A cause du coronavirus, les malades du cancer subissent des retards de traitement
Plus vulnérables face au virus, ces patients doivent en outre faire face aux reports d’opérations, et parfois de chimiothérapies et de radiothérapies. Des diagnostics plus tardifs sont aussi à craindre.
Par Elisabeth PineauPublié le 16 avril 2020 à 10h27 – Mis à jour le 16 avril 2020 à 13h31
Temps de Lecture 5 min.
Six mois après avoir subi l’ablation d’un tiers du poumon droit pour soigner son cancer, Floriane Bozzo devait avoir un examen de contrôle début mai. « Quand j’ai su que les examens non vitaux étaient suspendus, j’ai envoyé un mail à mon pneumologue en m’inquiétant, au vu des risques de récidive dans les deux ans à venir. Lui m’a dit de passer ce scanner, mais c’est au niveau administratif que ça a bloqué : on m’a répondu que je devais le faire en ville, car en me rendant à l’hôpital, j’allais attraper le virus », raconte cette patiente de 52 ans, par ailleurs en rémission d’un cancer du sein.
A force d’insister, elle a fini par obtenir un rendez-vous à l’hôpital où elle est suivie, en région parisienne. « Mais si vous n’avez pas un bon contact avec votre oncologue ou votre pneumologue, et un peu de caractère, c’est tant pis pour vous. Beaucoup voient leurs examens annulés, ils sont désemparés », constate-t-elle, à la lecture de témoignages sur les réseaux sociaux.
« Des patients sont en stand-by »
Depuis le début de la crise liée à la pandémie de Covid-19, de nombreux centres de lutte contre le cancer ont décidé de reporter certaines consultations de surveillance et opérations jugées non urgentes, notamment les reconstructions mammaires et la mise en place de certains protocoles de radiothérapie. Chaque prise en charge a été réévaluée pour proposer des alternatives (traitements à domicile, espacement des séances…). Les téléconsultations et les applications sur smartphone ont également été déployées pour maintenir la surveillance des malades à distance.
« Certains présentent des tumeurs volumineuses, si on laisse passer des semaines, le pronostic vital va être engagé. » Une infirmière
« Les patients sont en stand-by, les interventions chirurgicales sont pour la plupart à l’arrêt, s’inquiète une infirmière de Gustave-Roussy, à Villejuif (Val-de-Marne), sous couvert d’anonymat. C’est comme si l’activité de la tumeur était statique, or on sait bien que ce n’est pas le cas. Certains présentent des tumeurs volumineuses, si on laisse passer des semaines, le pronostic vital va être engagé. »
Cet établissement spécialisé dans le traitement des cancers, qui devait initialement rester « Covid-free », s’est retrouvé mobilisé pour faire face à la saturation des établissements de santé franciliens : près d’un quart de sa capacité hospitalière, soit 90 lits, est aujourd’hui consacrée à la prise en charge de patients atteints du Covid-19, en majorité avec une pathologie cancéreuse. Pour ce faire, Gustave-Roussy a dû, lui aussi, procéder à des reports.
« Ces reports ont fait l’objet d’une analyse médicale et scientifique très précise. Sont concernés les malades chez qui l’on pensait que le décalage n’entraînait soit pas de pertes de chances, soit qu’une diminution marginale de l’espoir de prise en charge »,assure Jean-Charles Soria, son directeur général, qui précise avoir diminué de 20 % les chimiothérapies en hôpital de jour qui n’étaient pas urgentes, principalement des immunothérapies.
Risques de retard de diagnostic
« On jongle en permanence sur cette crête étroite entre assurer la prise en charge du cancer et redéployer des moyens importants pour accueillir des patients atteints du Covid-19, poursuit-il. La plupart des patients comprennent parfaitement, pour autant qu’un contact est maintenu avec eux. On leur explique que c’est une mesure bornée dans le temps qui ne remet pas en cause la possibilité de venir à tout moment aux urgences. »
Les malades ont parfois l’impression de subir une triple peine : l’inquiétude générale devant le virus, le fait de se savoir plus fragile – les patients atteints de cancer encourent plus de risques de développer une forme grave, voire létale, de l’infection par le SARS-CoV-2 –, et la crainte de perdre des chances dans leur traitement. « C’est une situation psychologiquement déstabilisante », résume Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, dont la cellule d’écoute a traité 450 appels en un mois.
« Les patients ne viennent pas, ils ont peur de se déplacer. Et la téléconsultation a ses limites, vous ne palpez pas un sein en téléconsultation. » PrPierre Fumoleau
Certains établissements ayant vu leurs salles de réveil mobilisées pour la réanimation de patients Covid-19, des cas d’urgences chirurgicales carcinologiques (destinées à retirer une tumeur) se sont retrouvés en suspens, déplore M. Kahn : « Nous sommes montés au créneau au cas par cas pour faire inscrire au tableau opératoire des interventions indispensables, par exemple des cancers hémorragiques ou des cancers de l’ovaire, qui ne peuvent pas attendre. » Dans un communiqué publié le 12 avril, l’Académie nationale de médecine rappelle que « les incertitudes sur la durée de l’épidémie ne doivent pas faire repousser sine die l’instauration d’un traitement curatif du cancer et ajouter ainsi une mortalité par cancer à la mortalité due au Covid-19 ».
Outre les retards thérapeutiques, beaucoup s’inquiètent des risques de retard de diagnostic. « Les patients ne viennent pas, ils ont peur de se déplacer. Et la téléconsultation a ses limites, vous ne palpez pas un sein en téléconsultation », relève le professeur Pierre Fumoleau, directeur général de l’ensemble hospitalier de l’Institut Curie, dont le site de Paris a ouvert sept lits de réanimation pour des patients atteints du Covid-19 sans cancer depuis le 1er avril, lorsque la vague épidémique a déferlé sur l’Ile-de-France.
En chimiothérapie, 15 % des traitements y ont été retardés, l’activité a baissé de 50 % en chirurgie, et d’environ 15 % en radiothérapie. Pour certains cancers, notamment du sein, ont été proposées des radiations hypofractionnées, à savoir une réduction du nombre de séances en augmentant la dose de rayons pour chacune. L’Institut Curie prend en outre en charge des patients en cancérologie pour lesquels les traitements ne peuvent être initiés ou poursuivis dans d’autres établissements hospitaliers mobilisés par l’épidémie.
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« Il faut que les patients aillent consulter pour que des procédures de diagnostic soient mises en place : on est tous en train de redémarrer progressivement et on est prêts à accueillir tous les patients dans les délais normaux », insiste Jean-Yves Blay, directeur du Centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard, de Lyon, et président d’Unicancer.
A Gustave-Roussy, si la diminution du flux de patients atteints du Covid-19 se confirme, la direction espère reprendre une activité normale « fin avril ». « Malgré tous les efforts pour hiérarchiser les degrés d’urgence et réorganiser les prises en charge thérapeutiques, il serait malhonnête d’affirmer qu’aucun malade de cancérologie n’a pâti d’une telle catastrophe sanitaire, conclut François Blot, président du comité d’éthique de Gustave-Roussy. Ce n’est pas une question d’organisation des centres anticancer ou des services de cancérologie en général, mais un questionnement politique général. Il faudra un débriefing pour savoir si cela a pêché, et où. »Notre sélection d’articles sur le Covid-19
« Les autorités n’ont pas pris conscience des chiffres catastrophiques du dépistage des cancers »
TRIBUNE
Thierry Ponchon
Président du centre régional de coordination des dépistages Auvergne-Rhône-Alpes. Ancien président de la Société européenne d’endoscopie digestive
Moins d’un tiers de la population concernée par le dépistage du cancer colorectal fait le test. Un échec que le professeur Thierry Ponchon, président du centre régional de coordination des dépistages Auvergne-Rhône-Alpes attribue notamment, dans une tribune au « Monde », à la distribution du test par le médecin traitant.
Publié le 16 mars 2021 à 14h29 Temps de Lecture 5 min.
Tribune. Le président de la République l’a annoncé lors de la présentation de la stratégie décennale contre le cancer : par rapport aux autres pays européens, la France est en échec pour le dépistage organisé du cancer colorectal. Cet échec a été dénoncé par l’inspection générale des affaires sociales (IGAS). Le pourcentage de la population qui participe au dépistage est de 30,5 %, contre 73 % aux Pays-Bas, 59 % en Angleterre et 46 % en Espagne, pour un objectif européen à 45 %. Cela même si la France a débuté le dépistage avant les autres pays, en 2008, alors que les Pays-Bas ont débuté en 2014. La France perd 4 000 personnes de plus par an que si elle avait le taux de participation des Pays-Bas ! Soit 48 000 en douze ans !
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Aux Pays-Bas, le test de dépistage est envoyé directement à la population. En France, la distribution du test ne passe que par le médecin traitant. Mon propos n’est pas d’accuser le médecin traitant, qui joue un rôle important dans l’incitation de sa patientèle à se faire dépister, mais il ne doit pas être le seul moyen d’accès au dépistage. Et ce, pour plusieurs raisons : 5 millions de personnes n’ont pas de médecin traitant, la démographie actuelle des généralistes est malheureusement insuffisante et la distribution du test par le médecin traitant est très variable. En cause, une surcharge de travail, un manque de moyens de secrétariat, une démotivation chez certains praticiens…
Pourquoi attendre encore cinq ans alors que l’on perd 4 000 personnes par an ? Pourquoi ne pas lancer l’envoi à la population avec une évaluation sur un an des résultats ?
Les résultats de la rémunération sur objectifs de santé publique montrent qu’il y a des écarts très importants en nombre de tests réalisés d’un médecin traitant à un autre. Une étude en Ille-et-Vilaine a permis d’observer que l’envoi du test à la population, en complément du médecin traitant, fait monter la participation à 54 %. Une étude médico-économique de l’Institut national du cancer (INCA) a démontré que l’envoi direct du test à la population est la mesure la plus efficiente. La direction générale de la santé (DGS) a fini par entendre qu’il fallait envoyer le test directement à la population. Mais cette évolution va encore attendre au moins cinq ans, parce qu’une expérimentation sur trois ans va être mise en place par l’INCA – cela pas avant 2022 –, suivie d’une année consacrée à l’analyse des résultats. Pourquoi attendre encore cinq ans alors que l’on perd 4 000 personnes par an ? Pourquoi ne pas lancer l’envoi à la population avec une évaluation sur un an des résultats ? Les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont, après avoir sondé les médecins traitants, choisi de ne pas faire reposer la distribution des tests de dépistage sur ces derniers.
Opacité, infantilisation…
Cet épisode de l’expérimentation sur cinq ans montre une nouvelle fois que, depuis des années, les autorités n’ont pas pris conscience des chiffres catastrophiques du dépistage des cancers et n’en ont pas analysé les causes.
Des causes analogues à celles qui expliquent le démarrage difficile de la vaccination contre le Covid : organisation complexe, opacité concernant la décision, infantilisation de la population et des régions.
L’organisation du dépistage est en effet complexe en France, car elle comporte trois étages qui communiquent mal ou pas. En bas, les centres régionaux de coordination des dépistages (CRCDC), acteurs de terrain qui réalisent le dépistage (en invitant et en suivant la population), portent la responsabilité médicale et sont comptables des résultats et des aspects financiers. Ils sont chargés de la promotion du dépistage en région, mais avec un budget limité : 50 000 euros par an pour les trois cancers dépistés – ceux du sein, du col de l’utérus et le cancer colorectal.
En haut, la DGS et l’Assurance-maladie qui assurent le pilotage stratégique et financent le dépistage. Le rôle de la DGS est majeur sur les résultats, car elle décide du dispositif : quel test ? Comment le distribuer ?
Au centre, l’INCA qui assure la transmission entre acteurs de terrain et décideurs. L’INCA est aussi le maître exclusif des outils de communication à destination de la population (campagnes de presse, affiches, brochures…)
L’INCA n’assume pas
Cette structure à trois étages n’est pas optimale, car elle tient à distance acteurs de terrain et décideurs. Elle est même délétère, car l’INCA est complètement sorti de son rôle pour ce qui concerne le dépistage. L’INCA se dit uniquement instance d’expertise scientifique (à vrai dire sans experts scientifiques sur le dépistage et en faisant faire les expertises par des sociétés de conseil !). Du coup, l’INCA n’assume pas la responsabilité des mauvais résultats et met tout sur le dos de la DGS. Mais, en réalité, l’Institut national du cancer (INCA) est le véritable pilote stratégique du dépistage sans le reconnaître : il tient la plume de la DGS et se fait attribuer tous les rôles au détriment des résultats. C’est l’INCA qui va contrôler l’expérimentation pendant cinq ans ! Avec les CRCDC, l’INCA n’a pas installé de méthode de travail et fait tout pour les brider, déniant la composante régionale du dépistage : infantilisation et division des CRCDC (seuls trois pourront expérimenter), dossiers bloqués depuis 2010, demandes de rapports inutilement pléthoriques, ordonnancement de mesures sans se préoccuper des coûts.
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Il existe quand même un comité stratégique, ouf ! Mais qui n’est que consultatif et qui ne comporte pas les acteurs que sont les CRCDC ! Et qui ne s’est pas réuni depuis… mai 2019.
Seul espoir : que le ministère de la santé prenne la mesure des mauvais résultats et modifie la gouvernance ! Comme a été modifiée avec succès la distribution du vaccin anti-Covid. La gouvernance devrait reposer sur un comité de pilotage fort (qui prenne les décisions) en fonction des aspects médicaux et financiers et qui comporte les financeurs (DGS, CNAM), les acteurs de terrain des résultats (les CRCDC), l’INCA pour financer des études, les sociétés scientifiques de la maladie pour leur expertise, Santé publique France pour faire état des besoins.
NB : Ce n’est pas mieux pour le cancer du sein pour les mêmes raisons. Le pourcentage de la population qui participe au dépistage est de 49,3 %, contre par exemple 78 % aux Pays-Bas, 75 % en Angleterre et 67 % en Espagne pour un objectif européen à 70 %. Pour ce qui est du cancer du col de l’utérus, la généralisation du dépistage, promise par Mme Buzyn, piétine.
Thierry Ponchon(Président du centre régional de coordination des dépistages Auvergne-Rhône-Alpes. Ancien président de la Société européenne d’endoscopie digestive)Contribuer