L’isolement des habitants des républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk du reste de l’Ukraine, les éloignent chaque jour un peu plus de leurs compatriotes.

Dans le Donbass, le piège séparatiste se referme sur les habitants

Poste de contrôle militaire ukrainien sur la route menant à Starobilsk. Donbass. Ukraine. Ukrainian military checkpoint on the road to Starobilsk. Donbass. Ukraine.

Par  Faustine Vincent

Publié le 18 juin 2021 à 14h17, mis à jour à 05h29

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/06/18/dans-le-donbass-le-piege-separatiste-se-referme-sur-les-habitants_6084702_3210.html?xtor&&M_BT=53496897516380#x3D;EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20210620-%5Bzone_edito_2_titre_2%5D

REPORTAGE

Les insurgés prorusses invoquent la crise sanitaire pour limiter la circulation entre les républiques autoproclamées de Louhansk et Donetsk et le reste de l’Ukraine. Ces restrictions accentuent l’isolement des habitants et les éloignent chaque jour un peu plus de leurs compatriotes.

A l’arrivée du blindé ukrainien, les chats errants endormis au pied des barbelés redressent la tête, s’étirent et partent sans hâte. Derrière eux, un immense filet camouflage barre la route de part en part, à côté d’abris en béton surmontés du drapeau national et de la bannière nationaliste rouge et noir. Il suffit de s’approcher pour distinguer les positions adverses, à 1 300 mètres. Trois gardes-frontières en armes préviennent : il ne faut pas s’éterniser, des tirs peuvent arriver d’en face. Il y en a presque tous les jours aux alentours, à partir du crépuscule, quand les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, chargés de surveiller le respect du cessez-le-feu, ont fini leur journée.

Impossible d’aller plus loin. Le filet militaire, disposé tel un rideau géant qui marque le « point zéro » du checkpoint de Maïorsk, dans le Donbass, sépare deux mondes : l’Ukraine d’un côté et, de l’autre, l’autoproclamée République populaire de Donetsk, contrôlée, comme celle de Louhansk, par des groupes séparatistes prorusses soutenus par Moscou dans la guerre qui sévit, depuis 2014, dans cette région de l’est du pays.

« C’est la porte de la civilisation, lance Elena, garde-frontière de 33 ans et ancienne entrepreneuse, qui a fui Donetsk et rejoint les forces ukrainiennes après le début du conflit. Nous sommes les derniers à voir ceux qui la franchissent. On leur dit bonjour et au revoir. » D’ordinaire, des milliers de personnes transitent chaque jour par ici. Mais, depuis près d’un an et demi, le filet camouflage reste désespérément fermé et le checkpoint totalement désert.

Ukraine, Donbass, 3 Juin 2021 Trois gardes frontières Ukrainiens devant le point 0 du point de passage de Mayorsk contrôlé par les forces ukrainiennes. Route T0153 allant de Bahmut à Horlivka. Depuis la pandémie du covid 19, les forces séparatistes ont fermé ce passage. Avant, 10 000 personnes passaient en une journée ici . Ukraine, Donbass, 3 June 2021 Three Ukrainian border guards in front of point 0 of the Mayorsk crossing controlled by Ukrainian forces. Road T0153 from Bahmut to Horlivka. Since the covid 19 pandemic, separatist forces have closed this crossing. Before, 10,000 people used to pass through here in one day.

Tout s’est brutalement arrêté en mars 2020, quand Kiev a fermé les points de passage pour enrayer l’épidémie de Covid-19. Lorsqu’il les a rouverts, huit mois plus tard, en novembre, les autorités séparatistes prorusses ont refusé de faire de même de leur côté, invoquant, à leur tour, le risque sanitaire. Seul un point de passage fonctionne tous les jours, à Louhansk, près du village de Stanytsa Louhanska – pour les piétons, exclusivement. Un autre permet encore de sortir de Donetsk, mais il n’est plus ouvert que deux jours par semaine et ne laisse passer les gens qu’au compte-gouttes – une centaine par jour, en moyenne. Les cinq derniers restent clos et nul ne sait quand ils rouvriront.Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Ukraine, « la guerre peut recommencer demain »

A Maïorsk, l’effervescence a laissé place au silence. A l’entrée du checkpoint, parkings et conteneurs sont vides. Plus personne ne s’aventure sur le côté de la route, dans les herbes hautes, où des panneaux rouges frappés d’une tête de mort mettent en garde contre la présence de mines. De temps en temps, un civil se présente devant la barrière pour tenter sa chance. « On lui explique que, nous, on est ouverts, mais que les séparatistes ne le laisseront pas entrer, raconte Vladislav, l’un des gardes-frontières (ceux dont les noms de famille ne sont pas mentionnés ont préféré garder l’anonymat). S’il insiste, on le laisse passer, mais on le voit revenir peu après. »

Scission aggravée

Au « point zéro », en ce début de mois de juin, on n’entend plus guère que les oiseaux, le chant du coq et l’orage qui se rapproche. « De l’autre côté, ils font croire que c’est nous qui faisons barrage », affirme Vladislav. Un coup de tonnerre déchire soudain le ciel. « C’est Dieu qui tire », s’amuse-t-il.

Les forces ukrainiennes restent sur le qui-vive. En février, un drone a déposé une mine antipersonnel au pied du checkpoint et deux autres un peu plus loin. Un soldat a été tué. « On a l’habitude que ça tire à droite et à gauche, mais ça, ça n’était encore jamais arrivé, observe Vadim, un autre garde-frontière. Il y avait eu une rotation des militaires côté ukrainien. Pour les séparatistes, c’est une façon de leur dire bonjour. » En sept ans, la guerre a déjà fait plus de 13 000 morts, selon l’Organisation des Nations unies, dont des milliers de civils.

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Depuis le début de la pandémie, le nombre de passages sur l’ensemble des checkpoints du Donbass a chuté drastiquement, passant de 1,1 million par mois en moyenne en 2019 à 52 200 en avril 2021, selon le rapport du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Ceux qui se rendent dans les zones séparatistes y vont surtout pour voir leurs familles. Ceux qui font le trajet inverse viennent en priorité chercher leur pension de retraite (81 % des plus de 60 ans), retirer de l’argent liquide (50 % des plus de 60 ans), rendre visite à leurs proches (46 % des 18-34 ans) ou régler des problèmes administratifs (31 % des 35-39 ans).

Ces points de passage permettaient de maintenir un lien fragile entre l’Ukraine et les territoires séparatistes considérés, avant même l’épidémie, comme un « trou noir de l’information » par Reporters sans frontières, tant l’accès y est restreint. Le voici désormais presque totalement rompu, avec des conséquences économiques, sanitaires et familiales dévastatrices pour la population, déjà exposée à la guerre au quotidien.

« Les gens n’ont plus accès aux services gouvernementaux, explique au Monde Oleksii Reznikov, vice-premier ministre et ministre chargé de la réintégration des territoires temporairement occupés en Ukraine. Avant la pandémie, par exemple, 250 000 personnes venaient récupérer leur pension de retraite de ce côté-ci. Cela fait plus d’un an qu’elles ne peuvent pas toucher cet argent ! La Russie a fait de ces territoires un immense camp d’isolement, sans droits, sans protection ni aide. »

Gardes-frontières ukrainien à l’entrée du nouveau point de passage de la ville de Schastia contrôlée par l’Ukraine avant le territoire séparatiste de la LNR (la république populaire de Louhansk). Donbass. Ukraine. ///////////// Ukrainian border guards at the entrance to the new crossing point in the Ukrainian-controlled town of Schastia before the separatist territory of the LNR (Luhansk People’s Republic). Donbass. Ukraine.

La crise sanitaire s’est transformée en arme politique idéale pour les séparatistes prorusses de Donetsk et Louhansk, qui ont proclamé leur indépendance en mars 2014, à l’issue d’un double référendum jugé illégal par le gouvernement ukrainien et les Occidentaux. Les habitants s’y retrouvent plus isolés que jamais, au risque de renforcer les divisions politiques et de rendre plus complexe encore la réintégration de ces territoires à l’Ukraine, comme prévu par les accords de Minsk de 2015, pour le moment au point mort. Depuis 2014, les autorités séparatistes n’ont cessé d’aggraver cette scission, en se dotant rapidement des institutions d’un quasi-Etat, avec une présidence propre et un pouvoir législatif exercé par un Conseil populaire réélu tous les quatre ans.

A Kiev, l’argument sanitaire avancé pour justifier le maintien de la fermeture des barrages est jugé d’autant plus fallacieux que le Covid-19 fait des ravages dans le Donbass séparatiste, malgré l’aide humanitaire apportée par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). En novembre et décembre 2020, le taux de mortalité des personnes infectées s’élevait ainsi à 11 %, selon les autorités autoproclamées. « C’est le taux le plus élevé au monde », précise M. Reznikov, qui dénonce un « génocide médical ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi Face à la Russie, le soutien crucial des Etats-Unis à l’Ukraine

Au point de passage de Stanytsa Louhanska, ceux qui reviennent de Louhansk témoignent d’une situation sanitaire chaotique. « Il y a beaucoup de morts, affirme Piotr, 25 ans, qui patiente à l’abri de la pluie en attendant de pouvoir rentrer chez lui. Tous les bons médecins sont partis. En cas d’urgence, une ambulance met quarante minutes à une heure pour arriver. Il n’y a pas de tests, pas de médicaments, ou très peu et très chers, et les autorités séparatistes ne les laissent pas entrer depuis l’Ukraine. » Le jeune homme ne cache pas son inquiétude : « Si j’attrape le virus, personne ne va me soigner. »

Comme son père, déplacé à Kiev et venu l’accompagner, Piotr est convaincu que le maintien de la fermeture des points de passage n’est qu’une stratégie visant à isoler la population davantage. « L’argument du Covid-19, c’est un bluff d’enfant, lâche le père, en haussant les épaules. S’il n’y avait pas Poutine, tout ça ne serait pas arrivé, se désole-t-il. C’est un petit Hitler. » Ni lui ni son fils ne souhaitent donner leur vrai prénom. Leurs propos pourraient leur coûter cher, de l’autre côté.

Quand les troupes russes se sont massées aux frontières en avril, lors de mouvements présentés par Moscou comme de simples exercices militaires, le père a appelé sa cousine pour s’assurer qu’elle était toujours en vie, mais il s’est bien gardé d’évoquer la situation politique : « C’est impossible, sinon elle finirait dans une cave, jetée par les séparatistes ! » Le fils opine : « Tu peux te faire arrêter ou tuer sans raison. »

Le point de passage piétonnier de Stanytsa Louhanska, ici le 4 juin 2021, est le seul à ouvrir tous les jours. GUILLAUME HERBAUT / AGENCE VU POUR « LE MONDE »

A gauche, une femme franchit le checkpoint de Stanytsa Louhanska pour rejoindre la République autoproclamée de Donetsk, le 4 juin 2021. A droite, une autre femme, arrivée cinq minutes après la fermeture du point de passage, à 15h30, s’est vu refusée l’accès. Elle devra revenir le lendemain. GUILLAUME HERBAUT / AGENCE VU POUR « LE MONDE »

Valise à la main, Véra, 66 ans, revient tout juste d’une visite à sa sœur malade, à Louhansk. Elle aussi dépeint une situation « terrible » : « Là-bas, c’est l’âge de pierre. Ils disent que tout va bien, mais ce n’est pas vrai : les routes sont détruites, beaucoup de gens sont malades et il n’y a personne pour s’en occuper. Un travailleur social vient une fois par semaine leurapporter de l’eau, et c’est tout. » Elle s’inquiète : « N’écrivez pas mon nom de famille, sinon ils m’empêcheront d’y retourner. »

Derrière elle, des centaines de personnes vont et viennent à pied, tirant leur bagage. A l’entrée du checkpoint, une file s’allonge devant un conteneur pour un dépistage gratuit du SARS-CoV-2. Des rabatteurs proposent des tests payants aux plus pressés. Une jeune fille, Perfecto et masque à l’effigie de Mickey, presse le pas pour aller voir sa grand-mère, à Louhansk. Elle emprunte le pont où se croisent, dans deux files séparées, ceux qui sortent du territoire et ceux qui y entrent.

Il y a là un groupe d’hommes, assis sur un lit de camp. Ils disent venir de Louhansk et être bloqués depuis deux semaines par les autorités ukrainiennes, qui les empêchent de passer. Les gardes-frontières démentent : « Ce sont des escrocs, assure l’une d’eux. Ils abusent des personnes âgées en les faisant payer pour traverser en chaise roulante. »De part et d’autres du pont, des maisons détruites témoignent des bombardements survenus au début de la guerre.

Distribution de passeports russes

Même ici, où le barrage est ouvert tous les jours, la fréquentation a accusé une chute spectaculaire, passant de 17 000 passages quotidiens avant la pandémie à 1 400 aujourd’hui. Une baisse due à la multiplication des restrictions imposées par les séparatistes prorusses. Depuis quelques mois, il est ainsi interdit de ramener des marchandises, un commerce dont vivaient des centaines de personnes dans le voisinage.

Selon les témoignages recueillis par Le Monde, les habitants de Louhansk n’ont, en outre, plus le droit de traverser plus d’une fois par mois. L’accès pour faire le chemin inverse est, lui aussi, limité. Il faut désormais demander l’autorisation au « ministère des affaires étrangères » de la République autoproclamée et être domicilié sur place. Même quand ces critères sont réunis, beaucoup essuient des refus.Article réservé à nos abonnés Lire aussi En Ukraine, la bataille des langues

Selon des défenseurs des droits de l’homme, le Kremlin et les séparatistes prorusses profitent du blocage pour distribuer massivement des passeports russes et des Républiques autoproclamées. Des documents non reconnus en Ukraine, qui causent encore plus de difficultés aux habitants de Donetsk et Louhansk, pris entre deux feux. Depuis 2019, plus de 500 000 passeports russes ont déjà été délivrés.

« Beaucoup de gens l’ont pris. Ce n’est pas obligatoire, mais on nous le propose par téléphone, et il y a de la pub à la télé », détaille Sergueï, 40 ans, venu de Louhansk avec son épouse et son fils. Kiev redoute que ce soit la première étape vers l’annexion de la région par Moscou, comme l’a été la Crimée, en 2014. Des inquiétudes renforcées par l’annonce, le 10 mai, par le Kremlin, que les 500 000 détenteurs d’un passeport russe à Donetsk et Louhansk participeront aux élections législatives russes de septembre. Sergueï, lui, a refusé de le prendre : « Je ne veux pas de problème côté ukrainien, on pourrait m’empêche de passer. »

C’est la hantise des milliers de familles installées de part et d’autre, désormais déchirées. « Avec le blocage, le lien familial se retrouve très affaibli. Cela a un impact énorme sur les personnes vivant dans les territoires non contrôlés [par Kiev], souvent âgées, et désormais privées de l’aide, des soins et du réconfort que leur apportaient leurs proches, explique Daniel Bunnskog, chef du CICR en Ukraine. Cela a exacerbé leur isolement et leur vulnérabilité. »

Les séparatistes prorusses ne laissent même plus passer ceux qui viennent enterrer un membre de leur famille. Il y a trois semaines, un jeune homme venu de Kiev pour assister aux funérailles de sa mère, morte à Louhansk, s’est ainsi vu refuser le droit d’entrer. « Ma mère est morte, laissez-moi passer ! », a-t-il imploré. « Il fallait nous prévenir deux semaines plus tôt que ta mère allait mourir », a raillé son interlocuteur.

Un homme attend devant le poste frontière ukrainien de Milove à la frontière russe. Les checkpoints qui permettaient de relier le Donbass sous contrôle ukrainien et la partie sous contrôle des séparatistes sont fermés depuis un an et demi, officiellement pour cause de Covid 19. Ceux côté ukrainien ont ré-ouvert il y a plusieurs mois, mais de l’autre côté toujours pas. Seul un passage fonctionne aujourd’hui, à Lougansk, et uniquement pour les piétons, jusqu’à 15h30. A Donestk, le passage n’est plus ouvert que 2 jours par semaine. Il faut désormais passer par la Russie pour rejoindre les territoires, en mettant plus de 36 heures au lieu de 20 minutes. Donbass. Ukraine. A man waits outside the Ukrainian border post of Milove on the Russian border. The checkpoints linking the Ukrainian-controlled Donbass and the separatist-controlled part of the country have been closed for a year and a half, officially because of Covid 19. Those on the Ukrainian side reopened several months ago, but on the other side still not. Only one crossing is working today, in Lugansk, and only for pedestrians, until 3.30 pm. In Donestk, the crossing is only open 2 days a week. It is now necessary to go through Russia to reach the territories, taking more than 36 hours instead of 20 minutes. Donbass. Ukraine.

Le jeune homme a rebroussé chemin dans la zone ukrainienne pour réclamer de l’aide. « Il était dans tous ses états, raconte Svetlana Dolotina, qui tient l’épicerie locale. Et c’est loin d’être un cas isolé. » Il y a deux semaines, c’est une femme, dont le fils est mort à Louhansk, qui a été refoulée. « On l’entend tout le temps : “Louhansk ne laisse pas entrer”, “Louhansk ne laisse pas entrer” », soupire la commerçante, qui attend elle-même depuis des mois un feu vert pour aller voir sa mère. « Avant la guerre, tout le monde allait travailler là-bas, se souvient-elle. On était tous connectés, on vivait comme une famille. Maintenant, on est divisés, comme si on était des étrangers. »

Il est 15 h 30, le passage ferme. La foule se disperse peu à peu. Quelques personnes s’attardent devant la pharmacie et le café. A l’entrée du checkpoint, une retardataire est refoulée. Impossible de passer, elle doit revenir demain. « Je dois être à l’usine demain matin, comment je vais faire ? », s’écrie la sexagénaire, paniquée. Elle multiplie les coups de fil, sous le regard impuissant de son fils.

Parcours du combattant

Il existe bien un moyen de rejoindre Louhansk et Donetsk par un autre chemin : en passant par la Russie. Mais c’est beaucoup plus long, plus cher et illégal. A défaut de pouvoir faire autrement, de nombreux Ukrainiens se lancent, chaque jour, dans ce périple aux allures de parcours du combattant. Au lieu d’une marche de vingt minutes à travers le no man’s land, il faut compter trente-six heures en moyenne, effectuer 800 kilomètres et débourser 200 dollars (168 euros) aller-retour – une fortune en Ukraine, où le salaire moyen avoisine les 300 dollars (252 euros) par mois. Si l’on se fait prendre par les autorités ukrainiennes, rajouter 1 700 hryvnias d’amende (52 euros).

En ce début de mois de juin, plus d’une centaine de voitures attendent en file indienne, au point de passage Mielovoïe, à la frontière russe, moteur à l’arrêt. Les plaques d’immatriculation sont presque toutes enregistrées dans le Donbass. Chacun s’efforce de prendre son mal en patience. Seules cinq voitures franchissent la frontière vers la Russie en une heure. « Je savais que ce serait long, mais pas à ce point », peste Sergueï, 59 ans, arrivé la veille au matin. Cet ancien liquidateur de Tchernobyl doit se rendre à Donetsk pour déposer une amie et vérifier l’état de son appartement, laissé derrière lui pendant la guerre. Il sait que le voyage est illégal – il a déjà reçu une amende, la dernière fois –, mais il s’en moque. « J’ai refusé de la payer. Je ne fais rien de mal, plaide-t-il. Ce n’est pas ma faute si les autorités ukrainiennes ne contrôlent pas la frontière entre Donetsk et la Russie ! »Lire aussi le reportage :En Ukraine, l’ombre de la Russie plane sur Kharkiv

L’attente est d’autant plus pénible que les infrastructures manquent. « C’est quoi, ce passage ? On est là depuis vingt-quatre heures, et il n’y a rien, pas de toilettes, pas de café, pas de magasin où acheter à manger. C’est un cauchemar », s’agace Elena, 37 ans, enveloppée dans une couverture léopard sous le crachin. Sa famille, qui fait partie des 1,5 million de déplacés à cause du conflit, doit se rendre à Louhansk chez ses parents, qu’elle n’a pas vus depuis plus d’un an. « Avant, on y allait cinq fois par an, mais, maintenant, c’est trop compliqué, regrette Anton, le mari d’Elena. Si les checkpoints ne rouvrent pas, on n’ira sans doute plus qu’une fois dans l’année. »

Poste frontière ukrainien de Milove à la frontière russe. Les checkpoints qui permettaient de relier le Donbass sous contrôle ukrainien et la partie sous contrôle des séparatistes sont fermés depuis un an et demi, officiellement pour cause de Covid 19. Ceux côté ukrainien ont ré-ouvert il y a plusieurs mois, mais de l’autre côté toujours pas. Seul un passage fonctionne aujourd’hui, à Lougansk, et uniquement pour les piétons, jusqu’à 15h30. A Donestk, le passage n’est plus ouvert que 2 jours par semaine. Il faut désormais passer par la Russie pour rejoindre les territoires, en mettant plus de 36 heures au lieu de 20 minutes. Donbass. Ukraine. Ukrainian border post of Milove at the Russian border. The checkpoints linking the Ukrainian-controlled Donbass and the separatist-controlled part of the country have been closed for a year and a half, officially because of Covid 19. Those on the Ukrainian side reopened several months ago, but on the other side still not. Only one crossing is working today, in Lugansk, and only for pedestrians, until 3.30 pm. In Donestk, the crossing is only open 2 days a week. It is now necessary to go through Russia to reach the territories, taking more than 36 hours instead of 20 minutes. Donbass. Ukraine.

Vitali, lui, a décidé qu’il n’y retournerait plus jamais. Ce mécanicien ukrainien de 29 ans revient tout juste de Donetsk après avoir fait le trajet par la Russie, sa femme et ses enfants à bord, et le coffre plein à craquer. « C’était le dernier voyage. On va vivre en Ukraine et prendre un nouveau départ », explique-t-il en tendant son passeport au garde-frontière. Il a déménagé leurs affaires en sept fois depuis décembre, en empruntant le même chemin. Un tour de force, mais la famille n’en pouvait plus de vivre à Donetsk. « On se sentait en prison. Le régime détruit tout, les usines ferment, je suis fatigué de tout ça. » Il laisse derrière lui sa maison et un appartement, devenus invendables. Perte estimée : 20 000 dollars (16 900 euros).

Sept ans se sont déjà écoulés depuis le début du conflit. Or, plus le temps passe, plus les deux mondes semblent s’éloigner et devenir étrangers l’un à l’autre. « Là-bas, ce n’est plus l’Ukraine, ils ont leurs règles, leurs lois,affirme Maksim, 53 ans, lui aussi originaire de Donestk. Petit à petit, les gens s’adaptent à cette situation de merde. Ils n’ont pas le choix. Si quelqu’un revenait s’installer là-bas aujourd’hui, ce serait très compliqué. Beaucoup de choses ont changé. »

Ukraine, Donbass, 3 Juin 2021 Un garde frontière Ukrainien se rend au point 0 du point de passage de Mayorsk contrôlé par les forces ukrainiennes. Route T0153 allant de Bahmut à Horlivka. Depuis la pandémie du covid 19, les forces séparatistes ont fermé ce passage. Avant, 10 000 personnes passaient en une journée ici . Ukraine, Donbass, 3 June 2021 A Ukrainian border guard visits point 0 of the Mayorsk crossing controlled by Ukrainian forces. Road T0153 from Bahmut to Horlivka. Since the covid 19 pandemic, separatist forces have closed this crossing. Before, 10,000 people used to pass through here in one day.

Des déplacés franchissent pourtant le pas, faute d’avoir pu refaire leur vie ailleurs en Ukraine. Alexander Tarachenko a vu sa fille repartir à Louhansk après avoir vécu cinq ans à Kiev comme déplacée. « Tout est lié au logement, explique cet Ukrainien de 62 ans, venu à Stanytsa Louhanska récupérer ses petits-enfants pour les vacances d’été. Pendant cinq ans, j’ai payé les dettes de son appartement. Il fallait bien qu’elle y retourne. » D’autres déplacés envisagent, eux aussi, de repartir, dénonçant l’aide « insuffisante » que leur a fournie l’Etat ukrainien : 442 hryvnias (14 euros) par mois, plus 844 hryvnias (26 euros) par enfant.

Kiev tente de maintenir le lien tant bien que mal avec le Donbass séparatiste. En mars, il a inauguré à Chtchastia, dans la région de Louhansk, un checkpoint dernier cri, doté de tous les services possibles : poste, banque, bureaux administratifs, boutiques, épicerie, lieu pour les enfants, accès au Wi-Fi, et même des bancs avec panneaux solaires intégrés. L’objectif est de donner aux habitants venant des zones non contrôlées l’image d’un pays moderne, démocratique et libre dans lequel ils seront bien accueillis, et ainsi lutter contre la propagande des séparatistes, qui présentent l’Ukraine comme un Etat failli.

« On fera le maximum pour qu’ils reviennent, souligne M. Reznikov, au gouvernement. On ne les considère pas comme des traîtres, mais comme des otages. C’est important de dire qu’on ne les abandonne pas. » A terme, tous les checkpoints sont censés adopter le même standard. Encore faut-il pouvoir passer : pour l’heure, Chtchastia est, lui aussi, fermé et vide.

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Coupés du reste de l’Ukraine, les habitants de Donetsk et Louhansk risquent de s’en éloigner d’autant plus qu’ils sont soumis à une intense propagande prorusse, en particulier à travers la télévision. Décidé à contre-attaquer, Kiev a lancé, le 1er mars, une nouvelle chaîne, Dom TV, censée montrer « l’autre versant de la réalité » et faire la promotion de « l’Ukraine unie ». Les programmes mêlent vieux films soviétiques, émissions de divertissement, informations et longs discours de l’exécutif ukrainien.

Pour l’heure, la chaîne rencontre un succès limité. Kiev revendiquait 300 000 téléspectateurs en mars. Même dans la partie du Donbass contrôlée par le gouvernement, aucun des habitants interrogés par Le Monde n’en a jamais entendu parler. Selon Piotr, un militaire déployé le long de la ligne de démarcation, il est déjà trop tard. « On a perdu contre la propagande russe, soupire-t-il. Elle a influencé la plupart des habitants qui vivent de l’autre côté. On a perdu ces gens. »

Les autorités ukrainiennes savent que le temps joue contre elles et que le processus de réintégration sera long. M. Reznikov prend régulièrement conseil auprès de pays ayant connu l’expérience d’être « coupés en deux ».« Rappelons-nous de l’Allemagne, explique le ministre. Pendant quarante ans, la moitié du pays a vécu avec une idéologie différente. Quand je leur demande aujourd’hui si la réintégration est finie, ils me disent que non. »Mais il reste serein : « Il ne faut pas avoir peur. Je sens que cette année sera décisive pour le conflit, parce que le monde a compris qu’il était temps de prendre des décisions. »

Faustine VincentDonbass, envoyée spéciale

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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