Suisse: se refuse au confinement, la crise sanitaire teste les limites du fédéralisme. 

La Suisse se refuse au confinement, malgré une deuxième vague très virulente

Le gouvernement doit annoncer de nouvelles mesures restrictives, alors que la courbe des contaminations repart à la hausse et qu’une centaine de décès sont enregistrés chaque jour depuis six semaines. La crise sanitaire teste les limites du fédéralisme. 

Par Serge Enderlin(Genève, correspondance)Publié le 17 décembre 2020 à 11h25 – Mis à jour le 18 décembre 2020 à 07h34  

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https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/17/la-suisse-se-refuse-au-confinement-malgre-une-deuxieme-vague-tres-virulente_6063722_3210.html

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Des personnes déjeunent en terrasse aux Bains des Pâquis, à Genève, le 10 décembre.
Des personnes déjeunent en terrasse aux Bains des Pâquis, à Genève, le 10 décembre. STAFF / REUTERS

Très inhabituelle dans la forme comme dans le ton, la lettre est arrivée au palais fédéral de Berne. Signée mercredi 9 décembre par les directeurs des cinq plus grands hôpitaux du pays, les CHU de Zurich, Bâle, Berne, Lausanne et Genève, elle adressait une mise en garde le gouvernement helvétique : « Nous exigeons des mesures plus strictes au plus vite. Les lits dans les unités de soins intensifs se raréfient, le personnel infirmier a atteint son point de rupture, et nous avons dû reporter 4 000 opérations depuis octobre. » 

Dans tout le pays, les indicateurs de la contagion virent à nouveau au rouge, et même la task force Covid-19, le conseil scientifique qui s’efforce de guider les choix politiques de l’exécutif, ne sait plus s’il s’agit « d’une deuxième vague qui s’éternise et rebondit, ou d’une troisième vague », selon la formule de Patrick Mathys, qui dirige la section de crise au ministère de la santé.

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Plus de 6 000 personnes sont mortes des suites du Covid-19 dans la Confédération, les trois quarts pendant la vague qui frappe le pays de plein fouet depuis octobre. Pendant plusieurs jours, la Suisse a même eu le triste honneur de connaître le plus haut taux de contamination au monde. Stabilisée depuis mi-décembre, mais à un très haut niveau (environ 600 cas pour 100 000 personnes sur quatorze jours), la propagation virale repart à la hausse ces derniers jours, juste avant les fêtes.

« Injonctions du patronat »

Malgré la situation épidémiologique alarmante, la Suisse n’a jamais été en confinement, et la vie s’y déroule presque à la normale. Preuve en est, les pistes de ski sont ouvertes. Ce qui ne va pas sans soulever des interrogations, au moment où l’Allemagne, les Pays-Bas et la République tchèque reconfinent, et où d’autres pays proches de la Confédération s’apprêtent à le faire.

Le Conseil fédéral en fait-il trop peu ? « N’oubliez pas que la Suisse est le carrefour de l’Europe pour les contacts de personnes, et pendant une pandémie, c’est une situation très difficile à gérer, dit au Monde le chef du département fédéral de l’intérieur, Alain Berset, qui est aussi ministre de la santé. Nous ne sommes pas un grand pays, et il y a des centaines de milliers de gens qui passent la frontière tous les jours, notamment parce que nous sommes au cœur de l’axe Nord-Sud majeur du continent. Alors, quand on nous compare à d’autres petits pays qui font mieux que nous face au virus, on oublie que ce sont souvent des îles ou des pays périphériques par leur géographie, ce qui n’a rien à voir. C’est plus facile de gérer une pandémie si l’on est entouré d’eau ! »

Pendant l’été, les milieux d’affaires, à commencer par la place financière de Zurich, ont exercé une pression de tous les instants sur le gouvernement

La Suisse n’est certes pas Taïwan. Mais, passivité ou laxisme supposés, l’attitude décontractée des autorités a fait penser à ses détracteurs que, sans le dire, le Conseil fédéral avait peut-être tenté à son tour une expérience « à la suédoise ». Davantage pour des motifs économiques que pour atteindre une immunité collective illusoire. Le fait est que, pendant l’été, les milieux d’affaires, à commencer par la place financière de Zurich, bien représentée au Parlement, ont exercé une pression de tous les instants sur le gouvernement, comme pour préempter tout confinement futur, quelle que soit la situation sanitaire.

« La Suisse est un pays à l’ADN ultralibéral, où l’Etat n’intervient que quand et si c’est strictement nécessaire, rappelle Pascal Sciarini, professeur de science politique à l’université de Genève. Entre les injonctions du patronat pour ne pas fermer l’économie et les impératifs de la santé en temps de pandémie, le Conseil fédéral se trouve dans une situation impossible, et il peine à trancher. »

Cacophonie de mesures cantonales

D’autant plus qu’il ne peut rien décider sans avoir d’abord consulté les 26 cantons qui composent la Confédération. La proverbiale lenteur helvétique trouve aussi son expression dans le respect absolu des responsabilités politiques de chacun, même en temps de crise majeure. Il en résulte une cacophonie de mesures cantonales, toutes différentes, comme si le virus pouvait respecter les frontières entre les cantons. « Compte tenu du fédéralisme, le chemin le plus approprié est la concertation des différents niveaux institutionnels, ce qui prend un peu de temps,concède Alain Berset. Je parle tous les jours aux responsables de la santé des cantons. Ce qui nous intéresse n’est pas de décréter par des textes, mais que la population comprenne les mesures proposées et y adhère. »

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Depuis le début de la crise sanitaire, il existe un décalage entre le rythme de propagation du virus et celui de la prise de décision dans le système politique. « Le fédéralisme est un instrument magnifique par beau temps. Mais il est lourd et laborieux pendant une tempête. Le pouvoir central est faible, et on ne sait plus très bien qui, entre Berne et les cantons, décide de quoi », souligne Pascal Sciarini.

Pourtant, le temps presse. « Des questions éthiques vont se poser », avertit Uwe Jocham, directeur de l’hôpital de l’Île, à Berne, qui ne dispose bientôt plus de lits en réanimation. La Suisse finira-t-elle par confiner, alors qu’elle s’y refuse obstinément depuis le début ? « Notre stratégie est celle de la riposte graduée », répond le ministre Alain Berset : « Nous voulons conserver une marge de manœuvre si la situation devait encore empirer pendant les trois mois d’hiver devant nous. Nous gardons une réserve de réactions, de mesures plus dures, alors que la plupart des pays environnants n’en ont plus. »Notre sélection d’articles sur le Covid-19

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Serge Enderlin(Genève, correspondance)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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