« La maladie d’Alzheimer est très éprouvante, mais rien ne justifie de déroger aux règles de la recherche »
TRIBUNE
Fabrice Gzil
Chercheur
L’autorisation, aux Etats-Unis, de la mise sur le marché d’un traitement contre la maladie neurodégénérative, dont l’efficacité clinique n’était pas démontrée, risque de porter atteinte aux patients, alerte, dans une tribune pour « Le Monde », le chercheur en éthique Fabrice Gzil.
Publié hier à 08h26 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Le 7 juin, la Food and Drug Administration (FDA) a autorisé la mise sur le marché de l’aducanumab, un anticorps monoclonal développé par le laboratoire américain Biogen. Cela faisait presque vingt ans que l’autorité américaine du médicament n’avait pas validé de traitement pour la maladie d’Alzheimer.
Certains analystes saluent une décision historique. Selon eux, l’aducanumab est un traitement révolutionnaire, qui n’agit pas seulement sur les symptômes mais sur la maladie elle-même, notamment sur la pathologie amyloïde. Après des années d’échecs, ce serait un immense espoir pour la recherche ainsi que pour les malades et leurs familles.
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Cet enthousiasme est-il justifié ?
Malheureusement pas encore. L’autorisation est intervenue dans le cadre d’une procédure accélérée, qui vise habituellement à donner leur chance à des molécules dont on a des raisons de penser qu’elles pourraient avoir un effet sur une maladie grave, actuellement sans traitement. Or, l’aducanumab a été testé dans deux essais cliniques qui ont été interrompus avant leur terme, et dont l’analyse rétrospective a produit des résultats contradictoires. De plus, son efficacité clinique, sur la cognition et l’autonomie fonctionnelle, reste très largement à démontrer.
Un coût par patient de 47 093 euros par an
Comme le souligne la revue Nature (8 juin), ce n’est pas le premier traitement qui agit sur la cause de la maladie d’Alzheimer ; c’est le premier traitement autorisé qui essaie de traiter une cause possible de la maladie. Ce n’est pas non plus un traitement que l’on pourra se procurer chez son pharmacien ; il nécessitera une perfusion intraveineuse mensuelle, une surveillance étroite et de nombreux examens d’imagerie cérébrale. Et, bien que l’autorisation ait été donnée avec une indication très large (maladie d’Alzheimer), il est probable que seules des personnes ayant des troubles cognitifs encore très légers pourront en bénéficier.
Si l’on ajoute que son coût pourrait atteindre les 56 000 dollars par an (47 093 euros) et par patient, et que des effets secondaires importants ont été observés – notamment des œdèmes et des microsaignements cérébraux –, l’on comprend qu’aux Etats-Unis la très grande majorité des analystes juge sévèrement sa mise sur le marché.
« On peut comprendre que des investisseurs soient pressés de voir mis sur le marché un blockbuster qui pourrait rapporter 5 milliards de dollars par an »
En novembre 2020, les experts indépendants, pourtant réunis par la FDA elle-même, se sont unanimement prononcés contre l’autorisation. La très sérieuse Société américaine de gériatrie a fait de même, soulignant que, pour les patients, la balance des risques et des bénéfices n’était pas favorable. Les biostatisticiens critiquent le recours à des analyses post hoc qui, méthodologiquement, reviennent à « tirer au fusil sur une grange, et à peindre ensuite une cible autour des impacts de balle ». Enfin la collaboration inhabituellement étroite, dans ce dossier, entre Biogen et la FDA, a conduit Public Citizen, un groupe de défense des consommateurs, à demander l’ouverture d’une enquête.
En fin de compte, cette autorisation prématurée risque de porter atteinte à la réputation de la FDA, mais aussi à la qualité de la recherche de médicaments, et finalement aux malades eux-mêmes. Car on peut comprendre que des investisseurs soient pressés de voir mis sur le marché un blockbuster qui pourrait rapporter 5 milliards de dollars par an. De même, l’on pourrait estimer que l’Association Alzheimer américaine était dans son rôle en menant une campagne très virulente pour l’autorisation de l’aducanumab. Mais à force d’alimenter l’économie de la promesse, on finit par créer et nourrir de faux espoirs.
Plus de discernement
Il est vrai que la maladie d’Alzheimer est particulièrement éprouvante. Cela ne justifie pas de déroger aux règles élémentaires de la recherche, qui n’ont pas pour but de protéger les chercheurs, mais bien les personnes qui participent aux essais, et les patients eux-mêmes.
Par conséquent, l’on aurait souhaité que la FDA encourage Biogen à poursuivre l’évaluation de son candidat-médicament. Et l’on espère que les agences française et européenne sauront faire preuve d’un plus grand discernement.
Sur le plan théorique, cet épisode montre l’attrait que continue d’exercer un paradigme très simple du phénomène Alzheimer. Selon ce paradigme, il y a un syndrome appelé « démence » ou « troubles neurocognitifs majeurs » ; la maladie d’Alzheimer en est, de loin, la cause la plus fréquente, et l’on peut lui appliquer l’adage « Une maladie, une cause, un traitement » ; par conséquent, quand on aura trouvé le moyen de guérir, par des médicaments, la maladie d’Alzheimer, le problème des syndromes démentiels sera quasiment résolu. Bien qu’il soit largement contredit par les faits, ce paradigme continue aujourd’hui de résister.
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En pratique, il faut à l’évidence poursuivre les nombreux essais cliniques de médicaments, qui finiront par donner des résultats, notamment sur les formes de la maladie à début précoce. Dans le même temps, rendons-nous attentifs aux découvertes importantes qui, dans trois domaines, sont d’ores et déjà en train de changer la donne.
D’abord, tirons toutes les conséquences des études (comme celle publiée en 2020 par le Lancet) qui suggèrent que 40 % des syndromes démentiels pourraient être évités ou retardés, en agissant sur certains facteurs de risque. Et soulignons que, dans certains pays, dont la France, l’amélioration de la santé globale de la population a déjà commencé à réduire la proportion de personnes qui développent en vieillissant des troubles cognitifs.
Ensuite, intéressons-nous aux travaux qui montrent la capacité de certaines interventions non médicamenteuses à retarder la survenue, à ralentir l’évolution et à réduire l’impact des troubles cognitifs sur la qualité de vie.
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Enfin, mobilisons-nous collectivement pour bâtir une société plus inclusive, c’est-à-dire plus solidaire, plus sensibilisée et plus accueillante vis-à-vis des personnes ayant un handicap cognitif, quelle qu’en soit l’origine. Ces évolutions sont plus discrètes que les fracassantes annonces aux investisseurs. Et, pourtant, ce sont elles qui sont, aujourd’hui, porteuses des plus grands espoirs.
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Fabrice Gzil est directeur adjoint de l’Espace éthique d’Ile-de-France et de l’Espace national de réflexion éthique sur les maladies neuro-évolutives. Il est chercheur en éthique et philosophe de la santé au CESP (Inserm-Paris Saclay) et membre du CCNE.
Fabrice Gzil(Chercheur)
Un très court commentaire (Dr Jean SCHEFFER)
Un coût démesuré (47 000€) pour une efficacité non démontrée ! Quelle mouche a piqué la FDA, il s’agit d’un laboratoire américain, mais jusqu’à présent la FDA avait fait preuve d’indépendance. Un comité d’experts s’était prononcé contre la commercialisation.
Alzheimer : malgré la controverse scientifique, les États-Unis autorisent l’aducanumab
PAR DR IRÈNE DROGOU – PUBLIÉ LE 08/06/2021

Crédit photo : S.Toubon
L’Agence américaine des médicaments (FDA) a annoncé ce 7 juin autoriser un nouveau médicament contre la maladie d’Alzheimer, l’anticorps monoclonal aducanumab (Aduhelm, laboratoire Biogen) pour la première fois depuis 2003.
Ce médicament controversé est le premier à être dirigé contre les plaques bêta amyloïdes cérébrales, impliquées dans la physiopathologie de la maladie neurodégénérative. L’intitulé officiel de l’indication ne précise pas le stade de la maladie mais la molécule pourrait apporter les plus grands bénéfices à une phase précoce.
Si l’Alzheimer Association se réjouit outre-Atlantique de la décision de l’autorité sanitaire, beaucoup de questions sur son utilité restent en suspens. En novembre, un comité d’experts s’était prononcé contre une autorisation de ce traitement, jugeant qu’il n’avait pas suffisamment fait preuve de son efficacité. Un avis non contraignant mais dont il est rare que la FDA s’affranchisse. « Il y a eu un débat considérable autour de l’approbation d’Aduhelm, écrit dans un communiqué la Dr Patrizia Cavazzoni de la FDA. Comme c’est souvent le cas pour l’interprétation des données scientifiques, la communauté d’experts a donné différentes perspectives ».
Des incertitudes sur l’efficacité clinique
Le comité avait étudié les données de deux études pour cet anticorps administré toutes les quatre semaines par voie intraveineuse : un grand essai clinique positif et un autre aux résultats négatifs. Compte tenu de l’absence de traitement, la FDA s’est contentée du critère intermédiaire de la réduction des plaques amyloïdes, estimant raisonnable d’espérer « d’importants bénéfices pour les patients » au vu des résultats à l’imagerie.
Pour cette autorisation, la FDA a par ailleurs utilisé une procédure accélérée qui ne confère au produit qu’une autorisation conditionnelle − une possibilité qui n’avait pas été étudiée par le comité. Le régulateur américain, qui exprime malgré tout sa vigilance, a demandé à Biogen de conduire des essais cliniques post-autorisation afin d’évaluer les effets cliniques du médicament. « Si le médicament ne fonctionne pas comme prévu, nous pourrons prendre des mesures pour le retirer du marché », a prévenu la FDA.
Près de 6 millions d’Américains vivent avec Alzheimer, qui constitue la sixième cause de décès aux États-Unis. « Le besoin de traitement est urgent », a fait valoir la FDA. Comme l’a expliqué Peter Stein, responsable au sein de l’Agence, lors d’un point presse : « Nous avons clairement entendu de la part des patients qu’ils sont prêts à accepter une certaine incertitude pour avoir accès à un médicament qui pourrait produire des effets significatifs ».
L‘espoir de relancer l’innovation
Certains experts ne cachent pas leurs réserves. « Si je suis heureux que l’aducanumab ait reçu une autorisation, nous devons être clairs sur le fait qu’au mieux, ce médicament aura un bénéfice marginal qui aidera uniquement certains patients choisis avec soin, a déclaré John Hardy, professeur en neuroscience à l’University College de Londres. Nous aurons besoin de meilleurs médicaments à l’avenir ».
Pour la responsable scientifique de la Alzheimer Association, c’est justement ce vers quoi l’autorisation de la FDA va permettre de tendre : « L’histoire a montré qu’une autorisation d’un premier médicament d’une nouvelle catégorie stimulait le secteur, augmentait les investissements dans de nouveaux traitements et encourageait l’innovation », a déclaré Maria Carrillo dans un communiqué de l’organisation.
L’action de Biogen a bondi en bourse lundi, montant de +38,34 % après la clôture de Wall Street. Elle avait temporairement été suspendue dans la matinée pour éviter une trop grande volatilité. Le coût du produit reviendra à environ 56 000 dollars par an pour un Américain de poids moyen et son remboursement dépendra de la couverture santé à laquelle chaque patient a souscrit.
Avec AFP
Source : lequotidiendumedecin.fr