La politique agricole commune en échec sur la question climatique
Malgré 100 milliards d’euros alloués à la lutte contre le réchauffement, les émissions de gaz à effet de serre dues à l’agriculture n’ont pas diminué depuis 2010, selon un rapport de la Cour des comptes européenne.
Par Mathilde GérardPublié aujourd’hui à 19h49, mis à jour à 21h06
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En pleine négociation finale sur la prochaine politique agricole commune (PAC), la Cour des comptes européenne (European Court of Auditors, ECA) a rendu un rapport cinglant, lundi 21 juin, sur l’impact climatique de cette politique. Selon cette étude, les 100 milliards d’euros attribués sur la période 2014-2020 pour des actions climatiques, un quart du budget dédié à l’agriculture, « n’ont eu que peu d’impact sur les émissions agricoles, qui n’ont pas évolué substantiellement depuis 2010 ». Une efficacité climatique quasi nulle, alors que l’Union européenne (UE) s’est engagée à atteindre la neutralité carbone en 2050 et que la production alimentaire représente, selon les estimations, un quart des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine.
L’analyse de l’ECA s’est appuyée sur trois sources principales d’émissions : l’élevage, le recours aux engrais chimiques et la gestion des terres. Selon ses conclusions, les financements de la PAC « n’ont pas encouragé les agriculteurs à adopter des mesures efficaces sur le plan du climat », alors que l’action climatique figure parmi les neuf objectifs prioritaires de cette politique. Les émissions de gaz à effet de serre agricoles ont décru de 25 % entre 1990 et 2010, principalement en raison d’une forte restructuration de l’agriculture dans les pays d’Europe de l’Est, mais n’ont plus évolué depuis 2010.
« Une étiquette climat collée a posteriori »
Pour comprendre la portée des chiffres retenus par la Cour des comptes européenne, une précision s’impose : les 100 milliards de financements sur sept ans évoqués dans son rapport ne sont qu’indirectement alloués à des actions climatiques. « Ces 100 milliards, ce n’est pas de l’argent dédié à l’action pour le climat de manière explicite, c’est de l’argent auquel la Commission a collé a posteriori une étiquette climat », précise Célia Nyssens, responsable de l’agriculture au Bureau européen de l’environnement (BEE), une fédération de 140 organisations européennes basée à Bruxelles. On y trouve par exemple des aides au maintien des prairies permanentes, à l’agriculture biologique, mais aussi des paiements directs aux agriculteurs très faiblement conditionnés. Dans un précédent audit, en 2016, la Cour des comptes avait déjà relevé que la Commission surestime le montant de ses fonds dédiés à l’action climatique.
Premier poste d’émissions de gaz à effet de serre agricoles : l’élevage, qui représente la moitié de ces rejets, en grande partie dus aux bovins, et dont les émissions n’ont pas baissé depuis 2010. Les efforts du secteur en matière de gains de rendements ou d’amélioration de l’alimentation du bétail n’ont eu qu’une incidence marginale sur la baisse des émissions. Le levier le plus efficace, la baisse des volumes, ne figure dans aucun texte. « La PAC ne prévoit pas de limiter le nombre de têtes de bétail, pas plus qu’elle ne prévoit d’encourager sa baisse, notent les auditeurs. A l’inverse, des mesures de la PAC permettent de promouvoir les produits animaux. »
« Parler de la réduction du cheptel est encore tabou »
Pour nombre de scientifiques, la question de la réduction des cheptels est centrale. « Si on n’accepte pas de toucher aux volumes produits, on s’interdit d’avoir le moindre succès que ce soit sur son empreinte carbone globale », insiste Pierre-Marie Aubert, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). « Parler de la réduction du cheptel est encore tabou au niveau européen et national, observe Célia Nyssens, alors que pour les scientifiques, il n’y a aucun doute de la nécessité d’une telle mesure, que ce soit pour le climat, la biodiversité, la pollution. »
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Une pratique « climaticide »
Les auditeurs de la Cour des comptes ont également étudié le poids des émissions liées aux engrais chimiques, environ un tiers des rejets agricoles. Malgré une plus grande efficience dans l’usage d’azote, ces émissions ont augmenté de 5 % entre 2010 et 2018, relèvent-ils.
Le troisième volet d’émissions étudié par les rapporteurs concerne la gestion des terres agricoles. L’ECA insiste en particulier sur une pratique, qu’il qualifie de « climaticide » :
« La PAC finance des agriculteurs qui cultivent des tourbières asséchées cultivées, lesquelles représentent moins de 2 % des terres agricoles européennes, mais émettent 20 % des gaz à effet de serre agricoles. »
A l’inverse des cultures sur sols minéraux, « toute l’agriculture qui se développe sur des sols organiques est une catastrophe, abonde Pierre-Marie Aubert. Les tourbières sont d’abord exploitées pour du combustible, puis drainées pour être cultivées et cela dégage des matières organiques dans l’atmosphère, en particulier du méthane et du protoxyde d’azote. » Le rapport de l’ECA déplore que l’aide destinée au développement rural n’ait pas servi à « financer la restauration de ces tourbières ».
« Fondamentalement, la PAC n’a pas mis le climat en tête de ses priorités, alors que les Etats membres en avaient la possibilité », déplore Célia Nyssens, pour qui il est néanmoins « bienvenu qu’un rapport pareil soit publié en cette semaine de négociation. Il faut que ce sujet de la PAC sorte de la bulle dans lequel il est circonscrit, et que les citoyens s’en emparent. »
Une nouvelle étape de « super trilogue » sur le prochain cadre de la PAC pour la période 2023-2027 débute jeudi 24 juin entre Etats membres, Commission européenne et Parlement. La présidence tournante portugaise de l’UE espère aboutir à un texte de compromis d’ici au 30 juin, date à laquelle elle passera la main, mais les discussions continuent d’achopper sur plusieurs points, notamment sur les principes de conditionnalité des aides et sur les règles qui s’appliqueront au commerce international.
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