï, le chef de l’Etat avait organisé un déjeuner avec des artistes, avant d’inaugurer le musée chinois auquel le Centre Pompidou loue certaines œuvres. Au grand désarroi du président français, en l’occurrence un tantinet naïf ou présomptueux, aucun de ses invités n’avait émis la moindre critique sur les limites à la liberté d’expression. La vidéaste Cao Fei pas plus que les autres. « Je sais que c’est un débat important en Occident, mais pas ici, explique-t-elle au Monde.Comme en Russie, nous apprenons très jeunes où sont les lignes rouges. Le conflit n’est pas nécessaire à la création. Ces lignes rouges peuvent même être stimulantes et provoquer l’imagination. Je ne suis pas reporter. Je ne vais pas chroniquer Wuhan. Je veux dépasser le temps présent. »

Cartes sur table

La Tate Modern à Londres, la Biennale de Venise, le MoMA à New-York, le Centre Pompidou à Paris… les plus grands musées achètent et exposent les œuvres de Cao Fei. Pourtant, ce n’est qu’au début de cette année qu’une institution chinoise – l’Ullens Center for Contemporary Art, un musée privé d’art contemporain de Pékin dirigé par un Américain – lui a, pour la première fois, consacré tout une exposition. Parmi les pièces marquantes de cette rétrospective foisonnante figure Asia One (que l’on peut voir à l’Hospice Comtesse, à Lille, jusqu’en septembre), une longue vidéo futuriste racontant une très poétique histoire d’amour entre deux jeunes employés d’un entrepôt de logistique. Une magnifique réflexion sur la solitude à l’heure de l’intelligence artificielle, que n’aurait pas reniée Jacques Tati. Cao Fei se défend d’attaquer la Chine : « Bien sûr, cela a été tourné chez JD.com [géant chinois du commerce en ligne], mais cela aurait tout aussi bien pu l’être chez Amazon », expose-t-elle, ravie de l’accueil enthousiaste que ses jeunes compatriotes ont réservé à ses œuvres.

Lire l’éditorial du « Monde » :Les démocraties occidentales face au défi chinois

Ne pouvant critiquer la Chine, certains artistes partent donc à l’assaut de la planète. Avec ses cartes offrant une représentation très personnelle et très politique du monde, Qiu Zhijie, à la fois peintre, photographe et vidéaste, a acquis une notoriété mondiale. En Chine, il est loin d’être un marginal. Il enseigne à l’Académie des arts de Pékin. Et pourtant, l’une de ses œuvres s’intitule Carte de l’art et de la Chine après 1989« L’incident de Tiananmen » y figure en toutes lettres. On est loin, très loin, du politiquement correct.

Si la volonté du PCC de faire de la Chine « un pays socialiste harmonieux et modernisé » d’ici à 2049 peut séduire une partie de la population, la bourgeoisie urbaine, notamment la jeunesse, bénéficie déjà d’un niveau de vie comparable aux Occidentaux et se pose les mêmes questions existentielles. Les Chinois ne parlent pas de « postmodernité », mais un néologisme connaît depuis quelques mois un étrange succès sur les réseaux sociaux et dans le milieu des sciences sociales : l’« involution ». Il « peut être perçu comme l’opposé d’“évolution”. Le mot chinois “neijuan” est composé des caractères indiquant “intérieur” et “rouler”, et est intuitivement compris comme quelque chose qui tourne en spirale sur lui-même, un processus piégeant les participants qui savent qu’ils ne vont pas en tirer profit », analysait, en mars, Sixth Tone, un magazine en ligne spécialisé sur les questions de société.

La voie du doute

Dans cette édition, l’anthropologue chinois Xiang Biao, professeur à Oxford et chercheur à l’Institut Max-Planck, attribuait cette évolution au système capitaliste, mais aussi à la compétition féroce que se livrent les familles chinoises pour l’éducation des enfants, un mécanisme dont « on ne connaît ni la fin ni la finalité ». A ses yeuxla Chine présente toutefois une particularité : son homogénéité. « Un des prérequis les plus importants de l’involution (…) est la non-différenciation. Chacun se fixe les mêmes buts. Autrement, si vous êtes malheureux au travail, vous pourriez faire quelque chose d’autre comme ouvrir un restaurant de nouilles. Mais non, chacun est poussé à suivre le même chemin. (…) Gagner plus d’argent, acheter une maison de plus de 100 m2, avoir une voiture, fonder une famille, etc. La route est très bien balisée et chacun parfaitement intégré. Les gens se battent tous pour la même chose à l’intérieur de ce marché. »

Lire aussi cet entretien de 2016 :Anne Cheng : « Savoir à quelle religion on appartient ne fait pas sens en Chine »

Faute de véritables débats dans les grands médias sur tous ces sujets, les Chinois intériorisent la plupart de leurs difficultés et de leurs frustrations. Certains trouvent refuge dans la religion, et la plupart d’entre eux rechignent à avoir des enfants. Autant d’indices qui confirment ce qu’expriment nombre d’artistes, y compris par des voies détournées : la Chine de Xi Jinping ne se contente pas de produire et de consommer. Elle doute aussi.« Les 100 ans du Parti communiste chinois », une série en trois épisodes

  1. Entre omissions et mystification, le Parti communiste chinois réécrit l’histoire du pays
  2. Intégrer le Parti communiste, le Graal de l’élite rouge
  3. Xi Jinping, ultime tête pensante du destin chinois

Frédéric LemaîtrePékin, correspondant

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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