Depuis Gaza, Yahya Sinouar se pose en leader palestinien
Le chef du Hamas dans l’enclave se dit prêt à une trêve de long terme en échange d’une levée du blocus.
Par Louis Imbert(Gaza, envoyé spécial)Publié aujourd’hui à 11h49
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Yahya Sinouar ne sera pas un simple administrateur de la misère à Gaza. Le chef du Hamas dans l’enclave n’élude pas la souffrance des 2 millions d’âmes. Mais dans sa balance, les symboles pèsent plus lourd : Al-Aqsa, la cause palestinienne. Sorti au grand jour des ruines de la dernière guerre, qui s’est achevée par un cessez-le-feu le 21 mai, M. Sinouar se proclame vainqueur, champion de la nation palestinienne.
« Il n’y a pas de doute, notre peuple a vu que ce cycle s’est achevé sur une claire victoire pour les Palestiniens », répond-il lorsqu’on l’interroge, mercredi 26 mai, sur ces Gazaouis qui devront seuls réordonner leur vie, après un quatrième épisode de destructions depuis 2008. Les 254 morts de Gaza, selon les autorités locales, dont 80 combattants, le concernent au premier chef. Mais la reconstruction n’est pas son affaire. Cette tâche ingrate revient aux donateurs internationaux, par l’entremise de l’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas.
Normalisation du Hamas
M. Sinouar, homme chiche en parole publique depuis qu’il a pris la tête du Hamas à Gaza en 2017, « phobique » des caméras selon ses termes, s’exprime pour la première fois depuis mai 2018 devant la presse étrangère. Durant la guerre, il a entendu une foule de fidèles saluer son mouvement sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem et scander son nom.Lire le portrait de Yahya Sinouar en 2017 : Le nouveau chef qui bouscule le Hamas
Il est conscient que le Hamas s’est normalisé à la faveur du conflit, parmi les citoyens palestiniens d’Israël comme en Cisjordanie occupée. Alors que son double, le chef militaire Mohammed Deif, rentre dans l’ombre, M. Sinouar cherche à capter le surprenant moment d’unité nationale qu’ont vécu les Palestiniens depuis le mois d’avril, de manifestations à Jérusalem en émeutes en Israël et en Cisjordanie.
Depuis samedi 22 mai, il s’est montré dans tout Gaza. Il raille le ministre de la défense israélien, Benny Gantz, qui a rappelé qu’il demeurait une cible, en dépit du cessez-le-feu. « J’ai déjà vécu bien plus longtemps que je n’aurais dû, constate-t-il. Si l’armée israélienne prend une décision, libre à elle. »
M. Sinouar l’assure : il n’a pas voulu cette guerre. Dans son discours, tout part et tout revient à Al-Aqsa. Le troisième lieu saint de l’islam, où la police israélienne a mené une répression massive le 8 mai, durant la nuit la plus sacrée du ramadan. Contre toute évidence, M. Sinouar estime avoir poursuivi un dialogue par la violence graduée, engagé avec Israël depuis 2018. « Nous avons adressé un message », dit-il, en tirant une salve de roquettes le 10 mai sur Jérusalem.
Puis, « dès la première seconde, nous avons informé toutes les parties que nous étions prêts à un cessez-le-feu ». La suite, selon lui, relève de la vie publique israélienne. Le premier ministre Benyamin Nétanyahou « voulait que ce cycle se prolonge. Cela servait son agenda politique, pour empêcher la formation d’un gouvernement d’alternance » après les législatives inconcluantes de mars.
Infréquentable mais « pragmatique »
Longtemps, les généraux israéliens n’ont pas caché leur intérêt, voire leur admiration pour cet enfant d’une famille de réfugiés implantée à Khan Younès, à Gaza. M. Sinouar y a fait respecter les « bonnes mœurs » pour le Hamas naissant. Puis il a traqué des collaborateurs palestiniens au sein d’une structure milicienne, Al-Majd. Arrêté en 1988 par les Israéliens après l’exécution de deux d’entre eux, il a erré vingt-trois ans dans les cellules collectives israéliennes, où il a appris l’hébreu, a beaucoup lu et s’est imposé en leader − il évoque encore les grèves de la faim menées avec ses camarades. En 2011, il sera relâché avec près de mille d’entre eux, contre la libération du soldat Gilad Shalit.
Le Hamas risquait un échec cuisant à Gaza lors des législatives palestiniennes de mai, reportées sine die par Mahmoud Abbas
Jusqu’à la veille de la guerre, les officiers israéliens disaient comprendre chaque geste de ce « terroriste » infréquentable mais « pragmatique ».Mercredi, M. Sinouar fait de son côté un constat : la « résistance pacifique » n’a pas porté ses fruits. La « marche du retour », manifestation aux frontières de Gaza que le Hamas a captée en 2018, s’est épuisée avec les morts et les éclopés, victimes de tirs massifs israéliens. « La guerre n’est pas notre première option, affirme-t-il, mais parfois nous sommes prêts à payer n’importe quel prix pour défendre nos droits et nos lieux saints. »
Lire aussi La « marche du retour » dans la bande de Gaza, un tournant stratégique pour le Hamas
Homme de doctrine, M. Sinouar refuse de renoncer à la lutte armée, comme de reconnaître Israël. Il se dit encore prêt à une trêve de long terme, en échange d’une levée du blocus israélo-égyptien sur Gaza. Depuis 2018, il avait poussé en faveur d’un tel accord, jouant et perdant une immense part de sa crédibilité. Aujourd’hui, il ajoute à ses exigences des conditions nationales : la paix sur les lieux saints, bien sûr. Mais aussi le démantèlement des colonies en Cisjordanie.
« Mettre la maison palestinienne en ordre »
M. Sinouar est plus populaire là-bas qu’à Gaza. Certes, des habitants de l’enclave saluent son humilité manifeste. Ils se reconnaissent dans ce corps de 59 ans, long et voûté par les années de prison, dans son visage marqué. Son intensité les touche. Mais il n’est qu’un leader influent au sein d’un mouvement très structuré, à la direction opaque, sur lequel les Gazaouis ne se font plus d’illusions de longue date. Le Hamas risquait un échec cuisant à Gaza lors des législatives palestiniennes, qui devaient avoir lieu en mai, et que le président Abbas a reporté sine die. Mais il souhaitait reprendre pied dans le reste des territoires.
M. Sinouar en appelle encore à tenir ces élections, sans grand espoir, ainsi que la présidentielle qui devait suivre, et au renouvellement des instances de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il s’agit de « mettre la maison palestinienne en ordre et de décider qui la mènera vers la prochaine étape ». Le dirigeant ne fait pas mystère des ambitions du Hamas, il parle de « transition pacifique du pouvoir ». Cependant, il se garde de trop critiquer M. Abbas, 85 ans. C’est qu’il a mené auprès de lui de longs efforts, en vain, pour sortir Gaza de son isolement. Dans l’après-guerre, il tâche d’effacer ce second échec.Lire aussi l’archive (2017) : A Gaza, l’attente d’un desserrement du blocus
Un allié cependant demeure. L’Egypte, sur laquelle M. Sinouar a misé depuis 2018, s’est montré un intermédiaire zélé pour favoriser le cessez-le-feu, puis l’affermir. « Le niveau de compréhension et d’accord est très élevé », rappelle-t-il, avec cette puissance qui demeure partie prenante du blocus de Gaza, mais qui a promis 500 millions de dollars (410 millions d’euros) d’aides à la reconstruction, comme le Qatar. M. Sinouar souhaite se joindre à une délégation qui doit rencontrer des responsables sécuritaires au Caire dans les prochains jours. Tandis que les leaders du Hamas à l’étranger se font moins audibles, c’est sur lui que se portent les regards.