Un collectif prône l’encadrement de l’usage des drogues – Une « dramatisation guerrière du sujet », au détriment de la prévention et de la prise en charge des personnes dépendantes

Crack à Paris : « Il faut s’inspirer des expériences passées, pas des perpétuelles idéologies répressives »

TRIBUNE

Collectif

Il ne sert à rien de repousser toujours consommateurs et revendeurs dans des lieux différents, explique, dans une tribune au « Monde », un collectif de responsables d’associations d’aide aux usagers, de riverains et de soignants, qui prône l’encadrement de l’usage des drogues.

Publié hier à 07h00, mis à jour hier à 07h00    Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/26/crack-a-paris-il-faut-s-inspirer-des-experiences-passees-pas-des-perpetuelles-ideologies-repressives_6081486_3232.html

Tribune. Face à une situation de plus en plus dégradée de vente et de consommation de crack dans l’espace public du 19e arrondissement parisien, la décision a été prise, le 17 mai, de repousser les personnes usagères et revendeuses dans un jardin public du 18arrondissement, le jardin d’Eole. L’objectif affiché est de contenir la scène ouverte sur un espace et des horaires restreints (de 19 h 30 à 1 heure du matin), le moins en proximité possible avec les habitations. Cette décision fait suite à une longue série de déplacements des scènes ouvertes depuis l’émergence de la consommation de crack en Ile-de-France au début des années 1990, dont la place Stalingrad était déjà le principal point d’attache. A cette différence que le nombre de personnes usagères de drogues augmente et que leur situation sociale, sanitaire et psychiatrique se dégrade, décennie après décennie, rendant la cohabitation dans l’espace public toujours plus difficile.

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Depuis 2009, les usagers et revendeurs de crack n’ont cessé d’être réprimés, entraînant le déplacement de la scène de consommation entre Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), des cités du 19arrondissement, les stations de métro du Nord-Est parisien, la gare du Nord, la porte de La Chapelle (dans un endroit connu sous le nom de « squat de la Colline »), le jardin d’Eole ou la place Stalingrad. Ces différents épisodes ont tour à tour rapproché ou éloigné les usagers de drogues des lieux d’habitation, mais ils sont restés sans effet sur l’existence même de ces scènes de consommation ou le nombre de personnes qui les fréquentent.

Indignité pour les usagers et les habitants

Nous assistons donc depuis le 17 mai à un nouveau déplacement des personnes par les forces de police, dans la même indignité pour les usagers de drogues, reproduisant les mêmes scènes de consommation, de violence, de détresse physique et psychique, intolérables pour tous, aussi bien pour les usagers de drogues que pour les habitants du quartier ou les professionnels du secteur médico-social. L’étape suivante est écrite, seul le lieu reste encore inconnu et une énième évacuation aura lieu dans quelques mois.

Ce rassemblement sinon organisé, tout du moins toléré, d’usagers de drogues dans le jardin d’Eole rappelle la triste expérience du parc Platzspitz, à Zurich, dans les années 1980. La situation désastreuse de l’époque, tant d’un point de vue sanitaire que par le niveau de violence engendrée, avait conduit les autorités suisses à évacuer cette zone. Des salles de consommation avaient finalement été ouvertes à l’initiative d’associations. Cette expérience avait ensuite permis d’instaurer une politique des drogues dite des « quatre piliers », reposant sur un équilibre entre la prévention, le soin des addictions, la réduction des risques et la répression.

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Or, aujourd’hui, sur la question du crack, les réponses médico-sociale, sanitaire et psychiatrique n’existent qu’à la marge de la répression. Par ailleurs, les récents discours sur les liens entre criminalité, troubles psychiatriques et usage de drogues ne sont pas à la hauteur des connaissances actuelles sur la question des drogues et des addictions. Les réponses doivent être fondées sur les preuves, les expériences passées ou étrangères, non sur de perpétuelles idéologies répressives.

Nouvelles salles de consommation

A ce titre, la publication d’un rapport de recherche « Crack en Ile-de-France », réalisé après deux années de collecte de données avec l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies et l’Inserm (en mars 2021), puis celle du rapport d’évaluation, par l’Inserm, des salles de consommation à moindre risque de Pariset Strasbourg, sorti le 7 mai, après six années d’observations et d’analyses, apportent des éléments de réponse reposant sur une évaluation méthodique des actions menées face aux problématiques de l’usage de drogues dans l’espace public. Les conclusions confirment l’impact positif de tels dispositifs sur l’amélioration de la physionomie de l’espace public, la santé des usagers et leur insertion sociale.

« La stratégie de l’usure de la part des pouvoirs publics doit cesser. Elle est extrêmement dommageable pour la santé, les droits des personnes et le vivre-ensemble »

Le plan d’action dit « plan crack » – élaboré par la Ville de Paris, l’agence régionale de santé, les préfectures de région et de Paris, la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives, et les principaux acteurs médico-sociaux intervenant auprès des personnes usagères de drogues – recommandait, en 2019, parmi 33 mesures opérationnelles, l’ouverture de plusieurs espaces de repos disséminés dans Paris afin de permettre aux personnes, de jour comme de nuit, de dormir, se reposer, socialiser.

Pourtant, à ce jour, seuls deux espaces de repos ont ouvert, un sous le périphérique, porte de La Chapelle, entouré par un important dispositif policier, un autre à proximité du jardin d’Eole ; et il n’y a toujours qu’une seule salle de consommation pour une agglomération de 12 millions d’habitants (à titre de comparaison, Zurich compte quatre salles pour 2 millions d’habitants).

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Loin des postures démagogiques, ces mesures sont promptes à pacifier l’espace public, ouvrir des espaces de médiation, encadrer l’usage de drogues, réduire la violence des scènes ouvertes et améliorer la situation des usagers de drogues. Les évaluations l’ont démontré, en France comme à l’étranger.

Cette stratégie de l’usure et du pourrissement de la part des pouvoirs publics doit cesser. Elle est extrêmement dommageable pour la santé, les droits des personnes et le vivre-ensemble avec les riverains. Nous demandons à ce que ces solutions soient appliquées sans délai, à commencer par l’ouverture de nouvelles salles de consommation à moindre risque.

Signataires : Sophie Alessandri, Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa) La Terrasse ; Elisabeth Avril, directrice de Gaïa Paris ; Bernard Basset, président d’Addictions France ; Aurélien Beaucamp, président d’Aides ; Mustapha Benslimane, directeur du centre Nova Dona ; Amine Benyamina, président du Fonds Actions Addictions ; Abdelka Boumansour, directeur du groupe SOS Solidarités ; Jean Raphaël Bourge, Action Barbès ; Philippe de Botton, président de Médecins du monde ; Jean-Michel Delile, président de la Fédération Addiction ; Patrick Doutreligne, président de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (Uniopss) ; Jean Maxence Granier, président d’ASUD ; Nicolas Hubé, Collectif Parents SCMR 75 ; William Lowenstein, président de SOS Addictions ; Alain Morel, directeur d’Oppelia ; Thomas Néfau, président de SAFE.

Collectif

« Faire la guerre à la drogue, c’est la perdre à tout prix »

Le psychologue clinicien Jean-Pierre Couteron, spécialiste de l’addictologie, déplore une « dramatisation guerrière du sujet », au détriment de la prévention et de la prise en charge des personnes dépendantes. 

Propos recueillis par Lorraine de Foucher Publié le 25 mai 2021 à 09h34 – Mis à jour le 25 mai 2021 à 11h19  

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/25/faire-la-guerre-a-la-drogue-c-est-la-perdre-a-tout-prix_6081367_3224.html

Jean-Pierre Couteron est psychologue clinicien, coauteur de l’Aide-mémoire Addictologie (Dunod, 2019 pour la 3e édition) et exerçant au centre de soins d’accompagnement et de prévention d’addictologie Le Trait d’union Oppelia, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)

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Que pensez-vous des structures thérapeutiques collectives et de leur fonctionnement ?

Ce sont des lieux qui accompagnent le sevrage et où se pratique une clinique de l’abstinence. Elles ont comme autre spécificité de privilégier le groupe, avec l’idée qu’entre usagers confrontés aux mêmes problématiques on ne peut pas se tromper, il y a une entraide collective qui se met en place. Elles complètent le dispositif dit de « soin résidentiel collectif », comprenant aussi les centres thérapeutiques résidentiels et les soins de suite et de réadaptation addictologique. Il n’en existe qu’une quinzaine en tout en France, ce qui n’est pas énorme.

Quel est le modèle français de gestion de la dépendance ?

En France, le modèle Minnesota [qui vise à prendre en charge la personne dépendante aussi bien physiquement que mentalement] et les communautés thérapeutiques ont longtemps souffert de l’expérience du Patriarche [association d’aide aux personnes toxicomanes, fondée en 1974 par Lucien Engelmajer], qui était devenue une secte, et d’un référentiel dominant, principalement psychanalytique, privilégiant un abord très individuel du problème et oubliant bien des enjeux des usages. La psychiatrie institutionnelle, marquée par l’expérience de la seconde guerre mondiale, restait, elle, très soucieuse de l’autonomie de la personne.

Puis, dans les années 1980, est arrivée la stratégie de réduction des risques, rejetée, elle aussi, à ses débuts. C’est l’épidémie du sida qui l’a imposée, au début moins pour soigner autrement les toxicomanes que pour limiter les contaminations. Cela a permis un pas en avant énorme d’un point de vue sanitaire – la baisse des overdoses et le recul du VIH – mais aussi de toucher tout un public que ne rencontraient pas les soignants sur le seul axe du sevrage. A l’époque, la réduction des risques a dû batailler contre les défenseurs du dogme de l’abstinence. De nombreux acteurs pensent qu’il faut sortir de cette opposition : l’abstinence est une indispensable solution à des usagers, la réduction des risques reste l’axe central d’un accompagnement diversifié.

La lutte contre la drogue et ses trafics est revenue en première ligne de l’agenda politique. Qu’est-ce que cela signifie ?

Je suis assez désespéré du débat actuel. Il y a une dramatisation guerrière du sujet, on veut faire la guerre aux drogues. Ce sont des molécules dont l’usage nous pose un problème, mais on ne peut pas réduire l’addiction à cette seule composante. L’objet drogue est insaisissable, car « pharmakon », en grec : il a une double fonction, bonne et mauvaise, médicament autant que poison, il nous soigne et nous apaise autant qu’il nous blesse et nous fait souffrir. D’où l’illusion de pouvoir le vaincre dans une stratégie de guerre, mais aussi son rôle de bouc émissaire.

Faire la guerre à la drogue sans renforcer la prévention et le soin, c’est absurde et coûteux, c’est la perdre à tout prix. La politique actuelle est figée dans une approche sécuritaire et convoque la consommation de stupéfiants comme un argument électoral. L’addiction sert pour le débat politique, mais jamais pour penser une politique. Visiblement, ça n’a pas de prix !

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Pourquoi l’addiction est-elle qualifiée de « maladie du lien » ?

L’usage de drogue a une fonction adaptative. A ce titre, il peut être généré par la dynamique familiale, pour soulager les traumatismes les plus graves qu’elle peut parfois provoquer, ou en réaction d’adolescents au moment de devenir adulte. Se libérer du lien familial, nouer des relations nouvelles, pousse à faire l’expérience de rituels sociaux, auxquels les usages de drogues licites ou non, sont largement associés.

Et sur un autre versant, les formes les plus problématiques d’addiction reposent souvent sur un double diagnostic : la conduite addictive occulte parfois ce qu’elle a essayé de « soulager ». Il faut alors dépasser l’addiction, et aller chercher ce qu’il y a derrière : violences sexuelles ou physiques, troubles de l’humeur ou troubles de l’attention avec hyperactivité non traités, etc.

Lorraine de Foucher 

Crack à Paris : Anne Hidalgo juge qu’il « n’est pas acceptable que l’Etat laisse pourrir la situation »

« Je ne peux pas me satisfaire de cette politique à court terme, qui consiste à transférer le problème d’un quartier à un autre », explique la maire de Paris, qui refuse de « porter le chapeau » de cette situation. 

Le Monde avec AFPPublié le 22 mai 2021 à 12h51  https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/05/22/crack-a-paris-anne-hidalgo-juge-qu-il-n-est-pas-acceptable-que-l-etat-laisse-pourrir-la-situation_6081147_823448.html

Temps de Lecture 2 min. 

Des policiers municipaux patrouillent le 19 mai 2021 dans les jardins d’Eole à Paris, fermé depuis plusieurs jours au public pour servir de lieu d’accueil aux personnnes addictes au crack, et les éloigner des espaces publics autour de la place Stalingrad.
Des policiers municipaux patrouillent le 19 mai 2021 dans les jardins d’Eole à Paris, fermé depuis plusieurs jours au public pour servir de lieu d’accueil aux personnnes addictes au crack, et les éloigner des espaces publics autour de la place Stalingrad. JOËL SAGET / AFP

« C’est à l’Etat aussi de prendre en charge les toxicomanes. » Dans un entretien au Figaro, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a dénoncé samedi 22 mai, la « politique à court terme » de l’Etat pour lutter contre l’usage de crack dans la capitale.

Les pouvoirs publics ont décidé, lundi 17 mai, de regrouper temporairement les toxicomanes dans les jardins d’Eole, un parc public du 18e arrondissement de la capitale désormais ouvert la nuit, pour tenter de limiter les nuisances. Cette décision fait suite à la montée des tensions et à l’exaspération des riverains face à l’omniprésence des fumeurs de crack dans le quartier de Stalingrad, à quelque 500 mètres des jardins d’Eole.

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L’élue socialiste, qui estime que « la bataille contre le trafic des stupéfiants est le rôle de l’Etat », se dit « très en colère » et juge qu’il « n’est pas acceptable que l’Etat laisse pourrir la situation ». Elle réclame « un plan antidrogue digne de ce nom ».

La maire « refuse de porter le chapeau »

« Je ne peux pas me satisfaire de cette politique à court terme, qui consiste à transférer le problème d’un quartier à un autre », explique Mme Hidalgo, qui refuse de « porter le chapeau » de cette situation et met en cause « le préfet de police », qui présente, selon elle, cette stratégie comme « la seule solution ».

Le gouvernement et la Mairie discutaient depuis février de la meilleure façon d’améliorer la situation dans le quartier de Stalingrad dont les habitants ne supportent plus de croiser des revendeurs et des toxicomanes en manque, d’être confrontés à une mendicité agressive, et de ne plus pouvoir dormir à cause du tapage nocturne. Tout s’est accéléré après la nuit du 30 avril au 1er mai, durant laquelle des mortiers d’artifice ont été tirés en direction des toxicomanesrassemblés sous les fenêtres des habitants du 15, avenue de Flandre.

Mercredi 19, plus d’une centaine de riverains des jardin sd’Eole ont protesté contre la décision des pouvoirs publics de concentrer dans le parc, de jour comme de nuit, ces usagers de crack. « Rendez-nous notre parc »« le parc Eole pour nos enfants », pouvait-on lire sur les pancartes accrochées aux grilles du jardin public du 18e arrondissement.

Face à l’ampleur du trafic, qui gangrène le nord-est de la capitale, les progrès réalisés dans le cadre du plan crack, qui a principalement permis d’héberger 400 personnes depuis 2019, « sont dérisoires », brocarde la maire. Elle regrette de n’avoir « aucune réponse à [ses] alertes de la part de la préfecture de région et de l’agence régionale de santé », des institutions partenaires de la Ville dans le cadre de ce plan.

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Le Monde avec AFP

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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