Le système pour aider les personnes qui ont faim en France n’a pas évolué depuis le lancement des Restos du cœur en 1985

« Les visages de la précarité alimentaire sont multiples, complexes et évolutifs »

TRIBUNE

Mathilde Douillet -Responsable du programme Solidarités alimentaires de la Fondation Daniel et Nina Carasso

Guilhem Soutou – Responsable de l’axe Alimentation durable de la Fondation Daniel et Nina Carasso

Alors que le système pour aider les personnes qui ont faim en France n’a pas évolué depuis le lancement des Restos du cœur en 1985, il semblerait que les pouvoirs publics soient enfin prêts à s’ouvrir aux nouvelles formes de solidarité, constatent dans une tribune au « Monde », les acteurs de la philanthropie Mathilde Douillet et Guilhem Soutou.

Publié hier à 17h00, mis à jour à 15h01    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/06/les-visages-de-la-precarite-alimentaire-sont-multiples-complexes-et-evolutifs_6083103_3232.html

Tribune. On le craignait, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions l’explique dans son dernier rapport (« La Pauvreté démultipliée. Dimensions, processus et réponses », printemps 2020-printemps 2021), la crise sanitaire actuelle aura des effets à long terme sur une situation sociale déjà dégradée. Alors face à ces précarités qui durent, on ne peut que se réjouir que d’autres modèles de solidarité que l’aide alimentaire se développent partout en France, et pour la première fois bénéficient de soutiens publics massifs grâce à France Relance.

En 1985, Coluche lançait les Restos du cœur, « un resto qui aurait comme ambition, au départ, de distribuer deux ou trois mille couverts par jour », une solution qui se voulait temporaire à l’époque. Trente-six ans se sont écoulés depuis, l’aide alimentaire est devenue la réponse principale à la précarité alimentaire : des dons en nature de produits peu chers auxquels on accède temporairement sur prescription sociale. Cette aide alimentaire, distribuée avec l’aide de milliers d’associations locales par quatre grands réseaux, est destinée aux 8 millions de personnes en précarité alimentaire. Un chiffre qui aurait plus que doublé en dix ans.

Alors de quoi se plaint-on ? Les failles de ce système sont maintenant largement connues : dispositif administratif trop complexe, non-recours fréquent, conditions d’accès stigmatisantes, nombreuses « zones blanches », mais aussi mauvaise qualité nutritionnelle des aliments distribués. L’aide alimentaire est donc uniforme et ne s’adapte pas aux besoins des personnes qu’elle prétend « cibler ». Or, les visages de la précarité alimentaire sont multiples, complexes et ont évolué.

Lire le reportage : Les associations d’aide alimentaire face à un « raz de marée de la misère »

Certains auront peut-être découvert, avec surprise, pendant la crise du Covid, que l’Etat français dépend de la comptabilisation des associations pour connaître approximativement le nombre de personnes ayant recours à l’aide alimentaire. La dernière enquête sur le sujet ne concerne que les usagers des réseaux d’aides alimentaires et a dix ans. On y découvre que les inégalités sociales de santé frappent de plein fouet cette population marquée par le surpoids, l’obésité et le diabète.

Problème moral

De nombreuses associations témoignent depuis des années de l’augmentation de fréquentation des travailleurs pauvres et retraités. N’est-il pas temps de leur proposer des solutions pérennes ?

La lutte contre le gaspillage peut-elle devenir un prétexte pour justifier une alimentation à deux vitesses, où une partie de la population doit se contenter des restes de l’autre ?

Pourquoi améliorer la qualité de l’aide alimentaire est si difficile ? Frédéric Denhez et Alexis Jenni l’expliquent dans leur ouvrage paru en avril, coordonné par Boris Tavernier : Ensemble pour mieux se nourrir. Enquête sur les projets solidaires et durables pour sortir de la précarité alimentaire(Actes Sud). En complément des produits bas de gamme achetés avec les fonds européens, la plupart des associations dépendent des dons des supermarchés de produits abîmés ou proches de leur date de péremption.

La relation de pouvoir est telle que ces associations ne peuvent en critiquer la qualité au risque de se voir exclues des distributions. Or la défiscalisation que représentent ces dons, encouragée massivement par la loi Garot, coûte près de 75 % du budget public consacré à l’aide alimentaire. Cela pose un vrai problème moral : la lutte contre le gaspillage peut-elle devenir un prétexte pour justifier une alimentation à deux vitesses, où une partie de la population doit se contenter des restes de l’autre ?

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Depuis plus de dix ans, de nombreux acteurs de la société civile imaginent de nouvelles solidarités alimentaires, fondées sur la participation des personnes, permettant à toutes de choisir des produits bons pour leur santé et la planète, de retrouver leur dignité de citoyens : distributions de produits frais dans les déserts alimentaires (Revivre, Episol à Grenoble) ; lien entre populations fragiles et producteurs, parfois tout aussi fragiles (réseau Civam, Anges gardins dans les Hauts-de-France, Secours populaire français de l’Hérault) ; groupements d’achats pour réduire les coûts des produits sains et locaux dans les quartiers (association Vers un réseau d’achat en commun-VRAC), épiceries sociales et solidaires en mixité de public (Soli’Niort, membre du réseau Ugess), etc.

Chèques verts et sécurité sociale alimentaire

Faute de financement national spécifique, ce sont les collectivités locales, les fondations privées et les publics solidaires qui ont financé majoritairement ces initiatives.

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Et ça marche. Sur le terrain elles se multiplient, si bien que les pouvoirs publics s’en emparent, France Relance vient maintenant prendre le relais pour soutenir le changement d’échelle de ces innovations : VRAC devrait doubler ses capacités en deux ans, tandis que de nouvelles alliances entre agriculteurs, acteurs de l’insertion et acteurs sociaux du projet Territoires à vivreS (réseau Cocagne, réseau Civam, Secours catholique, VRAC, réseau Union nationale des groupements des épiceries sociales et solidaires-Ugess) dessinent le futur des solidarités alimentaires territoriales.

Il semblerait que nous soyons à l’aube d’un changement en profondeur du système : les ministères de l’agriculture et de la santé travaillent avec les acteurs sur une feuille de route collective de lutte contre la précarité alimentaire, à l’occasion des débats sur les « chèques verts » issus de la convention citoyenne sur le climat, les députés débattent même de la sécurité sociale alimentaire proposée par un collectif militant.

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Demain intégrera-t-on les environnements alimentaires adéquats dans les politiques de santé préventive ? Les personnes en précarité alimentaire cesseront-elles de n’être que des « cibles » de politiques curatives et retrouveront-elles leur statut de citoyens ? Notre responsabilité est d’inclure des systèmes alimentaires plus équitables, durables et sains dans un esprit de démocratie alimentaire. Souhaitons-le.

Mathilde Douillet(Responsable du programme Solidarités alimentaires de la Fondation Daniel et Nina Carasso) et  Guilhem Soutou(Responsable de l’axe Alimentation durable de la Fondation Daniel et Nina Carasso)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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