Une enquête de l’école de journalisme de Strasbourg (Cuej) sur les déserts médicaux: entre 2015 et 2018, les inégalités d’accès aux soins ont explosé.


ENQUÊTE > Déserts médicaux : l’explosion
 https://disclose.ngo/fr/article/deserts-medicaux?utm_source=sendinblue&utm_campaign=1706_Desert_medicaux&utm_medium=email


En février et mars dernier, trois journalistes de Disclose ont initié seize étudiants de deuxième année de l’école de journalisme de Strasbourg (Cuej) à l’investigation. L’objectif de la session ? Leur transmettre le goût de l’enquête et leur partager les méthodes que nous utilisons pour faire notre travail. 

Pour mettre leurs acquis en pratique, les étudiants ont choisi le thème de leur enquête : la désertification médicale. 

En passant au crible des centaines de milliers de données de santé, ils ont découvert qu’entre 2015 et 2018, les inégalités d’accès aux soins ont explosé. D’après leurs calculs, le nombre de déserts médicaux en France a ainsi augmenté de 17,3%. C’est donc plus d’1,5 million de personnes qui ont basculé dans un désert médical en l’espace de trois ans. 
Découvrir l’enquête
Ce travail dresse un portrait préoccupant de la situation sanitaire du pays. Et interroge sur l’action des pouvoirs publics pour résorber une fracture médicale toujours plus profonde.

PUBLIÉ LE 17 JUIN 2021 
PAR DISCLOSE

17 JUIN 2021SANTÉ

https://disclose.ngo/fr/article/penurie-des-medecins-specialistes

En campagne, l’alarmante pénurie de médecins spécialistes

Plusieurs millions de Français sont privés d’accès à la médecine spécialisée alors que le nombre de praticiens augmente depuis dix ans. Une exclusion aux conséquences préoccupantes.

Pour être pris en charge dans les meilleures conditions, encore faut-il être diagnostiqué à temps. Oncologie, cardiologie, ophtalmologie, gynécologie… Entre 2012 et 2019, ces spécialités ont totalement disparu de régions entières, privant des centaines de milliers de personnes d’un suivi médical pourtant essentiel. 

En s’appuyant sur des milliers de données de santé, des étudiants de l’école de journalisme de Strasbourg (Cuej), avec Disclose, ont analysé cette érosion aux conséquences sanitaires parfois désastreuses.  

DISCLOSE DANS VOTRE BOÎTE MAIL

D’après nos résultats, l’absence de spécialistes du cancer dans plusieurs départements ruraux pourrait, par exemple, avoir un impact direct sur l’augmentation du taux de mortalité lié à cette maladie. Sur les dix départements où le nombre d’oncologues, d’hématologues, de radiothérapeutes et autres spécialistes du cancer est largement inférieur à la moyenne nationale, nos calculs indiquent que huit d’entre eux ont enterré beaucoup plus de malades du cancer que le reste du pays, entre 2012 et 2019. C’est notamment le cas de la Creuse, du Cantal, de la Nièvre ou de la Lozère. 

Prenons l’exemple de l’année 2015 : sur une population de 100 000 habitants, le nombre de cancérologues était alors égale à 17,57 médecins. Le taux de mortalité dû au cancer, lui, était légèrement supérieur à 247. Dans la Creuse, qui ne comptait alors que 8,5 médecins spécialistes, le taux de mortalité était 49% plus élevé (368,88 morts). 

https://flo.uri.sh/visualisation/5615482/embed#?secret=58tBOFi1iv

Taux de décès du cancer comparé au nombre de spécialistes pour 100 000 habitants

Cette possible corrélation entre un fort taux de mortalité et l’absence de spécialistes du cancer a déjà été évoqué dans un rapport de l’agence Santé publique France, en 2019. Selon ses auteurs, la surmortalité dans certaines régions pourrait s’expliquer par « un diagnostic plus tardif » et une « prise en charge moins efficace » des malades. Des conclusions préoccupantes… qui n’ont jamais fait l’objet du moindre débat public. 

Ariège, Creuse, Gers, Guyane, Haute-Loire, Haute-Marne, Haute-Saône, Indre, Jura, Mayenne… Entre 2012 et 2019, ces dix départements ne disposaient que de trois cardiologues pour 100 000 habitants. En revanche, dans les départements déjà très bien dotés, tel que les Bouches-du-Rhône, nous en avons recensé 365 pour 100 000 habitants, dont près de 65% qui exercent à Marseille.

 https://flo.uri.sh/visualisation/5669969/embed#?secret=nDZdHfGUke

Quid des spécialistes des yeux ? En 2019, on comptait 1 415 ophtalmologues de plus qu’en 2012. En théorie, l’accès à une consultation aurait donc dû s’améliorer. Or, dans les faits, seulement deux départements en ont profité : Paris et la Loire-Atlantique. Pour le premier, le nombre d’ophtalmologues a triplé, passant de 8 spécialistes pour 100 000 Parisiens, en 2012, à plus de 21 praticiens sept ans plus tard. En Loire-Atlantique, leur nombre a doublé. A l’inverse, les départements sous-dotés font face à un exode continu : la Haute-Saône, la Guyane, les Deux-Sèvres et les Ardennes comptent moins de 3 ophtalmologues pour 100 000 habitants.

https://flo.uri.sh/visualisation/6448639/embed#?secret=DtLlPMMTu5

Selon nos résultats, une autre spécialité fait cruellement défaut : la gynécologie. Dans le Jura comme dans les Ardennes, les femmes ont accès à moins de 3 gynécologues pour 100 000 habitantes. Dans sept autres départements, elles ne peuvent compter que sur 5 praticiens pour 100 000 habitantes. A titre de comparaison, 142 gynécologues sont recensées dans les Alpes-Maritimes, dont près de la moitié à Nice. 

https://flo.uri.sh/visualisation/5669733/embed#?secret=5YS3rhCoZd

Pour renouveler leur méthode de contraception, faire un frottis ou suivre l’évolution de leur grossesse, certaines patientes doivent attendre plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous dans un cabinet de gynécologie.

Afin de contourner cette difficulté, les femmes enceintes devraient pouvoir compter sur les maternités. Or, d’après notre enquête, 53 services de gynécologie ont fermé leur porte en France entre 2010 et 2019. Soit près de 10% des établissements habilités. A Montbéliard, dans le Doubs, la maternité des Portes du Jura, par exemple, a fermé ses portes en 2015. La même année, le service d’urgences obstétriques de la ville a été transféré à Trévenans, sur le territoire de Belfort, laissant ainsi le nord du département sans maternité. Depuis les cimes enneigées de Frambouhans, dans le pays de Maîche, il faut désormais rouler durant plus d’une heure pour accéder à la maternité la plus proche.  


Cette enquête a été réalisée par des étudiants en Master 2 spécialisation presse écrite et multimédia du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ).

Etudiants : Clément Aubry, Claire Birague, Lola Breton, Guillaume Carlin, Emma Chevaillier, David Darloy, Maike Daub, Enzo Dubesset, Marion Henriet, Lucas Jacque, Claudia Lacave, Arthur Massot, Valentin Naturel, Amélie Rigo, Cyrielle Thévenin, Alix Woesteland.

Rédacteur·rice en chef : Cyrielle Thévenin & Guillaume Carlin

Disclose : Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Geoffrey Livolsi

17 JUIN 2021SANTÉ

Déserts médicaux : l’explosion  

Entre 2015 et 2018, plus d’1,5 million de Français ont basculé dans un désert médical. Une situation sanitaire catastrophique que l’État a choisi d’ignorer.

https://disclose.ngo/fr/article/deserts-medicaux

PUBLIÉ LE 17 JUIN 2021 
PAR DISCLOSE

En août 2020, la commune de Lanouaille inaugurait sa maison de santé pluridisciplinaire. Un évènement pour le millier d’habitants de ce village de Dordogne où la problématique de l’accès aux soins est devenue, en l’espace de quelques années, un sujet de préoccupation majeure. En déplacement dans la région, le ministre de la santé s’est rendu à l’inauguration de l’établissement. A cette occasion, Olivier Véran a affirmé devant un parterre d’élus locaux qu’il fallait « arrêter de parler de déserts médicaux ». Et le neurologue devenu ministre de préciser sa pensée : « Les médecins ne sont pas des déserteurs. C’est juste qu’il y a des territoires qui ont besoin qu’on mette le paquet. »

Des étudiants de l’école de journalisme de Strasbourg (Cuej), avec Disclose, ont analysé des centaines de milliers de données mises en ligne par le ministère de la Santé, l’Assurance maladie et l’Insee. Nos résultats contredisent formellement le ministre Véran. Et pour cause. Selon nos calculs, entre 2015 et 2018, le nombre de déserts médicaux a augmenté de 17,3%. En seulement trois ans, ce sont donc plus d’1,5 million de Français qui ont basculé dans un désert médical. Plus de 6,7 millions de personnes vivaient alors dans l’une ou l’autre des 9 603 communes où l’accès aux soins est devenu quasi impossible. Et ce, avant même l’apparition de la crise sanitaire liée au Covid_19.

DISCLOSE DANS VOTRE BOÎTE MAIL

Pour parvenir à ce résultat alarmant, nous avons étudié l’APL (indicateur d’accessibilité potentielle localisée), des données issues du service statistique du ministère de la Santé (DREES). Celles-ci permettent d’évaluer l’accessibilité et la disponibilité des médecins généralistes sur une commune – un territoire est considéré comme sinistré en-dessous de 2,5 consultations par an et par habitant.

Evolution des déserts médicaux selon APL entre 2015 et 2018.

Trois zones sont particulièrement touchées par cet abandon. La Guyane d’abord, dont l’APL moyen est en dessous de 2,5. Viennent ensuite les départements de l’Indre, du Cher, de la Nièvre et de l’Yonne, où la situation s’est particulièrement dégradée, passant en-dessous de 3.

Plus surprenant : l’Essonne, les Yvelines et la Seine-et-Marne souffrent également d’un manque criant de médecins. Les habitants de ces trois départements de la région parisienne enregistrent moins de trois consultations par an en moyenne. Selon nos résultats, l’Ile-de-France est la deuxième région métropolitaine où l’accès à un médecin généraliste est rendu le plus difficile. 

ISOLEMENT SANITAIRE

L’accès aux services d’urgence s’est lui aussi détérioré ces dernières années. Entre 2016 et 2019, pas moins de 436 communes ont vu leur temps d’accès aux urgences augmenter au-delà de 30 minutes, là où la majorité des Français met moins de 25 minutes, selon les Agences régionales de santé (ARS).

En cause : la fermeture d’établissements ruraux au profit des structures hospitalières concentrées dans les grandes villes. C’est le cas à Loudun, dans la Vienne. Avec la fermeture de leur service d’urgences en août 2017, les 6 700 habitants de la commune sont désormais contraints de rouler au moins 40 minutes en voiture avant d’espérer une prise en charge. Les 8 000 habitants de Champagnole (Jura) doivent rouler 43 minutes, tandis qu’à Mimizan, dans les Landes, il faut compter plus d’une heure de route. Même chose à Porté-Puymorens dans les Pyrénées-Orientales ou à Tende, dans les Alpes-Maritimes. Au total, plus de 6 millions de personnes sont concernées par ce phénomène d’isolement sanitaire — voirnotre carte sur le temps de trajet aux urgences en 2019.

L’ALARMANTE DISPARITION DES SPÉCIALISTES

Notre enquête met en lumière un autre phénomène de plus en plus inquiétant : la pénurie de médecins spécialistes dans les communes modestes alors que leur nombre augmente dans les grandes villes, à commencer par Paris. Prenons le cas des gynécologues libéraux : sur les 1 000 spécialistes ayant débuté leur activité entre 2012 et 2019, plus d’un quart se sont installés dans la capitale. Une tendance qui se retrouve aussi chez les ophtalmologues, les cardiologues ou les cancérologues.  

Ces inégalités territoriales pourraient avoir un impact considérable sur la santé des Français. En premier lieu sur celle des malades du cancer, comme l’indiquent nos calculs : parmi les dix départements les moins bien dotés en spécialistes de la maladie, huit d’entre eux affichent en effet un taux de mortalité lié au cancer supérieur à la moyenne nationale.https://flo.uri.sh/visualisation/5615482/embed#?secret=9XEZ8Eojv7

Face au déni et à l’immobilisme des pouvoirs publics, une association de citoyens mobilisée contre les déserts médicaux s’est emparée du sujet. En janvier 2021, elle a écrit au Premier ministre, Jean Castex, pour qu’il prenne « les mesures indispensables à la cessation de la carence sanitaire sur une grande partie du territoire français ». Mesures d’autant plus indispensables que cette crise aggrave, selon l’association, « le risque de mort du à l’absence de soins », rompant ainsi « le principe d’égalité à la base du pacte républicain ». 

Après trois mois sans réponse, l’association a déposé un recours devant le Conseil d’Etat, le 21 avril dernier, pour contraindre le chef du gouvernement à agir. Car, contrairement à ce qu’affirme le ministre Olivier Véran, des pans entiers du territoire sont bel et bien privés de l’accès aux soins les plus fondamentaux. Et le phénomène ne semble pas prêt de s’arrêter.  


Cette enquête a été réalisée par des étudiants en Master 2 spécialisation presse écrite et multimédia du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ).

Etudiants : Clément Aubry, Claire Birague, Lola Breton, Guillaume Carlin, Emma Chevaillier, David Darloy, Maike Daub, Enzo Dubesset, Marion Henriet, Lucas Jacque, Claudia Lacave, Arthur Massot, Valentin Naturel, Amélie Rigo, Cyrielle Thévenin, Alix Woesteland.

Rédacteur·rice en chef : Guillaume Carlin et Cyrielle Thévenin

Disclose : Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Geoffrey Livolsi

Voir aussi:

L ’Accessibilité potentielle localisée (APL) : une nouvelle mesure de l’accessibilité
aux médecins généralistes libéraux 2012
 https://www.irdes.fr/Publications/2012/Qes174.pdf

Déserts médicaux constats 2015 (CISS): https://www.irdes.fr/Publications/2012/Qes174.pdf

Que choisir la fracture sanitaire 2016  https://www.quechoisir.org/action-ufc-que-choisir-acces-aux-soins-en-france-la-fracture-s-aggrave-n21799/  https://www.quechoisir.org/carte-interactive-fracture-sanitaire-n21245/

Avis du CESE 2017-Les déserts médicaux Sylvie Castaigne et Yann Lasnier: https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2017/2017_27_deserts_medicaux.pdf

La France des territoires abandonnés ( Les décodeurs du Monde)file:///Users/admin/Documents/Dossiers/Déserts%20médicaux/Enquêtes/Santé%C2%A0:%20des%20territoires%20abandonnés%20Le%20Monde%20Oct%202017.webarchive

Quelles sont les communes les plus affectées par les déserts médicaux ? (Gazette des communes 2019)https://www.lagazettedescommunes.com/612519/quelles-sont-les-communes-les-plus-affectees-par-les-deserts-medicaux/

https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2021/06/03/les-deserts-medicaux-toujours-dans-lactualite/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire