Transmission aérienne du SARS-CoV-2: équiper les lieux clos ouverts au public de capteurs de CO2 ou, tout simplement, en rendant obligatoire l’ouverture des fenêtres. 

L’aération des lieux clos, angle mort du déconfinement

Peu de mesures concrètes ont été prises en France pour réduire la transmission aérienne du SARS-CoV-2 dans les lieux ouverts au public, en les équipant par exemple de capteurs de CO2 ou, tout simplement, en rendant obligatoire l’ouverture des fenêtres. 

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Publié 27 Mai 2021 à 05h14, mis à jour à 10h51  

Temps de Lecture 7 min.

« Ouvrir les fenêtres au moins cinq minutes toutes les heures » dans les lieux qui reçoivent du public. Ce conseil de « bon sens » issu d’un avis du Haut Conseil de la santé publique (HCSP), publié le 3 mai, fait pâle figure à côté des centaines de pages des protocoles sanitaires applicables depuis le 19 mai en terrasse des cafés et restaurants, dans les cinémas, les musées ou les bibliothèques. Mais il pourrait bien être l’un des plus importants pour combattre le Covid-19 à l’heure du déconfinement.

Depuis un an, les preuves d’une transmission aérienne du SARS-CoV-2 s’accumulent, suggérant que des personnes peuvent être contaminées alors même qu’elles portent un masque ou se tiennent à 2 mètres les unes des autres. Jusque-là très prudente, l’Organisation mondiale de la santé a révisé sa position sur le sujet le 30 avril, indiquant « qu’une personne peut être infectée lorsqu’elle inhale des aérosols ».

Une salle de classe équipée d’un boitier de mesure de qualité d’air intérieur, dans une école parisienne, le 19 mai 2021.

Or, peu de mesures concrètes ont été prises en France pour rendre les lieux publics plus sûrs en les équipant par exemple de capteurs de CO2 afin de suivre en temps réel la qualité de l’air ou, tout simplement, en rendant obligatoire l’ouverture des fenêtres, comme c’est le cas depuis la rentrée dans les écoles allemandes.

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« Il est temps d’adapter les recommandations au regard des avancées de la littérature scientifique », plaident les experts du HCSP qui se sont « autosaisis »pour cet avis.

Les données disponibles ne permettent pas d’établir des seuils à partir desquels il existe un risque d’infection : quantité de virus en suspension dans l’air, durée d’exposition. Mais « plus la concentration en aérosol est importante dans un espace donné, plus le risque de contamination est élevé », soulignent les auteurs de l’avis, rappelant qu’une part importante des cas – plus de la moitié, selon certaines estimations – sont liés à des personnes asymptomatiques ou présymptomatiques, qui ne toussent ni n’éternuent. Et que la contamination peut avoir lieu après que la personne infectée a quitté l’espace clos.

Dans cette salle de classe équipée d’un appareil de mesure de la qualité de l’air intérieur, lorsque le voyant monte au orange puis au rouge, l’enseignante peut ouvrir la fenêtre pour aérer. Paris, le 19 mai 2021. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »

Expérimentation « en vie réelle »

Pour documenter le risque « en vie réelle », une expérimentation a été menée fin mars dans un collège des Yvelines. Des capteurs de CO2 et d’autres instruments de mesure de qualité de l’air ont été installés dans plusieurs classes de l’établissement, la cantine des élèves et celle des enseignants ou encore la salle des professeurs.

A l’extérieur, la concentration en gaz carbonique est de l’ordre de 400 ppm (« parties par million », une unité souvent utilisée pour mesurer la pollution). « En intérieur, idéalement, il faudrait éviter de dépasser une concentration de 600 ppm, notamment dans les locaux où le port du masque n’est pas possible (…). Une concentration supérieure à 800 ppm est le signe d’une aération insuffisante dans un contexte de Covid-19 », est-il indiqué dans un document diffusé par l’éducation nationale en avril.

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Dans les faits, « le respect de ces recommandations dépend beaucoup des comportements individuels. Certains enseignants ouvrent systématiquement leurs fenêtres, certains jamais, d’autres de temps en temps », souligne le chimiste Jean-Louis Roubaty, qui a piloté l’étude. Dans une salle destinée à l’enseignement des langues étrangères, le taux de CO2 a ainsi pu dépasser 2 500 ppm, faute d’aération, tandis que dans la classe d’à côté, où l’enseignante faisait cours la fenêtre ouverte, ce taux était stable, autour de 600 ppm.

Le chercheur a aussi pu constater que quelques minutes d’ouverture des fenêtres en plus ou en moins pouvaient changer la donne. Dans une classe en demi-jauge (quinze élèves), le taux de CO2 s’est élevé de 600 ppm à 1 300 ppm après une heure de cours, avant de redescendre à 1 000 ppm après trois minutes d’aération. Il a ensuite grimpé à plus de 1 500 ppm au cours de l’heure suivante, avant de retomber à 600 ppm après sept minutes d’aération à l’interclasse.

Mesurer le taux de CO2

A la cantine, la situation s’est avérée plus maîtrisée, avec une concentration en gaz carbonique inférieure à 800 ppm tout au long du service. « Mais le risque, là, est davantage d’arroser ses voisins avec des postillons », rappelle Jean-Louis Roubaty, en précisant que la disposition des élèves en quinconce, en demi-jauge, ne les empêche pas de discuter avec leurs voisins.

Les lieux les plus difficiles à sécuriser « sont les zones de restauration collective, car on y parle, on est démasqué et c’est en intérieur »

Dans le restaurant des professeurs, la situation était bien plus problématique, avec un taux de CO2atteignant 2 000 ppm, bien que la jauge soit là aussi respectée. « Pour se couper du bruit de la cantine des élèves, les enseignants ferment la porte et personne n’ouvre la fenêtre, car il y en a toujours un pour se plaindre du froid », souligne le scientifique, précisant qu’il faisait pourtant assez doux dehors à ce moment-là.

Ce monde « en miniature » reflète ce qui se passe dans bien des situations de la vie quotidienne : dans une salle de réunion, un restaurant, un cinéma ou un magasin. « En théorie, si le masque est bien porté, le risque est sous contrôle, mais dans la vraie vie, la totalité de l’air inspiré n’est pas filtrée car le masque fuit sur les côtés », indique le chimiste, qui a participé à la rédaction de plusieurs avis du HCSP sur les mesures à prendre pour limiter la propagation du SARS-CoV-2.

Publié le 12 mai, le protocole sanitaire pour les commerces indique qu’il faudra « aérer les locaux par une ventilation naturelle ou mécanique »« Idéalement », portes et fenêtres devraient rester ouvertes en permanence ou au minimum plusieurs minutes toutes les heures. Le taux de CO2 devra être mesuré : au-delà de 800 ppm, il faudra aérer ou réduire le nombre de clients et au-delà de 1 000, les commerces devront évacuer, le temps de redescendre en dessous de 800.

Dans les couloirs d’une école équipé d’un boitier de mesure de qualité d’air intérieur, le 19 mai 2021.

Espaces intérieurs et extérieurs

Ce dispositif « comporte des avancées » mais « on est encore loin d’un protocole de maîtrise du risque », commente Bruno Andreotti, professeur à l’Université de Paris et chercheur à l’Ecole normale supérieure. A 800 ppm, « le risque est acceptable », à condition, toutefois, d’être « masqué correctement », fait-il valoir, soulignant « qu’un FFP2 filtre beaucoup mieux qu’un petit masque en tissu ou un chirurgical mal mis ». Surtout, fixer un seuil aussi élevé que 1 000 ppm « n’est pas sérieux », ajoute ce scientifique.

Les lieux les plus difficiles à sécuriser « sont les zones de restauration collective, car on y parle, on est démasqué et c’est en intérieur ». Les restaurants doivent à nouveau accueillir des clients en intérieur à partir du 9 juin, en limitant tout d’abord l’affluence à la moitié de leur capacité. Selon le protocole gouvernemental, l’idéal est donc de « privilégier une ventilation de la pièce par deux points distincts (porte et fenêtre par exemple) » pour créer des courants d’air. Bruno Andreotti préconise cependant des investissements supplémentaires, « quitte à ce que l’Etat mette la main à la poche ».

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En extérieur, le risque des aérosols est beaucoup moins élevé que dans les espaces intérieurs mal ventilés. Mais en terrasse, il n’est pas nul, car on parle fort, on est rapproché et on n’a pas de masque. Près d’une personne infectée, on peut inhaler les aérosols avant qu’ils soient dispersés dans l’air, explique M. Andreotti, selon qui le risque dépend donc de deux paramètres : la distance et la vitesse du vent.

« Sur une terrasse très bien ventilée, on peut laisser un mètre entre les chaises. Mais si elle n’est pas bien ventilée, il faut mettre plus de distance et rajouter du vent, avec de gros ventilateurs de chantiers » correctement orientés, indique le physicien en regrettant que ces points manquent dans les directives officielles. Il « encourage les restaurateurs à mener des expériences » pour visualiser la dispersion des aérosols et déterminer le meilleur emplacement des tables.

« Maîtriser la ventilation, c’est maîtriser le risque »

Les restaurateurs, pour leur part, regrettent qu’aucune étude scientifique n’ait été réalisée en amont de la définition des jauges. « Jusqu’en novembre [2020], la limite était de dix personnes par table, maintenant c’est six, mais il n’y a eu aucun débat sur ce chiffre, pas plus que sur la jauge à 50 % », indique-t-on à l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie.

« Ces seuils sont arbitraires. C’est une incitation à la prudence », avance Didier Lepelletier, membre du HCSP. « L’objectif, dans cette période incertaine, est de voir comment cela se passe. Chaque étape doit être un succès, car les Français ne comprendraient pas qu’on revienne en arrière », poursuit ce médecin spécialisé en santé publique.

Selon lui, conduire des expérimentations en terrasse n’aurait pas beaucoup de sens. « Placer des capteurs à l’extérieur ne va rien donner, car tout dépend de l’endroit où vous les disposez, de la configuration des lieux, et de la météo, estime Didier Lepelletier. On ne peut pas tout mesurer et dans la vie réelle, tout est d’abord une question de responsabilité. »

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Pragmatique, il suggère d’abord aux établissements recevant du public de vérifier l’état de leur ventilation mécanique pour s’assurer qu’elle est conforme aux exigences fixées par le « règlement sanitaire départemental type ». « Maîtriser la ventilation, c’est maîtriser le risque. Si les lieux s’avèrent mal ventilés, il ne faut pas accueillir de public », martèle-t-il, en rappelant qu’« on n’est pas en Israël ni aux Etats-Unis », où la moitié de la population a déjà reçu au moins une dose de vaccin.

Chloé Hecketsweiler

Covid-19 : les capteurs de CO2 et les purificateurs d’air font leur apparition dans les écoles

Après avoir mis en doute leur efficacité, le ministre de l’éducation recommande désormais leur installation. La Mairie de Paris demande un « rapport scientifique » au ministère de la santé. 

Par Stéphane MandardPublié aujourd’hui à 10h58, mis à jour à 14h41  

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Temps de Lecture 7 min. 

Une salle de classe de maternelle équipée d’un capteur de CO2 et de deux purificateurs d’air, dans une école du 9e arrondissement à Paris, le 19 mai 2021.
Une salle de classe de maternelle équipée d’un capteur de CO2 et de deux purificateurs d’air, dans une école du 9e arrondissement à Paris, le 19 mai 2021. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »

Pas besoin de notice pour comprendre le fonctionnement du petit boîtier bleu installé à l’entrée de la classe. Il suffit de s’adresser aux élèves. « C’est pour ouvrir les fenêtres », se lance Raphaël. « Et les fermer », complète Suzanne. « Pour aérer »,poursuit Simon. « Contre les microbes », précise Raphael. « Orange c’est mauvais, et vert c’est bien », nous éclaire Elisa. « Et il y a aussi rouge », alerte Suzanne. « Souvent, ce sont eux qui me préviennent que le voyant vire au rouge et qu’il faut ouvrir la fenêtre », dit « maîtresse Catherine », la seule à porter un masque au milieu de ses 24 élèves de moyenne section. Comme les autres classes de cette école du 9e arrondissement, à Paris, celle de Catherine Duras est équipée d’un capteur de CO2 ainsi que de deux purificateurs d’air. Guère plus volumineux qu’un aspirateur et bien moins bruyants, ils sont surtout redoutablement plus efficaces contre les particules fines.

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Un double dispositif que recommande désormais le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pour lutter contre la propagation du Covid-19 au sein des établissements scolaires, après avoir longtemps mis en doute l’efficacité des épurateurs. « Nous encourageons les collectivités pour des capteurs de CO2 et des purificateurs d’air (…) chaque fois que cela est pertinent », a déclaré le ministre, le 25 avril, en détaillant le nouveau protocole sanitaire mis en place pour la réouverture des écoles.

La maire (ex-Les Républicains) du 9e arrondissement, Delphine Bürkli, n’a pas attendu le feu vert du gouvernement ni la crise sanitaire pour les déployer dans les 150 classes de ses 20 écoles (élémentaires et maternelles). Les capteurs de CO2ont été installés dès 2018, les purificateurs d’air l’année suivante. Au départ, rappelle l’élue, c’était une réponse à la pollution de l’air qui cerne les écoles parisiennes : « Une manière de purifier l’air pollué qu’on fait entrer dans les classes en ouvrant les fenêtres pour les aérer. »

Aujourd’hui, elle est convaincue que l’association des capteurs de CO2 aux épurateurs constitue le « quatrième geste barrière », les trois premiers consistantà « se laver les mains, à porter un masque et à aérer régulièrement les pièces ». L’élue a demandé à l’association Respire, en pointe sur les questions de pollution de l’air, d’éprouver l’efficacité du dispositif. Entre février et avril, les niveaux de CO2 et de particules fines (inférieures à 2,5 micromètres) ont été mesurés pendant deux semaines dans deux classes de maternelle, dont celle de Catherine Duras. En semaine 1, les épurateurs d’air étaient activés seulement dans la première classe. Et inversement en semaine 2. Une baisse de 20 % à 30 % de la concentration en particules fines a été observée quand les purificateurs fonctionnaient, y compris en puissance minimale pour générer le moins de bruit possible.

Quant aux niveaux de CO2, ils dépassent largement le seuil recommandé par le Haut Conseil de santé publique (HCSP) de 800 parties par million (ppm) lorsque la salle n’est pas aérée, et augmentent rapidement dès que les enfants arrivent en classe. Ils chutent plus rapidement encore dès que la salle est aérée. Quand la concentration de CO2 devient mauvaise, le voyant passe du vert à l’orange puis au rouge pour signaler à l’enseignant qu’il faut ouvrir les fenêtres.

Le boîtier de mesure de la concentration en CO2 est placé à l’entrée de la salle de classe. Dans une école maternelle du 9e arrondissement, à Paris, le 19 mai 2021. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE 

Plus on ouvre les fenêtres, moins le purificateur d’air est efficace. Il y a donc un « compromis » à trouver entre le renouvellement de l’air et sa purification. Un subtil équilibre « pas évident », reconnaît Mme Duras, dans des classes surchauffées été comme hiver. Même s’il reconnaît qu’il y a encore « de nombreuses questions sur la meilleure manière d’utiliser ces dispositifs », le directeur de Respire, Tony Renucci, juge que « les purificateurs d’air sont désormais une piste qu’il faut explorer ». Prochaine étape dans le 9earrondissement : équiper toutes les crèches. Un budget « pas anodin ». Trois cents euros pour un capteur de CO2, soit 45 000 euros pour les 20 écoles. Et près de 29 000 euros pour les purificateurs. Et les prix ont grimpé : achetés 95 euros pièce en 2019, ils coûtent aujourd’hui entre 200 et 300 euros. La crise sanitaire est une aubaine pour des fabricants qui rivalisent de communiqués vantant leurs « solutions innovantes » et « efficaces à 99,97 % contre le Covid-19 ». A la mairie du 9e« on est démarché tous les jours ».

« Ils ne dispensent pas du port du masque »

En Auvergne-Rhône-Alpes, le président (LR) de la région, Laurent Wauquiez, a mis le paquet : 10 millions d’euros. Au total, 1 800 purificateurs ont été installés dans 300 lycées, et plus de 300 petites communes ont bénéficié de subventions (50 % du prix d’achat) pour équiper leurs écoles. La cible : les cantines, où les élèves ne portent pas de masque. Jusqu’à huit peuvent être installés dans un réfectoire. La région a également déboursé 184 000 euros pour financer une étude. Menée par le laboratoire VirPath, structure de recherche sur les infections virales respiratoires adossée à l’Inserm, et la société VirHealth, spécialiste des virucides,elle conclut à la grande efficacité des modèles retenus par la région, dotés de filtres « à haute efficacité » (HEPA) de niveaux H13 et H14. Selon les résultats des tests, menés en laboratoire, jusqu’à 99,85 % des particules de SARS-CoV-2 sont captées en vingt minutes (dix cycles de recirculation de l’air) et, une fois « emprisonnées » dans le filtre, elles ne sont plus virales au bout de quarante-huit heures.

Une étude publiée fin 2020 dans la revue Aerosol Science and Technology par des chercheurs de l’université Goethe (Allemagne) concluait déjà que l’utilisation de purificateurs peut « réduire considérablement les risques de transmission aérienne du SARS-Cov-2 ». Menée cette fois dans une classe, elle montrait que l’utilisation de quatre modèles équipés de filtres HEPA 13 permettait d’éliminer plus de 90 % des aérosols (de plus de 3 nanomètres) en une demi-heure et de diviser par six leur charge virale.

Potentiellement très efficaces contre les aérosols, les purificateurs sont en revanche inopérants contre les gouttelettes, l’autre mode de transmission du virus. « Ils ne dispensent pas du port du masque », alerte Karine Blanckaert, médecin hygiéniste à Nantes, qui met en garde contre un sentiment de « fausse sécurité ». Dans sa classe, Catherine Duras reconnaît qu’elle retire parfois son masque, en raison de la chaleur.

Avec le Réseau de prévention des infections associées aux soins (Répias), la docteure Blanckaert a publié en mars une note intitulée « Covid-19 et traitement de l’air ». Comme l’avait souligné l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail dans un avis de 2017, elle signale que, pour certains purificateurs fonctionnant par traitement chimique ou physique (catalyse, photocatalyse, plasma, ionisation, ozonation, charbons actifs…), non seulement l’efficacité vis-à-vis des virus n’est pas prouvée, mais qu’ils peuvent également dégrader la qualité de l’air en formant des composés potentiellement dangereux pour la santé.

« Lobbying intense »

La médecin rappelle en outre que le dispositif doit être choisi en fonction du volume d’air à traiter sous peine d’être « inefficace », et que sa maintenance est aussi « cruciale » que « coûteuse ». Des limites qui laissent Karine Blanckaert dubitative : « C’est parfois plus cosmétique que réellement efficace. » Selon elle, « très peu de situations » peuvent justifier leur recours : dans le cas de pièces non ventilées ou quand le port du masque n’est pas possible (cantine ou enfants en bas âge). Aussi, elle recommande avant tout de renouveler l’air en ouvrant les fenêtres : un geste de bon sens adopté par la très grande majorité des enseignants, entre deux cours, sans avoir besoin de l’assistance d’un capteur de CO2.

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Dans un avis rendu fin avril, le HCSP préconise l’aération et la ventilation pour maîtriser la transmission du SARS-CoV-2 dans les établissements recevant du public. Le CO2 peut être considéré comme « un traceur du renouvellement de l’air »dans une pièce, note le HCSP, qui recommande de ne pas dépasser une concentration de 800 ppm, même avec un masque. Ici, un capteur peut prendre toute son utilité. Au sujet des purificateurs d’air, en revanche, le HCSP estime que « leur utilisation nécessiterait de réaliser des études en configuration réaliste et avec un protocole éprouvé, afin de déterminer la place complémentaire éventuelle par rapport à l’aération et/ou à la ventilation mécanique pour réduire les particules virales en suspension dans l’air ». 

C’est également l’avis de la Mairie de Paris, où l’on évoque « un lobbying intense des fabricants de purificateurs ». La Ville préfère miser sur les capteurs de CO2. Elle a investi plus de 250 000 euros pour en installer 500 dans environ 200 crèches, écoles et collèges. Adjointe à la Mairie de Paris chargée de la santé publique, Anne Souyris a écrit au ministre de la santé, Olivier Véran, le 7 mai, pour lui demander « un rapport scientifique » sur les purificateurs « afin d’éviter l’utilisation d’outils qui, malgré de bonnes intentions, pourraient s’avérer contre-productifs, voire dangereux ». L’élue n’a pas encore reçu de réponse. Contacté, le ministère n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.

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Stéphane Mandard

Covid-19 : l’histoire oubliée des recherches sur les aérosols

Dès le XIXe siècle, des travaux sur la tuberculose avaient mis en évidence la transmission par voie aérienne des maladies respiratoires. Des enseignements capitaux pour la prévention, négligés par les autorités sanitaires face à la pandémie. 

Par David LarousseriePublié aujourd’hui à 12h00  

Temps de Lecture 4 min. 

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Le port du masque prévient des transmission par voie aérienne des maladies respiratoires. Dans le centre-ville d’Arcachon, ici le 22 mai 2021, il n’est plus obligatoire.
Le port du masque prévient des transmission par voie aérienne des maladies respiratoires. Dans le centre-ville d’Arcachon, ici le 22 mai 2021, il n’est plus obligatoire. UGO AMEZ POUR « LE MONDE »

Mais d’où vient l’idée qu’une distance de un ou deux mètres protégerait du SARS-CoV-2 ? Ou que la frontière entre des « gouttelettes » plongeant vers le sol et des « aérosols » plus volatils serait une taille de cinq micromètres ? Pour le savoir et sortir des controverses sur l’importance de la transmission aéroportée du Covid-19, cinq scientifiques américains se sont mués en « archéologues », pour remonter à l’origine de ces chiffres.

Le résultat ? Cette équipe, constituée d’une physicienne du MIT, d’un chimiste de l’université du Colorado, d’une ingénieure en aérosol et de deux historiens de Virginia Tech, révèle que les experts ne savent pas toujours lire les sources qu’ils citent. Leur article, soumis à une revue de sciences humaines et déjà accessible en prépublication, conclut que « bien que les idées sur la taille des gouttelettes et leur distance de propagation soient apparemment bien acceptées, leurs fondements sont confus et trompeurs, et ne sont pas cohérents avec la physique ».

« Même ces concepts de taille et de distance sont incorrects, en fait », ajoute Lydia Bourouiba, la physicienne du groupe, également épidémiologiste et directrice d’un laboratoire du MIT sur la mécanique des fluides appliquée à la transmission des maladies. Pour ces cinq chercheurs, comme pour beaucoup d’autres qui donnent de la voix ces derniers temps, il n’est plus possible de considérer que, face à une infection respiratoire, la meilleure protection est une distance de sécurité de un à deux mètres. Masques et contrôle de l’air ambiant doivent aussi faire partie de l’arsenal.

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L’enjeu, pour ces auteurs, est de « remettre la science au cœur des politiques de santé publique » et de « diffuser des messages clairs sur la meilleure façon de ralentir la transmission du Covid-19 ». Le sous-entendu est que les messages véhiculés ont minimisé le rôle de la transmission dite « aéroportée » du virus et donc induit des recommandations insuffisamment protectrices.

Recommandations inadaptées

Le drame est que ces conclusions sont connues depuis la fin du XIXe siècle. A l’époque, l’Allemand Carl Flügge (1847-1923) conduit, à l’université de Breslau, un nombre important d’expériences-clés sur la transmission de la tuberculose. Mais son héritage a été compris de travers par ses successeurs.

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Ce savant utilise bien le terme « gouttelette », mais pour désigner n’importe quelle émission respiratoire, sans distinction de taille. Il recommande la ventilation et n’évoque pas de distance de sécurité, tant il constate des contaminations à plusieurs mètres de la source. Ce qui ne l’empêche pas d’être cité, des dizaines d’années plus tard, comme référence lorsque l’on aborde le sujet de ces distances protectrices.

« J’ai été surprise de l’étendue et de la rigueur des expériences de ce chercheur et de son institut. Ils avaient déjà répondu à des questions que certains se posent encore en ignorant ces résultats du XIXe siècle ! », note Lydia Bourouiba, qui a alerté, dès janvier 2020, les Centers for Disease Control (CDC) américains sur les propriétés du Covid-19 et l’inadaptation des premières recommandations.

L’opposition de savants

Avec ses collègues, elle montre aussi que ces travaux précurseurs tombent dans l’oubli et sont même combattus par de grands savants, dont Charles Chapin (1856-1941), qui prendra la tête de l’Association médicale américaine et qui, au début du XXe siècle, privilégiait la thèse des contaminations par contact, au détriment de la voie aérienne.

Arrivent alors deux autres expérimentateurs aux Etats-Unis : William et Mildred Wells. Ils reprennent, dans les années 1930, les travaux de Carl Flügge et finiront par convaincre la communauté scientifique, dans une publication posthume de 1962, que la tuberculose est bien transmissible par l’air.

Eux aussi font face à l’opposition d’administrateurs influents, comme Alexander Langmuir (1910-1993), qui, à la tête de l’ancêtre des Centers for Disease Control dans les années 1950, maintient que la transmission dite « aéroportée » compte peu. Il change néanmoins rapidement d’avis devant les menaces de guerre bactériologique, dont les agents infectieux sont de petite taille et véhiculés par des aérosols. « L’histoire fait des mouvements de pendule surprenant », note Lydia Bourouiba.

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Mais si les Wells, après leur mort, sont reconnus, ils sont aussi mal compris. Les diverses recommandations actuelles remontent à leurs travaux pour évoquer cette frontière imaginaire des cinq micromètres entre aérosols et gouttelettes, alors même que les époux ont montré que des particules jusqu’à 100 micromètres restent en suspension dans l’air. L’équipe pluridisciplinaire pense avoir compris la méprise en rappelant que les Wells avaient aussi montré que, pour la tuberculose, seules les particules de moins de cinq micromètres pénètrent dans les voies profondes. Un argument biologique et non physique donc.

« Dogmatisme »

Satisfaction, néanmoins, pour ces scientifiques, les publications des Wells connaissent depuis un regain de citations dans la littérature. Un article pionnier de 1934 a ainsi été cité près de 130 fois depuis 2020, selon la base de données Scopus.

« Une maladie transmissible par aérosols demande d’autres précautions que les distances. Les agences de réglementation sanitaire ne peuvent pas prétendre ne pas le savoir. Il est donc très surprenant et décevant de voir que le dogmatisme peut encore régner, alors qu’il faudrait rester curieux et l’esprit ouvert. Il faut s’efforcer d’exploiter toutes les avancées scientifiques pour agir rapidement et pour le bien de tous », conclut Lydia Bourouiba.

En avril et mai 2021, l’Organisation mondiale de la santé et les CDC ont légèrement modifié leurs pages d’information sur le Covid-19. Il n’y est plus fait mention des cinq micromètres et le rôle de la transmission aéroportée est désormais mis en avant.

David Larousserie

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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