A Montluçon, le centre de santé s’apprête à fermer ses portes définitivement, laissant près de 7 000 personnes sans généraliste.

"Les centres de santé ne peuvent pas être l'unique réponse face à la désertification médicale"
Thierry ZOCCOLAN / AFP

« Les centres de santé ne peuvent pas être l’unique réponse face à la désertification médicale »

Déserts médicaux

Propos recueillis par Célia Cuordifede

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Publié le 03/06/2021 à 18:48

A Montluçon, le centre de santé s’apprête à fermer ses portes définitivement, laissant près de 7 000 personnes sans généraliste. Le résultat d’un éternel manque de chaînage de l’offre de soins d’après Gilles Noël, membre de la commission santé de l’association des maires ruraux de France. Entretien.

Voilà dix ans que le nombre de Français vivant dans un désert médical progresse inexorablement. A Montluçon, dans l’Allier, un centre de santé avait ouvert ses portes en 2018 pour y remédier. En vain. La structure s’apprête à fermer ses portes le 30 juin prochain faute de médecins disponibles pour y travailler. La mise à l’arrêt de la structure, qui fonctionnait sur plusieurs médecins retraités, risque de priver près de 8 000 personnes de médecins traitant, dans une région déjà pauvre en offre de soins.

« On pense que 20% des patients vont arriver à se recaser (…) mais vous avez, grosso modo, 7 à 8.000 patients qui vont errer, qui ne vont pas se soigner. J’en ai vu qui n’avaient pas de médecin depuis deux ans, avec des catastrophes sur les analyses… Ils vont se retrouver aux urgences », a indiqué l’un des médecins du centre, Fabrice Gauvin à nos confrères de l’Agence France presse. D’une soixantaine en 2014, le nombre de médecins généraliste dans le bassin Montluçonnais est passé à 32 en 2020, pour près de 70 000 habitants.

Les centres de santé, où les médecins sont salariés et non pas libéraux, ont longtemps été étiquetés comme un remède anti désert médicaux, notamment parce qu’ils favoriseraient l’installation des praticiens et diversifieraient l’offre de soins. Une chimère d’après Gilles Noël, maire d’une petite commune de la Nièvre, longtemps sous doté en médecins, qui préconise davantage de ponts entre les services de médecine (ville et hôpitaux), membre de la commission santé de l’association des maires ruraux de France. Entretien.

Marianne : Depuis plusieurs années, les centres de santé sont mis en avant par les politiques et présentés comme un recours contre les déserts médicaux. Montluçon est-il la preuve qu’il y a des limites ? Lesquelles ? 

Gilles Noël : Le salariat de médecins généralistes a des avantages et des inconvénients. Il répond à un moment et un endroit donnés à des besoins, mais avec des ressources trouvées ailleurs. Pourquoi ? Car il n’y a pas de ressources supplémentaires en main-d’œuvre de praticiens, au contraire. En France, quand quatre généralistes partent en retraite, seuls deux sont remplacés. De fait, certains territoires sont mieux dotés que d’autres. Mais la roue peut tourner à tout moment, notamment si le département d’à côté se met à être plus attractif que vous…

Dans mon village, à Varzy (1500 habitants) dans la Nièvre, nous n’avions plus qu’un médecin généraliste il y a cinq ans. Aujourd’hui, en 2021, avec des mesures d’attractivité nous avons réussi à faire venir des spécialistes autour de ce lui pour que l’offre de soin soit moins pauvre. Mais il n’y a pas de quoi faire le malin. Tout peut basculer du jour au lendemain et votre territoire se retrouver en perdition parce que chaque chose est liée.

On cautérise une jambe de bois en se réfugiant dans un modèle de santé exclusivement construit autour des centres de santé. Cela ne fait pas augmenter l’offre de soin partout sur le territoire, surtout dans les zones blanches. En réalité, on déshabille Paul pour rhabiller Pierre.

« Le sujet ne se pose pas tant en termes de financement que de ressources médicales désirant s’installer dans la région », a expliqué l’Agence régionale de santé. Pourquoi les recrutements sont-ils si difficiles ?

Dans la Nièvre, on rencontre aussi ce genre de problèmes. Il arrive parfois que l’on ait les financements, mais que l’on n’arrive pas à recruter. On observe que les médecins désormais se fichent des avantages financiers que l’on peut proposer, du cabinet médical que l’on peut leur brader, voire leur mettre à disposition gratuitement… Tout cela n’attire plus. Nous faisons face à une génération de médecins qui regardent la vie différemment et qui ne veulent plus être corvéables à merci au regard du serment d’Hippocrate. D’autant que le fait d’être un médecin seul dans une zone de désert médical en rebute plus d’un car la situation sanitaire est difficile à porter. Cela signifie de devoir endosser plusieurs casquettes et donc de travailler sans compter ses heures.

Les centres de santé qui salarient des médecins sont nécessaires mais ils ne peuvent pas être l’unique réponse face à la désertification médicale. C’est insuffisant.

Avec la fermeture du centre de santé, les médecins prévoient qu’entre 7 000 et 8 000 personnes se retrouvent sans praticien… Y a-t-il un risque d’engorgement des services d’urgences ou même de perte de chances de patients qui ne se feront pas dépister à temps pour des maladies chroniques ?

Bien évidemment. En Sarthe vous avez près de 100 000 personnes qui n’ont plus de médecin référant en raison de départs à la retraite non-remplacé, notamment. Cela a renforcé les complications médicales puisque les gens vont moins souvent chez leur médecin et, de fai,, prennent moins soin d’eux… Ils attendent sûrement trop longtemps lorsqu’ils ont un problème puisqu’ils ne savent pas où aller se retrouvent le plus souvent aux urgences. Résultat : ils attendent encore parce qu’elles sont déjà engorgées.

C’est un drame pour ces administrés et les professionnels de santé qui travaillent encore dans ces zones là. Eux ne peuvent aujourd’hui que constater les dégâts.

Avant Montluçon, avez-vous connaissance d’autres centres de santé qui auraient fermé brutalement, agrandissant une zone de désert médical ?

Je n’ai plus d’exemples en tête mais ça arrive régulièrement. Parfois elles rouvrent quelques mois, quelques années, puis referment. La raréfaction de l’offre attire aussi les mercenaires. Des médecins qui viennent s’installer en campagne un an ou deux, qui gonflent les prix de leurs consultations et repartent six mois ou un an après, abandonnant une nouvelle fois le territoire.

En outre, dans nos territoires sous dimensionnés en offre de soin, d’autres menaces planent, comme les fermetures de services d’urgences qui ne fonctionnent parfois déjà plus qu’à moitié (seulement en journée et en semaine), faute de personnel.

Quelle serait la solution ? 

Il faut s’activer sur un ensemble de points. D’abord il me semble nécessaire de favoriser les stages d’internes en médecine dans nos zones sous dotées. Cela permettrait aux médecins, dès leur plus jeune âge, et à l’université dans son ensemble, d’avoir un regard sur le milieu rural plus bienveillant et attirant qu’il n’existe aujourd’hui.

Aussi, une loi qui inciterait des jeunes médecins à faire des deux ou trois années en zone sous doutée pourrait grandement nous soulager. Pour cela, il faudrait lever la liberté d’installation, ne serait ce qu’un temps (par exemple pour les médecins en début de carrière) pour revitaliser nos territoires et redonner la possibilités à nos administrés d’avoir confiance en leur médecin généraliste.

Autre point essentiel : un chaînage de l’offre de soin. C’est-à-dire une continuité entre le médecin généraliste, les spécialistes mais aussi les centres hospitaliers de proximité.

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Santé

Propos recueillis par Margot Brunet

Publié le 04/02/2021 à 18:20

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Une étude parue jeudi 4 février remet à l’ordre du jour la question des déserts médicaux, pointant du doigt l’augmentation du nombre de territoires concernés. L’association des Maires Ruraux de France exhorte le ministère de la Santé à prendre des mesures fortes.

« Dis-moi où tu habites, je te dirais comment tu mourras« . Ainsi débute l’un des dossiers publiés par l’Association des Maires Ruraux de France (AMRF) à propos des déserts médicaux. Une assertion “loin d’être dénuée de fondements tant la réalité subie par de nombreux Français pour accéder aux services de soins s’est dégradée ces dernières décennies”. Pour remettre la question au centre des préoccupations, l’association a demandé à Emmanuel Vigneron, professeur des universités à Montpellier et spécialiste de l’approche territoriale de la santé, de se pencher sur la question.

Le constat est sans appel. En tout, trois études ont été publiées depuis décembre. La première alerte sur l’espérance de vie à la campagne : les ruraux vivent aujourd’hui en moyenne deux ans de moins que les citadins. La deuxième s’attarde sur la prise en charge hospitalière : elle rapporte que les habitants des régions rurales consomment 20 % de soins hospitaliers en moins que ceux des villes. Enfin, la troisième pointe du doigt un chiffre éloquent : “dix millions d’habitants vivent dans un territoire où l’accès aux soins est de qualité inférieure à celle de la moyenne des territoires français”. Surtout, les choses vont en s’aggravant : le nombre de cantons dépourvus de médecins est passé de 91 en 2010 à 148 en 2017, soit une augmentation de 62 %. Les maires ruraux demandent donc au gouvernement d’agir. Entretien avec Dominique Dhumeaux, vice-président de l’AMRF et maire de Fercé-sur-Sarthe (Sarthe).

Marianne : Quels sont les points marquants de ces études ?

Dominique Dhumeaux : Un problème qui n’est pas nouveau. Dans certains départements, un tiers de la population n’a plus de médecin. Quand on tombe malade, on n’a pas d’autres solutions que d’aller aux urgences pour avoir un diagnostic. Urgences qui se retrouvent en détresse face à cet afflux de patients. D’autres tardent à consulter, s’habituent à la douleur ou se tournent vers l’automédication. Ils voient alors un médecin trop tard, ou alors que le coût pour soigner la pathologie est devenu exorbitant. C’était déjà le cas depuis plusieurs années, mais le problème prend une ampleur considérable.

En zone rurale, plus de la moitié des médecins a plus de 55 ans, certains ont jusqu’à 75 ans et sont obligés de continuer à exercer. Leur nombre va s’effondrer, puisqu’ils ne seront pas renouvelés. Forcément, puisque les médecins ont la liberté de s’installer où ils le souhaitent, ils vont vers les lieux les plus agréables pour eux, où ils peuvent accéder à des lieux culturels, etc. On se retrouve donc avec des zones où se trouvent à la fois moins de généralistes, mais aussi moins de spécialistes. Cette catastrophe, qui a déjà commencé, aura lieu d’ici 4 ou 5 ans. C’est une bombe sociale à retardement, alors que l’espérance de vie en milieu rural se dégrade déjà à une vitesse catastrophique.

Les mesures prises jusqu’ici ne sont donc, selon vous, pas assez efficaces…

Il n’y a aucun outil en place pour obliger les médecins à aller vers ces zones, ni pour accompagner les collectivités vers la télémédecine. Des maisons de santé ont été créées pour que les praticiens puissent travailler ensemble, ça leur a permis de se réunir. Ça a certainement amorti le choc en rendant certains des territoires attractifs à des professionnels pendant un certain temps, mais ce n’est plus suffisant. Bien sûr, la fin du numerus clausus, il y a un an et demi, aidera en partie : le nombre de médecins augmentera, et certains s’installeront dans les zones où on manque de médecins. Mais il faut 9 à 10 ans pour former un médecin : cela ne le réglera donc certainement pas d’ici là, alors que nous prévoyons une situation extrêmement tendue dans les 4 ou 5 ans.

Pendant longtemps, on a mis l’accent sur la capacité des élus à se mobiliser. Ce n’est pas la solution. Un élu qui réussit à trouver un médecin pour sa commune est parfois obligé de le piquer à un autre. Il ne faut plus leur faire porter cette responsabilité, c’est celle de l’État, du Ministère de la Santé.

Vous plaidez donc pour des mesures autoritaires.

C’est le ministère de la Santé, avec les ARS, qui gère le nombre de médecins sur un territoire. C’est à lui d’imposer l’installation de certains d’entre eux, pendant une période, dans les déserts médicaux. Olivier Véran, sur ce sujet, rassure les médecins : il leur dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils ne seront pas forcés de travailler loin de leur domicile. C’est incohérent, il le fait simplement pour ne pas s’attirer les foudres des syndicats de médecins.

La télémédecine, qui s’est généralisée avec le Covid-19, est une piste. On sait qu’environ 15 % des consultations peuvent se faire à distance, pour des renouvellements d’ordonnances par exemple. Il faut que le ministère mette en place des outils pour promouvoir la téléconsultation et la rendre possible partout. Il faut aussi donner plus de compétences aux infirmiers, ils peuvent se charger de certains actes médicaux dans des zones où ils sont les seuls à être présents. Une autre clé, sur le long terme, est la prévention : il faut faire en sorte d’expliquer aux gens pourquoi prendre soin d’eux, faire du sport, bien manger est essentiel, que cela prévient certaines pathologies.

Depuis longtemps, les ARS font en sorte que cette problématique ne soit pas largement visible du public, et ne donnent pas les chiffres éloquents à ce sujet. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons demandé ces études à M. Vigneron. Il travaille sur des chiffres officiels. Désormais, le constat n’est plus contestable, et nous voulons être inclus aux discussions avec les ARS. Si le gouvernement est en mesure de nous proposer autre chose, tant mieux. Nous voulons que la pression devienne telle qu’il n’y ait pas d’autre choix que de légiférer pour pousser les médecins à aller vers ces zones. On ne peut pas tolérer que des gens meurent plus tôt parce qu’ils vivent dans un certain territoire.

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Crise des urgences

Par Célia Cuordifede

Publié le 07/01/2020 à 19:36

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Faute de médecins, des services d’urgences d’hôpitaux situés en zone rurale sont contraints de fermer leurs portes temporairement. Elargissant ainsi considérablement le nombre de Français vivant en « zone blanche médicale ».

« Ça ne tenait plus qu’à un fil et il s’est rompu ». D’un mélange de colère et de résignation, Laëtitia Brosse, infirmière aux urgences de l’hôpital de Saint-Calais dans la Sarthe, donne le ton : « en 20 ans de carrière, c’est du jamais vu ! » Faute de médecins, son service d’urgences a dû fermer ses portes pendant la nuit du 30 au 31 décembre, laissant une zone blanche médicale d’environ 40 kilomètres carrés, soit 15.000 personnes à plus de 30 minutes d’un service d’urgences. A partir de 19 heures et jusqu’à 9 heures le lendemain, charge aux patients de se déplacer dans ceux les plus proches au Mans, à la Ferté Bernard ou au Château-du-Loir, respectivement à 45, 35 et 40 kilomètres. En cas d’urgence absolue, une infirmière de garde avait été réquisitionnée pour pouvoir alerter le Samu et rediriger les patients vers l’un des trois services d’urgences.

« Heureusement cette nuit-là, il n’y a pas eu d’incident majeur », souffle, soulagée, l’infirmière. Néanmoins, si elle est remontée, Laëtitia Brosse n’est pour autant pas surprise par la situation. Depuis quelques semaines, d’autres services d’urgences du département ont déjà été confrontés à des fermetures nocturnes temporaires. Au Bailleul notamment, ils ont maintenu porte close trois semaines durant. « Pendant ce temps-là à Saint-Calais, on a reçu beaucoup de patients paniqués qui se sont retrouvés devant des urgences fermées », raconte l’infirmière encore secouée. « Une fois, c’était pour une crise allergique, le patient a fait plus de deux heures de route pour trouver un service d’urgences ouvert. On a échappé de peu aux complications respiratoires ».

DES PLANNINGS À TROUS

Prendre en charge des patients devant la grille descendue des urgences… Dans les Alpes-de-Haute-Provence, où le service de Sisteron est fermé la nuit depuis le 15 juillet, c’est devenu le quotidien des médecins du service mobile d’urgence et de réanimation du département (Smur). « Mais, toutes ces personnes que l’on transfère à Gap, Manosque ou Digne-les-Bains, sont confrontées à des pertes de chances médicales car leur délais de prise en charge sont rallongés », explique Hugues Breton, médecin urgentiste dans la région. Par perte de chances, on entend « davantage de chances de mourir« . « Les chances de survie pour un arrêt cardiaque à 10 minutes de l’hôpital c’est pas la même histoire qu’à 30 ou 45 minutes« , souligne Hugues Breton, désormais urgentiste à Digne-les-Bains. Il y a quelques mois, il osait encore accepter des gardes à Sisteron avant d’arrêter catégoriquement, faute de se sentir en sécurité. « Sisteron, c’est un service d’urgence avec rien autour, pas de cardiologie, pas de réanimation… On est tout seul. Humainement, au bout d’un moment ce n’était plus possible », regrette-t-il.

Comme lui, nombre de médecins ont fui Sisteron à cause des conditions de travail trop difficiles. D’autres ont carrément dû s’arrêter avant de craquer. « Pour fonctionner normalement, les médecins devraient tourner à onze, mais à Sisteron, il se sont retrouvés à sept puis à cinq et deux se sont mis en arrêt maladie pour surmenage », explique Cédric Volait, coordinateur de la CGT santé en région PACA. « Désormais, le service fonctionne comme un supermarché. Avec des plannings à trous, on est obligé de privilégierles horaires diurnes ».

Ce qui était rarissime devient peu à peu la norme. Les cas des urgences sarthoises et sisteronaises sont loin d’être des exceptions. Les fermetures de services d’urgences touchent tout le territoire, en particulier les zones rurales. A Guise, dans l’Aisne, l’unité est restée fermée tout le mois de décembre et n’a rouvert que partiellement les lundis et vendredis, en journée, depuis le 1er janvier. Les autres jours, charge aux patients de se rendre à Saint-Quentin, à une trentaine de kilomètres. A Saint-Vallier, dans la Drôme, le service est fermé la nuit depuis plus d’un an, appelant à la rescousse les unités d’Annonay, de Valence et de Romans. Des Sables d’Olonne (Vendée) à Cherbourg (Manche) en passant par Saint-Morand D’Altkirch (Haut-Rhin) ou encore Saint-Nazaire, la liste des services d’urgences fermés ne cesse de s’allonger. Et pour cause : il manquerait 1.500 postes de médecins urgentistes dans les hôpitaux publics selon l’association des médecins urgentistes de France (AMUF).

« UN MÉDECIN S’EN VA ET TOUT S’ÉCROULE »

La crise touche toutes les strates de l’Hôpital public. Quand ce ne sont pas les médecins urgentistes qui manquent à l’appel, ce sont les infirmiers. A Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, le centre Hospitalier de Comminges Pyrénées a dû fermer ses portes pour quelques jours pour insuffisance de personnels paramédicaux.

« Comme on est en effectif réduit, dès qu’il y en a un qui s’en va, tout s’écroule », souligne Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Amuf et médecin urgentiste à l’hôpital Avicenne de Bobigny (Sein-Saint-Denis). « Dans certains services, ça tient encore juste parce que les professionnels sont impliqués », se désole-t-il. L’implication, jusqu’à en devenir malade, jusqu’à ne plus en pouvoir, pour « éviter » d’aggraver la situation des urgences, Laëtitia Brosse, l’infirmière de l’hôpital de Saint-Calais (Sarthe) sait ce que c’est. Tout le mois de septembre, elle a pointé dans le service avec une fracture de la cheville. « Avant l’épisode de fin décembre, on a failli fermer plusieurs fois », raconte-t-elle. « Alors, même à bout, on évite les arrêts de travail ». Prendre des vacances, pour se reposer, se déconnecter de cette réalité dantesque, s’avère encore plus compliqué. « Pour les fêtes de fin d‘année, on a fait des semaines à 82 heures, c’est intenable », témoigne pour sa part Christophe Prudhomme.

« LES INTÉRIMAIRES BOYCOTTENT CERTAINS HÔPITAUX »

Et si les temps sont de plus en plus rudes pour les titulaires urgentistes de ces petits hôpitaux, c’est aussi parce que le dernier vivier de médecins, c’est-à-dire ceux en intérim, se montre de moins en moins disponible. La pénurie de médecins a créé un véritable marché de l’offre et de la demande. D’après Mustapha Soussi, médecin urgentiste au centre hospitalier de La Mure (Isère), fermé à plusieurs reprises la nuit, « les intérimaires boycottent les hôpitaux publics où leur rémunération a été plafonnée, avec la complicité de certaines Agences régionales de santé ». Dans son viseur, un arrêté du 1er janvier 2018 qui annonçait le plafonnement des salaires journaliers pour les médecins intérimaires, désormais fixés à 1.100 euros. Problème, les hôpitaux qui acceptent de jouer jouent le jeu sont concurrencés par ceux qui choisissent délibérément d’ignorer la loi… En effet, certains hôpitaux, notamment certains grands CHU de métropole, n’appliquent pas ces plafonnements, et continuent ainsi de proposer des rémunérations supérieures. « Déjà que nous sommes situés dans des zones géographiques peu attrayantes, alors si on n’a plus les moyens de faire venir des intérimaires en renfort, on ne pourra plus résister et c’est sûr que l’on finira par fermer », lâche Moustapha Soussi.

UNE CHARGE DE TRAVAIL DÉVERSÉE AILLEURS

Mais ces fermetures intempestives de services d’urgences en zones rurales ont pour conséquence d’aggraver la situation sur tout le territoire. La charge de travail d’un service fermé est déversée vers ceux qui restent. « Le flux de patients de l’hôpital de Sisteron n’était peut-être pas énorme la nuit (4.500 passages nocturnes par an), mais c’est un flux qu’il faut désormais prendre en charge à Digne-les-Bains, et on n’est pas plus nombreux », témoigne Hugues Breton, le médecin urgentiste des Alpes-de-Haute-Provence. Pour faire face, l’Agence régionale de santé avait d’ailleurs demandé aux médecins généralistes de Sisteron d’organiser des gardes jusqu’à minuit. « Oui, il y a bien des permanences », confirme Cédric Volait, de la CGT santé. « Le problème, c’est que les gens qui se déplacent la nuit aux urgences, ce n’est pas pour une angine. Résultat, il finissent presque toujours par être redirigés vers l’un des services d’urgences le plus proche parce que ce qu’il leur arrive n’est pas du ressort des généralistes ». Il se souvient notamment d’une petite fille de huit ans blessée à la tête, qui saignait ou encore d’un adolescent grièvement brûlé « à qui on a fait perdre du temps et des chances en les envoyant d’abord chez le médecin ».

Un flux de patients en plus, que ne parviennent même pas à compenser les gros services d’urgences. Dans la Sarthe, Laëtitia Brosse explique qu’alors même que l’Agence régionale de santé menace son petit hôpital de fermeture, le CHU du Mans, censé prendre en charge les patients est complètement débordé tous les jours. Il fait d’ailleurs lui-même face à la clôture de ses services, comme celui de la réanimation néonatale. « Quand tout fonctionne normalement, on a du mal à envoyer des patients dont on ne peut pas s’occuper au Mans, alors je n’imagine pas si on ferme », se désole-t-elle.

« ON VA FINIR PAR TUER DES GENS »

Pour l’heure, la réglementation en vigueur impose systématiquement une permanence médicale spécialisée dans chaque service d’urgence et de Smur 24 heures sur 24. Une règlementation qui permet de limiter les fermetures partielles ou temporaires qui, dans ce cadre, sont donc contraires à la loi. Or, cela pourrait bientôt changer. Car plutôt que de trouver des solutions pour rendre plus attractifs ces hôpitaux de zone rurale, les deux députés LREM Pierre Carli et Thomas Mesnier en charge du rapport sur la « refondation des urgences » préconisent la création « d’antenne de service d’urgence, ouverte sur une partie des 24 heures ». Un genre d’unités ouvertes à mi-temps. Christophe Prudhomme, porte parole de l’Amuf conteste une « logique comptable« . « Après les maternités que l’on a jugé trop peu rentables, on ferme les urgence en zone rurale. Que dire de plus… Si ce n’est que c’est effrayant », tempêtel’urgentiste.

« Les années passent et la situation s’aggrave, on arrive dans un système à l’américaine où l’hôpital public ne peut plus soigner tout le monde », renchérit Laëtitia Brosse. « Le vrai problème c’est que l’on va finir par tuer des gens et ça n’intéresse personne ». Garantir un accès aux urgences en moins de 30 minutes d’ici la fin du quinquennat était d’ailleurs une promesse de François Hollande face à la pression des médecins urgentistes en 2012. A l’époque, selon le ministère de la Santé, 2 millions de personnes se trouvaient à plus d’une demi-heure de soins urgents. Un chiffre désormais passé à 4 millions.

Par Célia Cuordifede

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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