Le lourd coût humain d’un troisième confinement tardif en France
Plus de 14 000 décès, près de 112 000 hospitalisations, dont 28 000 en réanimation, et environ 160 000 cas de Covid-19 long supplémentaires, selon les calculs du « Monde » : en retardant à début avril les mesures réclamées fin janvier par les scientifiques, le gouvernement a alourdi le bilan de la pandémie en France.
Publié hier à 04h31, mis à jour hier à 10h01 https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/06/18/le-lourd-cout-humain-d-un-troisieme-confinement-tardif-en-france_6084619_3244.html#xtor=AL-32280270-%5Bmail%5D-%5Bios%5D
Temps de Lecture 8 min.

Combien de vies humaines auraient-elles pu être sauvées ? Combien d’hospitalisations, de passages traumatisants en réanimation, de longues séquelles auraient-ils pu être évités si le gouvernement avait confiné les Français début février, comme le lui conseillaient les scientifiques, et non début avril, contraint et forcé par la saturation des hôpitaux ?
La question peut sembler anachronique tant la France, partiellement déconfinée, savoure aujourd’hui sa liberté retrouvée. Moins de 12 000 malades hospitalisés, dont moins de 2 000 en réanimation, soit trois fois moins qu’il y a deux mois ; moins de 50 morts par jour en moyenne sur les sept derniers jours ; et un nombre de contaminations passé, depuis une semaine, sous la barre symbolique des 5 000, l’objectif affiché par Emmanuel Macron à l’automne 2020 et jamais atteint jusqu’alors : le tableau de bord de l’épidémie brille d’un vert éclatant. Mais cette décrue, son rythme et sa pente permettent justement de se poser la question qui fâche. Que se serait-il passé si Emmanuel Macron avait écouté son conseil scientifique et pris les mêmes mesures deux mois plus tôt ?
Ordre de grandeur vraisemblable
Selon nos estimations, environ 14 600 décès, 112 000 hospitalisations, dont 28 000 en réanimation, et 160 000 cas de Covid-19 longs auraient pu être évités.
Pour parvenir à ce résultat, nous nous sommes livrés à un exercice assez simple : nous avons pris les courbes d’évolution des trois indicateurs épidémiologiques principaux (décès, réanimations, hospitalisations), réalisées à partir de données nationales de France métropolitaine publiées par l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France, et nous les avons décalées de deux mois en amont. L’évolution observée à partir du 1er avril se trouve donc anticipée au 1er février. On y observe d’abord un ralentissement de la progression, une stabilisation, puis une décrue massive à partir de la troisième semaine qui a suivi les mesures de restriction, d’abord perceptible sur les hospitalisations, puis sur les entrées en réanimation, et enfin massivement sur les décès. Ne reste ensuite qu’à évaluer la différence entre les deux courbes.

Concernant les Covid-19 longs, nous avons procédé légèrement différemment. Les spécialistes s’accordent pour estimer qu’une personne symptomatique sur dix développe une forme chronique de la maladie, avec des symptômes persistant au moins six mois après l’infection. Mais le nombre exact de cas symptomatiques reste mal évalué, certains malades échappant aux radars de l’administration sanitaire. Nous l’avons donc recalculé à partir du nombre et du taux d’hospitalisation parmi les personnes symptomatiques, une valeur connue dans les différentes tranches d’âge. Il apparaît ainsi qu’environ 1,62 million de cas symptomatiques auraient pu être évités, et donc quelque 160 000 Covid-19 longs. Sollicité par Le Monde, le ministère de la santé n’a pas souhaité « commenter des chiffres dont il ne connaît pas la méthodologie ».
Lire aussi « Nous n’oublierons aucun nom » des 100 000 morts du Covid-19, affirme Emmanuel Macron
Ce travail, Le Monde l’a réalisé sous le contrôle de l’équipe de l’épidémiologiste Pascal Crépey, à l’Ecole des hautes études en santé publique de Rennes. « Cela donne un ordre de grandeur, tout à fait vraisemblable, même si ce n’est pas un calcul parfaitement rigoureux, observe-t-il. Il suppose qu’en février le confinement aurait été aussi bien respecté qu’en avril. Certains pourront objecter que la population aurait estimé que la situation n’était pas si dramatique et que donc, ces mesures n’étaient pas légitimes. Mais les pays étrangers qui ont confiné plus tôt n’ont pas connu un tel rejet. »
Autre objection possible : « Quel a été l’effet de la vaccination et de la température dans la baisse spectaculaire d’avril et de mai ? » Cette donnée, nous avons tenté de la prendre en compte en réduisant légèrement, sur nos courbes, le rythme d’une baisse amorcée en février plutôt qu’en avril. Enfin, troisième inconnue, avancée par Pascal Crépey : « Après un confinement réalisé en février, la courbe des contaminations ne serait-elle pas remontée, une fois les mesures levées ? » Là encore, l’observation de nos voisins européens ne met pas en évidence un tel rebond printanier.
Choix présidentiel de ne pas confiner
C’est pourtant bien cette inquiétude qui semble avoir emporté la décision du président de la République. Souvenons-nous : le 12 janvier, le conseil scientifique rend un avis intitulé « Entre vaccins et variants : une course contre la montre ».
Pour éviter que la France subisse la troisième vague enregistrée au Royaume-Uni après l’apparition du variant B.1.1.7 – que l’on n’appelle pas encore Alpha –, les experts envisagent quatre types de mesures, qui vont du couvre-feu généralisé à 18 heures au confinement strict. Ils « préconisent les scénarios 2 et 3 », autrement dit un couvre-feu assorti de confinements régionaux ou un confinement aménagé, « du même type que celui mis en place fin octobre [2020] ». Deux jours plus tard, pourtant, le premier ministre, Jean Castex, jugeant la situation « maîtrisée » mais « fragile », opte pour le simple couvre-feu.
Le 29 janvier, le conseil remet à Emmanuel Macron une « note d’éclairage ». Rédigée par cinq épidémiologistes et cosignée par le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, elle souligne que « les pays les plus touchés n’ont pu arrêter le variant anglais qu’avec un confinement strict » (Irlande le 30 décembre 2020, Royaume-Uni le 4 janvier, Portugal le 15 janvier). Selon eux, un confinement débuté le 1er février permettrait de ramener en quatre semaines le nombre de contaminations quotidiennes sous la barre des 5 000. Il permettrait également de « ralentir la pénétration du variant ». Toutefois, reconnaissent-ils, une reprise de la circulation du virus est à prévoir en mars, que seule une stratégie « très stricte » de « tester-tracer-isoler » permettrait de ralentir… Selon nos informations, l’Elysée demande alors si la nécessité d’un quatrième confinement avec son cortège de souffrances et de lassitude pouvait être exclue. Le conseil scientifique explique qu’il ne peut rien garantir.
Le président de la République renonce donc à confiner. Sur le terrain, l’explosion redoutée n’a pas lieu tout de suite. Le plateau observé en février, alors que le variant britannique était encore minoritaire, laisse même penser que cette « troisième voie » vantée par Jean Castex – couvre-feu, écoles ouvertes et confinements très localisés – pourrait fonctionner. Mais, en mars, les hospitalisations s’emballent, les services de soins critiques saturent.Lire le reportage : « Si les gens savaient… » : à l’hôpital Bichat, une troisième vague de Covid-19 violente avec des patients de plus en plus jeunes
Pari perdu ? « Je peux vous le dire : nous avons eu raison de ne pas reconfiner la France à la fin du mois de janvier parce qu’il n’y a pas eu l’explosion qui était prévue par tous les modèles, assure encore Emmanuel Macron, lors d’une conférence de presse, le 25 mars. Je peux vous affirmer que je n’ai aucun mea culpa à faire, aucun remords, aucun constat d’échec. »
A l’époque, dix-neuf départements – dont la totalité de l’Ile-de-France – ont déjà basculé dans un régime de confinement partiel. Quelques jours plus tard, l’ensemble du pays s’y voit soumis. « En janvier, on s’attendait tous à ce que le gouvernement profite des vacances d’hiver pour confiner, faire précisément ce qu’on a fait deux mois plus tard, pendant les vacances de printemps, observe Pascal Crépey. Ces deux mois de retard ont eu un coût. »
Décès évitables
Un coût que des chercheurs de l’unité Maladies infectieuses et vecteurs, écologie génétique, évolution et contrôle (Mivegec) de Montpellier ont pu aussi simuler.
S’ils confirment « l’ordre de grandeur, autour de 15 000 décès » qui auraient pu être évités en anticipant le confinement de deux mois, ils proposent une fourchette plus large, de 9 000 à 20 000 vies épargnées, « selon le scénario de sortie ». En effet, suivant l’évolution que suit le taux de reproduction R du virus après le confinement, le bilan épidémique peut varier assez sensiblement. En faisant par exemple l’hypothèse prudente d’un nombre de reproduction en sortie de confinement, début mars, de R = 1,1, puis d’une baisse très progressive provoquée par la vaccination et l’immunisation naturelle, pour arriver début juin au même niveau qu’actuellement (0,8), l’équipe de Samuel Alizon et de Mircea Sofonea trouve un nombre de décès évités voisin de 17 000.
« Le délai de réponse sur une épidémie en croissance se traduit de façon exponentielle sur les hospitalisations et les décès », selon l’équipe de chercheurs du Mivegec de Montpellier
Pour cette équipe commune au CNRS, à l’Institut de recherche pour le développement et à l’université de Montpellier, l’exercice est assez familier. Dès le 6 avril 2020, elle avait mis en place un simulateur en ligne de confinements alternatifs pour permettre d’explorer des modes de contrôles différenciés (dans le temps, dans l’espace, suivant l’âge).
En mai 2020, l’équipe de Samuel Alizon et de Mircea Sofonea avait ainsi montré que, lors de la première vague, un confinement avancé d’une semaine aurait permis d’éviter 13 000 décès, tandis qu’une semaine d’attente en plus aurait provoqué 50 000 morts supplémentaires, dans un article tout juste publié dans la revue Epidemics. « Le délai de réponse sur une épidémie en croissance se traduit de façon exponentielle sur les hospitalisations et les décès », notent-ils.
« Les morts et la crise »
En mars, Devi Sridhar, professeure de santé publique à l’université d’Edimbourg et conseillère du gouvernement écossais, s’étonnait des choix français. « Personne n’aime confiner, soulignait-elle. On en connaît les dégâts. Mais, s’il faut confiner, mieux vaut le faire vite, fermement, et en sortir vite. » Et de poursuivre : « En France, vous perdez sur tous les tableaux : économique et sanitaire. Vous avez les morts et la crise. »
Trois mois plus tard, une comparaison entre grands pays européens tend à lui donner raison. Entre le 1er février et le 1er juin, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Allemagne ont enregistré moins, voire nettement moins de décès que la France. Seule l’Italie a fait pire. Du côté des admissions en réanimation aussi, la France a constamment reçu plus de malades que ses voisins. Même constat du côté des hospitalisations, où, rapporté à sa population, elle n’a trouvé que l’Italie pour lui contester, pendant quelques semaines, la « première » place.
Aujourd’hui, la France respire, l’ombre du confinement s’éloigne et le gouvernement nous invite à tomber les masques. Un « moment de libération pour tous les Français », que le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, avait salué dès le 17 mai, sur RTL. « On voit aujourd’hui que les signaux sont au vert et ça démontre que le président de la République a eu raison dans ce calendrier », se réjouissait-il, ajoutant, à l’adresse notamment des épidémiologistes : « Ça donne tort à tous les prophètes de malheur, à tous ceux qui ne croient pas à la responsabilité des Français. » L’examen rigoureux de cette première moitié de l’année 2021 aurait sans doute mérité un peu plus de modestie.
Notre sélection d’articles sur le Covid-19 et la vaccination :Chiffres & cartes
Explications
Vérifications
Les derniers chiffres de la pandémie (cas, hospitalisations, morts…)Le point sur la vaccination en France et dans le monde
Lire aussi :
- Où en est l’épidémie dans votre département ?
- Quelle surmortalité en France ?
- L’évolution de l’épidémie dans plus de 100 pays
Retrouvez les dernières actualités dans nos rubriques sur la pandémie et la vaccination.
Commentaire:
18 JUIN 2021 PAR HUET
Covid-19 : le coût de déni de la science
Partager
Ce matin, Le Monde publie un article révélant que le retard à réagir à la troisième vague a coûté 14 000 décès supplémentaires dus à la Covid-19, relativement à une politique sanitaire suivant les recommandations du Conseil Scientifique. Un article de mon collègue Nathaniel Herzberg qui comporte une estimation, avec une méthode qui n’est pas parfaite mais dont l’ordre de grandeur est tout à fait valide.

Ce calcul dramatique ne surprend pas les lecteurs de ce blog. Le 30 avril dernier, j’y publiais un appel de lecture d’un article rédigé pour la revue Regards. On pouvait y lire ceci : «Ce retard à mettre en place une expertise fiable et les errements du gouvernement lors du début de la crise sanitaire (les masques ne servent à rien…) ont pesé sur la capacité de la société, des citoyens, à utiliser cette expertise. Le Conseil scientifique, malgré les incertitudes, une composition faite à la hâte, a dans l’ensemble correctement fait son travail. Et c’est en refusant de l’écouter qu’Emmanuel Macron a pris des décisions qui ont élevé le niveau de la troisième vague épidémique. (souligné par SH) ».
Aussi, ai-je décidé de reproduire l’intégralité de cet article sur le blog, évitant au lecteur d’aller le rechercher sur le site web de Regards.
______________________________________________________________
Pouvait-on éviter une part significative des 100.000 morts – à la mi-avril 2021 – de la Covid-19 en France ? Oui.
Cette réponse nette est glaçante. Elle entre en collision brutale avec la déclaration d’Emmanuel Macron, le 22 juin 2020 : « Nous n’avons pas à rougir, mes chers compatriotes, de notre bilan. Des dizaines de milliers de vies ont été sauvées par nos choix, par nos actions ». Et pourtant, elle ne fait aucun doute. Il suffit, pour l’établir, de comparer la situation française (voire européenne) avec trois des pays les plus à risque, lorsque la Covid-19 a émergé : la Chine, le Vietnam, la Corée. Au 19 avril 2021, le nombre de morts par million d’habitants dus au coronavirus Sars-Cov-2 était de 3,5 en Chine (4845 personnes), 0,4 au Vietnam (35 personnes) et 34,9 en Corée du Sud (1802 personnes). Le même jour, la France comptait 1510 morts par million d’habitants et plus de 101.000 personnes décédées.
L’écart est donc abyssal. Alors même que ces trois pays – celui où la maladie à émergé et deux pays des plus proches géographiquement et par le flux incessant de personnes qui les lient – étaient les plus susceptibles d’afficher le bilan le plus désastreux.
Aucune autre raison que les politiques sanitaires décidées par les gouvernements de ces trois pays et par le nôtre n’expliquent cet écart. Et la différence est assez aisée à décrire. Après un temps de mauvaise gestion locale, due à l’incapacité du pouvoir politique de la région de Hubeï à réagir correctement, le gouvernement central chinois a pris les bonnes décisions et su les appliquer avec une rigueur implacable et la mobilisation de moyens à la dimension de cet immense pays. Le gouvernement du Vietnam, l’un des pays encore parmi les plus pauvres du monde, a réagi avec une rapidité et une vigueur remarquables qui ont évité au pays de subir la proximité de la Chine d’où provient un flux fort et permanent de touristes. La société coréenne avait « prévu le coup ». En choisissant, par le vote d’une loi par le Parlement en 2015, de doter son Korean Center for Disease Control (KCDC) de pouvoirs étendus en cas de pandémie, elle a réussi à « confiner » le virus, la plupart des décès étant liés à la décision politique de ne pas couper tous les vols en provenance de l’étranger.
Trois âneries
Mais allons plus en détail dans le comparatif, et notamment sous l’angle du rapport des gouvernements à l’expertise scientifique.
Quoique… dirait Devos. Avant de s’y plonger, réglons leurs comptes à trois âneries.
Il y aurait eu à choisir entre l’économie et la santé du peuple. Sauver moins de personnes, pour sauver l’emploi (ou les dividendes) des autres. Pour que cette affirmation soit vraie, il faudrait au moins qu’elle soit vérifiée pour les quatre cas observés : France (Europe itou), Chine, Vietnam, Corée du Sud. Or, la réalité est strictement inverse : les économies chinoises, vietnamienne et coréenne ont beaucoup moins souffert que celles de la France et de l’Union européenne. Et il n’est pas nécessaire de faire le tour du monde pour le confirmer : non, il n’y avait pas à choisir, une politique sanitaire efficace était aussi celle qui permettait de limiter le plus la casse économique. En 2020, la Chine a augmenté son PIB (+2,3%) avec un dernier trimestre à +6,5%, le Vietnam a frôlé les +3%, la Corée du Sud n’a baissé le sien que de 1%. Celui de la France s’est écroulé avec -8,3%, du jamais vu depuis la Seconde guerre mondiale.
Seules les dictatures pourraient lutter efficacement contre un tel virus, car il faut imposer des restrictions des libertés individuelles. La Corée du Sud, la Nouvelle Zélande (26 morts), l’Australie (910 morts), deux autres pays avec des résultats similaires, sont des démocraties – du moins pas pire que celles de la France ou d’autres pays de l’Union européenne. Cette affirmation a un problème avec la réalité.
Les politiques sanitaires de gouvernements comme celui d’Emmanuel Macron seraient dictées par la volonté de « museler » le peuple. Avec des masques ajouteront certains, pas très futés. Bien sûr, Macron ne se réjouit pas lorsque la rue se remplit de manifestants contre sa politique économique et sociale. Mais il n’est pas nécessaire d’être télépathe pour savoir qu’il aurait préféré subir les manifestations si c’était le corollaire des millions de touristes dans des hôtels ouverts et les rentrées de TVA des spectacles vivants. Ensuite, que les discours du pouvoir aient tenté d’utiliser la situation et les mesures sanitaires pour légitimer son action dans l’opinion citoyenne est une évidence. Sa politique sanitaire a en permanence couru après la situation, toujours en retard, et c’est de là que vient le prix payé par la population.
Dates et décisions
Revenons aux détails où gît la compréhension du réel.
Pourquoi et comment le Vietnam a pratiquement évité la pandémie, malgré son exposition majeure au risque ? La réponse se lit dans des dates. L’alerte mondiale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) face au Sars-Cov-2 est lancé le 5 janvier 2020 par son premier bulletin épidémique. Puis le 10 janvier. Que fait Macron le lendemain ? Rien. Que fait le gouvernement vietnamien : il organise une surveillance rigoureuse de ses frontières. Tous les passagers des aéroports internationaux sont soumis à une recherche de suspicion de la Covid-19 et ceux provenant de régions à haut risque sont soumis à une quarantaine obligatoire et conduits directement en bus à la sortie de l’avion dans des centres isolés. Cette surveillance des frontières restera très stricte en février et mars, avec des fermetures de lignes aériennes en provenance des régions à risques et quarantaines pour toutes les arrivées. Que fait Macron le 15 janvier ? Rien. Le même jour, le gouvernement vietnamien publie son plan de lutte, concocté en quatre jours avec l’aide des experts de l’OMS. Un comité scientifique de prévention de l’épidémie est constitué. L’une des premières mesures sera la fermeture des écoles. Les mesures de confinement local sont décidées sur la base des tests : le premier confinement est décidé à la mi-février pour 20 jours et concerne une population rurale de 10.000 habitants après la détection de 7 cas. La stratégie est fondée sur des tests massifs, dès que le pays en a réuni les moyens. Dès la fin avril, le Vietnam peut tester 27.000 personnes par jour et environ 1000 personnes sont testées pour chaque cas détecté.
En Chine, il était déjà trop tard, en raison du retard à l’allumage dans la région du Hubeï, pour éviter un confinement total. Mais il fut si bien réalisé pour les près de 60 millions d’habitants de la région, et la surveillance des flux sortants si bien faite que la stratégie détecter, tracer et isoler (tous les porteurs, sans exception) a pu être appliquée dans tout le reste de la Chine et que les épisodes de confinements locaux (local… à l’échelle de la Chine) sont toujours parvenus à juguler la propagation du virus.
En Corée du Sud, l’autorité sanitaire mise en place par la loi votée en 2015 dispose de pouvoirs étendus. Elle peut tester, tracer et isoler tous les porteurs identifiés. Exiger la géolocalisation par leur téléphone de tous les porteurs durant leur période contagieuse et ainsi enquêter partout où ils sont passés afin de retrouver toutes les personnes à tester. Fermer tout espace recevant du public (transports, entreprises, administrations, lieux d’enseignement) dès lors que le virus y a été détecté. L’application stricte de tous ces dispositifs a permis d’éviter des confinements massifs et limité la casse sanitaire… et socio-économique.
Juger au résultat
Que signifient ces faits dans le rapport à l’expertise scientifique de ces gouvernements ? Qu’ils ont su la mettre en place, ou utiliser celle de l’OMS, la respecter et prendre sans hésiter les décisions recommandées. Emmanuel Macron a fait courir le bruit par ses conseillers et ministres qu’il lisait la littérature scientifique sur le coronavirus et l’épidémie et qu’il était capable d’une réflexion personnelle à opposer à celle des médecins, virologues et épidémiologistes. Par exemple pour repousser la date d’un confinement. Les dirigeants chinois, vietnamiens, coréens, néo-zélandais ou australiens n’ont jamais prétendu à cette expertise personnelle. Modestement, ils se sont contentés d’écouter leurs experts. On peut juger au résultat.
La date même de la mise en place du Conseil scientifique Covid-19, présidé par Jean-François Delfraissy, sonnait déjà comme une condamnation de la procrastination gouvernementale : le 10 mars 2020. Deux mois moins un jour après la décision du Vietnam de surveiller toute entrée à ses frontières, voire de les fermer si besoin. Deux mois moins six jours après la publication par le Vietnam de son plan de lutte anti-coronavirus. Fin janvier, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn déclarait encore que le virus n’arriverait probablement pas en France… alors qu’il avait déjà tué en Italie. Et surtout que l’OMS, le 30 janvier 2020, estimait le risque de pandémie « élevé » au niveau mondial. Durant deux mois, Emmanuel Macron et le gouvernement ont donc considéré qu’ils n’avaient pas besoin d’organiser une expertise scientifique spécifique pour les conseiller alors que le nombre de morts grimpait déjà en Italie, avec 827 décès le 11 mars 2020 pour plus de 12.000 cas confirmés, un chiffre très en dessous de la réalité. La mise en place tardive de ce conseil s’est faite dans la précipitation, au point que son premier avis, publié le 12 mars, deux jours après sa nomination, doit constater qu’il est trop tard pour la stratégie détecter, tracer, isoler. Il doit avertir que laisser se propager le virus dans 50% de la population causerait « des centaines de milliers de morts » (un chiffre confirmé par la suite : un peu moins de 20% des Français ont contracté le virus, 100.000 en sont morts). Il n’y a donc plus d’autre solution qu’un premier confinement, dont le Conseil scientifique prévient que son relâchement se traduira par une deuxième vague épidémique.
«erreur impardonnable»
Cet avis sur le rapport à l’expertise scientifique est-il exagéré, guidé par une opposition politique au gouvernement en place ? Reportons-nous à l’opinion du britannique Samuel Horton, le rédacteur en chef du Lancet, une revue scientifique médicale internationale. Voici ce qu’il disait dans Le Monde du 26 juin 2020 : « Nous avons publié à la fin du mois de janvier dans le Lancet cinq articles qui décrivaient parfaitement cette nouvelle maladie pour laquelle il n’y avait ni traitement ni vaccin, qui présentait une assez forte mortalité, et qui se transmettait entre humains. Pour reprendre les mots de Gabriel Leung (université de Hongkong), « ce mode de transmission indiquait une forte probabilité de pandémie mondiale ». On savait tout cela le 31 janvier. La veille, l’OMS avait déclaré une urgence de santé publique de portée internationale. Et, pendant les six semaines qui ont suivi, la plupart des pays occidentaux n’ont absolument rien fait. C’est une erreur impardonnable. La question est : pourquoi le président [français Emmanuel] Macron, le président [du Conseil italien Giuseppe] Conte, pourquoi le premier ministre [britannique Boris] Johnson, pourquoi le président [américain Donald] Trump n’ont-ils rien fait ? Ne comprenaient-ils pas ce qui se passait en Chine ? Ne croyaient-ils pas les Chinois ? N’ont-ils pas demandé à leurs représentations diplomatiques à Pékin d’enquêter ? Je ne comprends pas. Les preuves étaient très claires, dès fin janvier. Donc je pense que les politiciens vont devoir s’expliquer. »
Le retard à organiser une expertise scientifique sur le Sars-Cov-2, directement lié au retard à agir, met en cause le pouvoir politique et les directions des Institutions scientifiques où travaillent les experts disponibles. Le pouvoir politique parce que c’est à lui de prendre conscience de son déficit de savoirs et donc de la nécessité d’organiser un collectif susceptible de le combler. Soit un tel collectif existe de manière permanente – par exemple l’ANSES (agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail) ou le duo IRSN/ ASN pour la sûreté nucléaire et la radioprotection. Soit il faut le constituer ad hoc pour un sujet émergent ou temporaire. Mais il ne semble pas que les directions de l’INSERM ou de l’Institut des sciences de la vie au CNRS, l’Institut Pasteur, la direction de l’APHP, aient pris l’initiative, en janvier et février 2020, de s’adresser au gouvernement pour souligner la nécessité d’une mobilisation en urgence d’une telle expertise. Cette défaillance pose le problème de la nomination de ces directions. À trop choisir des personnalités pour leur proximité politique avec le pouvoir, les gouvernements affaiblissent l’autonomie relative vis à vis d’eux mêmes dont ces institutions et l’activité scientifique ont besoin pour se déployer. Nommer des dirigeants capables de rudoyer le pouvoir politique, parce qu’ils en ont la légitimité scientifique personnelle et le caractère, se révèle plutôt une précaution qu’un risque, lorsque l’on considère ce retard à réagir face à l’urgence.
Œuvre dévastatrice
Ce retard à mettre en place une expertise fiable et les errements du gouvernement lors du début de la crise sanitaire (les masques ne servent à rien…) ont pesé sur la capacité de la société, des citoyens, à utiliser cette expertise. Le Conseil scientifique, malgré les incertitudes, une composition faite à la hâte, a dans l’ensemble correctement fait son travail. Et c’est en refusant de l’écouter qu’Emmanuel Macron a pris des décisions qui ont élevé le niveau de la troisième vague épidémique. Pourtant, des médias, des citoyens, des responsables politiques de tous partis, se sont trop souvent tournés vers d’autres sources. Avec un résultat désastreux, lorsque ces sources se sont révélées totalement pourries, à l’image des Didier Raoult, Christian Peronne et consorts. En synergie avec les chaînes d’info continue et des centaines de milliers de citoyens sur les réseaux sociaux numériques, les propagateurs de fausses nouvelles ont fait une œuvre dévastatrice. Encore aujourd’hui, des millions de Français font confiance à celui qui avait prédit « moins de morts que par accident de trottinettes », « ce sera l’infection respiratoire la plus facile à traiter avec la chloroquine », « la deuxième vague c’est une fantaisie », « l’épidémie va s’arrêter avec l’été » et autres raoulteries. Mais qui est allé faire le beau devant les caméras de télévision au côté de la star marseillaise de BFM ? Le Président Emmanuel Macron. Difficile de faire plus efficace si l’on veut miner la confiance envers le Conseil scientifique que l’on a mis en place. Or, en légitimant et en favorisant des comportements à risque, ces fausses nouvelles ont augmenté le nombre de morts.
Les sociologues s’interrogent déjà sur les évolutions que cette crise va provoquer dans les relations que les citoyens entretiennent avec science et technologies. Positives, négatives ? Il est trop tôt pour le savoir. Mais le paradoxe est éclatant. Jamais, dans l’histoire de la médecine et de la santé publique, la science n’avait été aussi rapide, efficace, décisive. Le séquençage du génome du virus était disponible dès le 11 janvier 2020, découvert et publié par les biologistes chinois. Dès février, les épidémiologistes, pour la première fois dans l’histoire des pandémies virales, pouvaient en modéliser l’impact avec une précision suffisante pour calibrer les réponses sanitaires. Dès ce moment, la recherche vaccinale se mettait en mouvement, avec plusieurs vaccins, notamment ceux utilisant pour la première fois la technologie de l’ARN, disponibles en un temps record. Pour l’instant, seule la recherche de traitements efficaces a échoué. Cet épisode restera dans l’histoire de la médecine comme celui d’un succès phénoménal, sans précédent par sa rapidité. Il faudra un gros coup de chance du virus pour que ses variants échappent aux vaccins existants ou en développement.
Cet épisode aurait donc pu être une démonstration de bonne utilisation de la science et de son expertise par les pouvoirs publics de tous pays. Un moment de grande explication de la méthode scientifique en direction du grand public. Un moment d’humilité des gouvernants, reconnaissant qu’ils ne peuvent utiliser la science en s’appuyant sur leur seule réflexion personnelle. Nous en sommes vraiment très loin.
Sylvestre Huet