« Sur les dents » : aux racines d’un système de soins inégalitaire
Dans son livre enquête, Olivier Cyran fait émerger, grâce à des témoignages et le récit de plusieurs scandales, la logique pécuniaire qui anime la plupart des cabinets dentaires, pénalisant ainsi les patients les moins rentables.
Par Christine RousseauPublié aujourd’hui à 06h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/23/sur-les-dents-aux-racines-d-un-systeme-de-soins-inegalitaire_6085299_3232.html
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Livre. Traumatisé à 7 ans par un dentiste indélicat, Olivier Cyran a conservé une solide aversion pour cette profession. Bien que sa « stomatophobie » – mal qui touche un Français sur deux – aiguillonne Sur les dents, la charge féroce et corrosive qu’il livre est avant tout dirigée contre un système de soins profondément inégalitaire. « Année après année, écrit le journaliste, les études s’empilent sur les bureaux en bois vernis des autorités sanitaires poussant le ministère à avouer, en 2011, que les inégalités de santé bucco-dentaire sont fortement corrélées avec les inégalités sociales. » De son côté, la Cour des comptes alertait, en 2016, sur l’état dentaire médiocre de la population française, où l’on estime que quatre personnes sur dix renoncent à se faire soigner faute de moyens.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Le Covid-19 a révélé les insupportables inégalités de ressources et d’accès aux soins »
Pour mettre à nu ce système qui « s’accommode des injustices flagrantes qu’il provoque, banalise, produit », Olivier Cyran remonte aux racines du mal, en retraçant, au prisme des inégalités, les grandes étapes de l’histoire de la dentisterie. A ce fil rouge, il entrelace ce qui constitue le cœur de son propos : les témoignages de victimes, aussi glaçants qu’édifiants, dont ceux du scandale des centres low cost Dentexia. Mais aussi de quelques dentistes. Une parole rare. Et pour cause, l’ordre national des chirurgiens-dentistes, qui a d’ailleurs refusé de répondre aux sollicitations d’Olivier Cyran, garde la main ferme sur ses troupes. C’est donc sous le couvert de l’anonymat qu’ils s’expriment ici, à l’instar de Paul Lafargue (un pseudonyme). Dentiste de gauche, celui-ci ne cache rien de son aversion pour une partie de ses confrères avides de gains, peu scrupuleux et méprisants à l’égard des plus démunis.
« Fric facile »
Plus que tout, sa critique rageuse prend pour cible « un régime vicié » dans lequel il se débat quotidiennement jusqu’à l’épuisement, tiraillé entre deux injonctions contradictoires : le soin à apporter aux patients et la rentabilité de son cabinet. « La nécessité de payer mes factures m’oblige à multiplier les actes et donc à réduire le temps consacré à chaque patient », concède-t-il. Dans cette course à l’argent, nombre de ses collègues n’ont guère d’états d’âme s’agissant du temps à passer sur un détartrage (soin conservatoire, peu rentable qui plus est) ou pire, à stériliser leur matériel. Sans parler du tri − dénoncé par le Défenseur des droits en 2018 − qu’ils opèrent pour écarter les « clients » les moins rentables : bénéficiaires des aides sociales (CMU ou AME), enfants, personnes âgées, handicapés, dont les soins sont trop chronophages. « Mes confrères préfèrent se faire du fric facile en posant des implants plutôt qu’en conservant les existantes »,résume, amer, Paul Lafargue.
Sombre et mordante, cette odyssée bucco-dentaire esquisse quelques pistes : revalorisation des soins plafonnés, mise en place d’un contrôle de qualité ou encore meilleure politique de prévention. Sans quoi cette « guerre sociale » entre nantis et « sans dents » n’est pas près de s’achever.
Sur les dents. Ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale,d’Olivier Cyran (La Découverte, 296 p., 20 €, numérique 15 €).
