Une « Europe sociale forte » est-elle possible ?
Par Marie Charrel
Publié hier à 17h00, mis à jour à 07h00
ENQUÊTE
Si la pandémie a révélé les failles de l’UE, elle a aussi relancé la volonté d’agir pour offrir un modèle social plus protecteur aux travailleurs, aux jeunes… Mais ce projet, qui exige une convergence des pays membres sur la fiscalité et le libre marché, est loin de faire l’unanimité.
« L’Europe, elle te dépouille ou elle te sauve, ça dépend des années », juge Filipe Costa, du haut de ses 19 ans. L’histoire de ce jeune Portugais et de sa famille résume à elle seule les errements des politiques européennes depuis quinze ans. Au début de la crise des dettes souveraines de 2010, sa mère, chef de cuisine, a perdu son emploi. Le Portugal s’enfonçait alors dans une douloureuse récession, aggravée par les mesures d’austérité imposées au pays par la troïka (Fonds monétaire international, Commission et Banque centrale européenne). « Il n’y avait plus de boulot, plus d’espoir, tout le monde partait. Alors, comme beaucoup d’autres, on a émigré au Brésil », raconte Filipe, qui avait 9 ans à l’époque.
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En 2016, sa mère et lui sont revenus à Lisbonne, au moment où l’économie portugaise redécollait, grâce au tourisme. En 2019, le jeune homme a quitté le lycée pour travailler dans l’un des restaurants de la capitale. « C’était l’euphorie, mais tout s’est effondré avec le Covid : je me suis retrouvé sur le carreau. » Jusqu’à ce qu’il intègre une formation de mécanicien fin 2020 grâce à « Garantia Jovem », la « garantie jeunes » : un dispositif qui aide les jeunes sans formation à se réinsérer, avec des financements européens. « Voilà : l’Europe nous a chassés et, maintenant, elle m’aide à relever la tête, conclut-il. Mais qui sait si ça va durer ? »
Soutenir les jeunes, aider ceux qui ont perdu leur emploi durant la pandémie, ne pas commettre les mêmes erreurs qu’en 2010 : telles sont les promesses que les dirigeants européens mettent aujourd’hui sur la table pour le monde d’après. « Pendant la crise, le modèle social européena été bien plus protecteur que celui des Etats-Unis », souligne Clément Beaune, le secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes. Cela, avec le chômage partiel financé en partie par des emprunts européens (le programme SURE), les aides déployées pour les ménages et les entreprises ou, encore, le plan de relance de 750 milliards d’euros, égrène-t-il.

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Parce qu’il en faudra bien plus pour effacer les séquelles que la pandémie laissera sur nos économies, les pays membres ont pris trois engagements supplémentaires lors du sommet social de Porto, les 7 et 8 mai : réduire de 15 millions le nombre de personnes menacées par la précarité en Europe, porter à 78 % la part des 20-64 ans en emploi et assurer qu’au moins 60 % des adultes suivent une formation tous les ans – le tout, d’ici à 2030. Une sacrée gageure lorsque l’on sait que le taux d’emploi ne dépasse guère les 60 % en Italie ou en Grèce et que le taux de pauvreté culmine à plus de 20 % en Bulgarie, en Lettonie ou en Estonie. « Nous allons construire une Europe sociale forte », assure régulièrement la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.
« Un concept un peu flou »
Mais, au-delà de ces belles promesses, que signifie l’Europe sociale, au juste ? « C’est là que tout se complique : c’est un concept un peu flou, personne n’en donne la même définition », constate Philippe Pochet, directeur général de l’Institut syndical européen (European Trade Union Institute, ETUI), spécialiste du sujet. Illustration : « Faire l’Europe sociale, c’est fournir une protection aux travailleurs européens », estime Luca Visentini, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats.
« C’est coordonner les différents modèles sociaux et s’assurer que les politiques européennes produisent du mieux-disant social », juge David Rinaldi, de la Fondation européenne d’études progressistes (FEPS). « Vu de l’extérieur, elle incarne surtout les spécificités du modèle européen, plus protecteur que celui des Etats-Unis malgré les différences nationales et les actions visant à le renforcer », ajoute Sofia Fernandes, chercheuse à l’Institut Jacques-Delors.

En théorie, les questions sociales relèvent essentiellement des prérogatives nationales – en la matière, l’UE joue plutôt un rôle d’appui et de coordination. En 1957, le traité de Rome créant la Communauté économique européenne ne disait pas grand-chose sur le sujet. Mais il instaura tout de même le Fonds social européen (80 milliards d’euros sur 2014-2020), chargé de promouvoir l’emploi et l’insertion. En France, celui-ci finance une foule de petits projets locaux, comme un restaurant employant des salariés handicapés dans la Garonne ou un programme d’aide aux SDF à Paris.
Surtout, au fil des décennies, malgré ses pouvoirs limités, l’UE a déployé un socle de normes communes, comme la durée hebdomadaire du travail limitée à 48 heures, l’âge minimum légal du travail à 15 ans ou encore le congé maternité d’au moins 14 semaines. « On l’a oublié, mais, en Espagne, au Portugal et en Grèce, ces normes communes ont longtemps contribué à tirer les standards nationaux vers le haut », rappelle Maurizio Ferrara, professeur de sciences politiques à l’université de Milan. « Au début, l’idée que la croissance favoriserait un rattrapage économique et social dans les pays les moins riches a plutôt bien fonctionné », ajoute Massimiliano Mascherini, de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofond).
« Après la crise de 2008, l’Europe est apparue comme la source des problèmes pour une partie des citoyens du Sud », Maurizio Ferrara, professeur de sciences politiques à Milan
Mais tout a changé autour de 2004, lorsque les gouvernements, alors à majorité libérale et conservatrice, ont installé une Commission favorable à la dérégulation et à la modération salariale, dirigée par José Manuel Barroso. « Celle-ci a balayé l’agenda social, par la suite dominé par les règles budgétaires communes étouffant tout le reste », estime Jean-Claude Barbier, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste des systèmes sociaux européens.
La crise de 2008 n’a rien arrangé : les politiques de rigueur instaurées dès 2010 ont favorisé la flexibilisation des marchés du travail et la libéralisation des systèmes sociaux, accentuant la récession. « Cette crise a fait de gros dégâts, l’Europe est dès lors apparue comme la source des problèmes auprès d’une partie des citoyens du Sud », regrette Maurizio Ferrara.
Surtout, les défauts de la construction européenne sont apparus au grand jour : la convergence des niveaux de vie espérée n’a pas fonctionné pour tout le monde, en partie parce qu’il manque de vrais mécanismes de solidarité budgétaire à l’union monétaire.

« Le marché unique et l’euro ont favorisé la concentration des activités dans les grands pôles de compétitivité, au détriment des petites villes et des zones périphériques », résume Shahin Vallée, chercheur au Conseil allemand pour les affaires étrangères (DGAP). Une tendance que les fonds structurels, très concentrés sur les infrastructures, n’ont pas su enrayer.
Et aujourd’hui ? Le ton a quelque peu changé. En 2017, à Göteborg (Suède), les Européens ont adopté un socle de droits sociaux communs, à savoir une série de principes (égalité des chances au travail, formation tout au long de la vie, aide à l’enfance…) censés être déclinés dans les années à venir et réaffirmés lors du sommet de Porto.
« Beaucoup de pays ne veulent pas que l’Europe mette le nez dans le social, qui reste leur prérogative », Jean-Claude Barbier, spécialiste des systèmes sociaux européens
La Commission planche également sur une directive sur les salaires minimums, elle a renforcé la « garantie jeunes » l’été dernier, elle veut mieux protéger les travailleurs des plates-formes… « L’Europe de 2020-2021 n’est plus l’Europe de 2009-2010, celle de la troïka et de la rigueur,estime Clément Beaune, assurant que la France, lorsqu’elle prendra la présidence du Conseil de l’UE, en janvier 2022, accélérera encore les travaux sur ces sujets. Elle a changé de logiciel, même si les citoyens européens ne le réalisent pas complètement encore. »
Vraiment ? Jusqu’à quel point ? Comme souvent lorsqu’il s’agit d’Europe, le camp du verre à moitié vide offre une lecture diamétralement opposée de celle du verre à moitié plein. En partie car le changement de logiciel défendu par la France, ou encore le Portugal, ne fait pas consensus parmi les Etats membres. « Beaucoup de pays ne veulent pas que l’Europe mette le nez dans le social, qui reste leur prérogative », résume Jean-Claude Barbier. Cela, pour des raisons très différentes.
Des différences de modèle
Les pays nordiques s’opposent ainsi au projet de salaire minimum commun, comme à toute mesure susceptible de dégrader, à leurs yeux, leur modèle et leurs négociations collectives nationales. A l’inverse, les pays de l’Est craignent de se voir imposer des standards élevés nuisant à leur avantage compétitif : bas salaires et faible fiscalité sur les entreprises.

Même si elle assouplit ses positions, l’Allemagne redoute que cela se traduise par un relâchement du sérieux budgétaire. « Les différences de modèles sociaux et de capitalisme entre les pays membres compliquent la convergence », explique Pawel Tokarski, spécialiste de la zone euro à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP), à Berlin. « Du coup, l’intérêt d’une politique centralisée en matière sociale n’est pas toujours évident », ajoute Niclas Frederic Poitiers, du centre de recherche Bruegel, à Bruxelles.
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En outre, le projet d’une « Europe sociale forte » reste entravé par la concurrence fiscale à laquelle se livrent les Etats, même si un projet d’impôt minimum sur les sociétés commun à 15 % est sur la table. Et il pèse souvent bien peu à côté de la puissante Europe de la concurrence, où les prérogatives de la Commission sont plus larges. « L’idée qu’il ne faut pas enrayer le libre marché reste très ancrée dans les institutions, cela entre parfois en contradiction avec les objectifs de protection », reconnaît un diplomate européen.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Les Européens ont raté l’occasion de promouvoir une Union plus sociale »
S’ajoute à cela les règles du pacte de stabilité limitant le déficit public à 3 % du PIB et la dette, à 60 % du PIB. Pour le moment suspendues, elles doivent revenir sur la table en 2022. « Si on ne les révise pas pour laisser une vraie place à l’investissement social dans les dépenses publiques, rien ne changera vraiment », prévient Pervenche Bérès, ancienne présidente de la commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen (2004-2009). « Le fiscal tient le social en l’état. »
Virage social… sur le papier
Elle regrette également que le plan de relance européen n’affiche aucun objectif chiffré en matière sociale. Or, si la transition écologique ne s’accompagne pas d’un réel effort de formation pour ne pas laisser les travailleurs de la « vieille économie » sur le côté, elle aggravera les inégalités.
« C’est vrai, mais l’UE a malgré tout fait un bond de géant depuis un an », insiste Massimiliano Mascherini, citant la solidarité inédite instaurée avec le plan de relance européen, versé en partie sous forme de subventions, et les emprunts communs de SURE. Les pessimistes soulignent que ces mécanismes sont temporaires et que les tenants de l’austérité ressortiront du bois dès que la pandémie sera derrière nous. Les optimistes, eux, veulent croire que les engagements pris à Porto attestent que l’Europe a enfin pris un virage social. En tout cas, sur le papier. « Car maintenant, le défi va être de ne pas décevoir ces promesses »,conclut Sofia Fernandes.
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Commentaire Dr Jean SCHEFFER
C’est Lionel Jospin qui a manqué le coche, au moment ou il y avait une majorité de gouvernements socialistes au pouvoir en Europe, mais Chirac était à l’Elysée !
Entre Mitterand, Jospin et Hollande, et avec le parti socialiste tout espoir de contrer l’emprise du capitalisme et sa création d’inégalités a été enterré.
« Les Européens ont raté l’occasion de promouvoir une Union plus sociale »
Olivier de Schutter est rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme. Il estime que l’Europe n’en fait pas assez pour réduire l’exclusion.
Propos recueillis par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)
Publié le 06 juin 2021 à 17h15

Le sommet des dirigeants européens à Porto, les 7 et 8 mai, avait pour objectif de relancer l’Europe sociale. L’a-t-il rempli ?
Je suis resté sur ma faim. A Porto, on a plus traité des symptômes que des causes. A aucun moment, la déclaration de Porto n’identifie les obstacles structurels à la lutte contre la pauvreté en Europe. A mon sens, il y en a trois : l’absence d’harmonisation fiscale, l’existence d’une concurrence sociale entre les Vingt-Sept et, enfin, le pacte de stabilité et de croissance et les contraintes macroéconomiques qu’il impose aux Européens.
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Justement, le pacte de stabilité et de croissance, qui a été suspendu en ces temps de crise du Covid-19, va être réformé…
Il y a un débat pour la suite au sein de la Commission. Faut-il, grosso modo, revenir aussi vite que possible, quand la crise sera terminée, au pacte tel qu’il existe ? Ou aller vers autre chose et ainsi mieux inciter les Etats à lutter contre l’exclusion sociale ? J’ai rencontré [les vice-présidents de la Commission] Valdis Dombrovskis et Frans Timmermans, ainsi que les commissaires Paolo Gentiloni [à l’économie], et Nicolas Schmit [aux affaires sociales] : clairement, à la Commission, les avis sont partagés. Le fait que Nicolas Schmit ne soit pas associé à la task force chargée de réfléchir au sujet n’est pas bon signe.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Une « Europe sociale forte » est-elle possible ?
Le plan de relance européen de 750 milliards d’euros conditionne les aides aux Vingt-Sept à des critères stricts en matière de lutte contre le changement climatique ou de digitalisation de l’économie. En matière sociale, il est moins contraignant. Qu’en pensez-vous ?
C’est une carte que la Commission aurait dû jouer. Les Européens ont raté l’occasion de promouvoir une Europe plus sociale, même si le plan de relance prévoit des financements, par exemple, pour des projets portés par les ONG qui luttent contre l’exclusion. Avec mon équipe, nous avons étudié les plans de relance nationaux [que les Européens ont remis à la Commission afin d’accéder aux aides du plan de relance]. Malheureusement, à l’exception de l’Espagne, les ONG et les partenaires sociaux y ont été très peu associés.A
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L’UE fait encore semblant de croire que la croissance va répondre aux attentes des personnes durablement exclues. On sait que ce n’est pas le cas. La matière sociale n’est certes pas une compétence de l’UE, mais elle a les moyens de créer un cadre qui facilite les efforts contre la pauvreté. La réforme du pacte de stabilité et de croissance pourrait permettre de changer la donne.
Avez-vous regardé le plan français ?
France Relance prévoit une série de mesures de lutte contre la pauvreté. Mais la priorité aurait dû être d’étendre aux 18-25 ans l’accès au RSA. En France, comme en Espagne et au Danemark, les jeunes ont plus de chances de tomber dans la pauvreté que le reste de la population, alors que dans la plupart des pays européens, la situation des jeunes n’est pas plus fragile.
Depuis dix ans, comment a évolué la pauvreté en Europe ?
En 2008, 80 millions de personnes étaient menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale en Europe [y compris le Royaume-Uni]. La Commission, en 2010, voulait réduire ce chiffre de 20 millions en dix ans. Aujourd’hui, nous sommes loin du compte, avec 91,4 millions de personnes en risque de pauvreté (107,53 millions si on inclut le Royaume-Uni) , dont 19,4 millions d’enfants (soit presque un enfant sur quatre). Et, dans l’intervalle, le revenu médian a chuté suite à la crise de 2009-2011, faisant mécaniquement sortir certains de cet état de pauvreté, sans que leurs conditions de vie aient été améliorées.
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