Le plan « pollinisateurs » contesté par les apiculteurs et les agriculteurs
Le projet de révision de l’arrêté « abeilles », qui limite les heures d’épandage des produits phytosanitaires, fait l’objet de vives tensions.
Par Perrine MouterdePublié hier à 03h54, mis à jour hier à 14h08 https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/06/12/le-plan-pollinisateurs-conteste-par-les-apiculteurs-et-les-agriculteurs_6083818_3244.html
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Un « coup d’épée dans l’eau » pour les organisations apicoles et paysannes, des « contraintes supplémentaires » pour les représentants agricoles.
La première version du plan « pollinisateurs », présentée vendredi 11 juin à une centaine de représentants des différents acteurs du dossier, est encore loin de susciter l’adhésion. Les uns dénoncent un manque d’ambition qui ne permettra pas d’enrayer le déclin dramatique des insectes pollinisateurs et appellent l’Etat à revoir sa copie, quand les autres s’inquiètent d’une distorsion de concurrence par rapport aux autres pays européens.
Si le plan présente plusieurs axes, c’est l’arrêté « abeilles » qui a cristallisé les tensions. Ce texte, datant de 2003, interdit l’utilisation d’insecticides pendant la période de floraison, à l’exception des produits autorisés de manière dérogatoire après évaluation des risques. Il est considéré par l’ensemble des acteurs comme largement insuffisant, et sa révision est attendue de longue date. Le gouvernement avait vainement tenté de s’attaquer au dossier en 2014, avant de renoncer face à l’opposition des agriculteurs.
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Dans le projet d’arrêté que Le Monde a pu consulter, deux modifications importantes sont prévues. D’abord, tous les produits phytosanitaires sont désormais concernés : outre les insecticides et acaricides, les fongicides (les traitements contre les champignons) et les herbicides devront eux aussi être évalués avant de pouvoir être utilisés. Ensuite, il n’y avait jusqu’à présent aucune réglementation concernant les heures d’épandage des substances autorisées : si cet arrêté est adopté, les traitements ne pourront plus être faits qu’à partir de deux heures avant le coucher du soleil et jusqu’à trois heures après.
« Encore une fois, c’est l’agriculture qui a gagné »
La question de ces horaires, en particulier, a fait l’objet d’un véritable bras de fer. Les apiculteurs et ONG environnementales estiment nécessaire de suivre les recommandations formulées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Celle-ci préconise que les traitements phytopharmaceutiques ne soient appliqués qu’après le coucher du soleil, l’activité de butinage des abeilles étant liée à la luminosité. « C’est vrai qu’interdire l’épandage de jour complique le travail des agriculteurs mais il faut savoir ce que l’on veut, et pour les moissons ils travaillent déjà de nuit, estime Henri Clément, le secrétaire général de l’Union nationale de l’apiculture française. Ce texte est le résultat des négociations entre les ministères de l’environnement et de l’agriculture et, encore une fois, c’est l’agriculture qui a gagné. »
« Au sein d’un groupe de travail, nous étions d’accord pour cette autorisation deux heures avant le coucher du soleil, parce que certains traitements fongicides ne fonctionnent que lorsqu’il y a de la lumière, mais à condition que ce ne soit le cas que lorsque la température est inférieure à 12 °C, précise Frank Alétru, le président du Syndicat national apicole et apiculteur dans le département de Vendée. Un jour où il fait chaud comme aujourd’hui, les champs sont pleins d’abeilles en fin de journée ! »
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Les représentants des agriculteurs conventionnels, vent debout contre l’idée de n’épandre que de nuit, reconnaissent avoir eu gain de cause sur ce point, mais seulement partiellement. Les exploitants seront tout de même contraints de travailler tard le soir, ce qui est une particularité française, avancent-ils. « S’il faut travailler jour et nuit en toute saison, ça va devenir compliqué, remarque Christian Durlin, vice-président de la commission environnement de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles et agriculteur dans le Pas-de-Calais. La période de floraison ne dure que quelques semaines mais si vous avez cinq ou six cultures sur votre exploitation, c’est en continu d’avril à août. »
Le ministère de la transition écologique défend d’avoir adopté une position d’équilibre, qui permet malgré tout « de grandes avancées ». « Certes ce n’est pas exactement ce que dit l’Anses, mais cela concerne tous les produits phytosanitaires et on réduit énormément l’exposition des abeilles, explique l’entourage de la ministre Barbara Pompili. En fin de journée les populations sont beaucoup moins nombreuses qu’à la mi-journée. Et nous avons pris en compte l’acceptabilité de la mesure par les agriculteurs. »
« Encore des réglementations franco-françaises »
Outre la question de l’épandage, les syndicats apicoles et les associations environnementales critiquent le fait que de nombreuses dérogations sont possibles, par exemple pour des raisons agronomiques, et s’inquiètent des délais : l’Anses aura jusqu’à quatre ans pour se saisir des dossiers d’évaluation des fongicides et herbicides. Dans l’intervalle, ces produits pourront continuer à être utilisés. La réévaluation des insecticides et acaricides bénéficiant déjà d’une dérogation n’est, elle, pas automatique.
« Les produits qui ont le label “abeilles” sont autorisés sur la base de tests obsolètes : c’est comme si on avait un thermomètre qui nous disait qu’on a de la fièvre seulement à partir de 39 °C, explique Barbara Berardi, responsable du pôle pesticide de l’association Pollinis. On attendait une réévaluation immédiate de tous ces produits qui soit en ligne avec les connaissances scientifiques et fondées sur des objectifs de protection robuste. Il y a urgence ! » Alors que les pertes au sein des colonies étaient de 5 % à 10 % en moyenne dans les années 1980, elles oscillent aujourd’hui entre 20 % et 30 %.
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L’Union de la protection des plantes et des cultures, le représentant des fournisseurs de produits phytosanitaires, estime au contraire que les délais de réévaluation « ne sont pas réalistes ». La FNSEA met également en avant le risque que les firmes ne déposent pas de dossier concernant des produits réservés à des usages limités sur certaines filières spécialisées, comme les semences, et que celles-ci perdent à terme leur capacité à être protégées. « Globalement, ce projet d’arrêté ajoute encore des réglementations franco-françaises, ajoute Christian Durlin. Ce sont des coups de canif en plus sur le fonctionnement des exploitations alors que le secteur en perd 5 000 à 6 000 par an. »
Les différents acteurs sont désormais invités à faire part de leurs remarques avant que le projet d’arrêté ne soit soumis à consultation publique, à compter du 21 juin. Sans qu’ils ne sachent réellement de quelle marge de manœuvre ils disposent pour faire bouger les lignes.