Gérald Darmanin multiplie les polémiques et crée le malaise au sein du gouvernement
Après avoir annoncé une plainte contre Audrey Pulvar, le ministre de l’intérieur a été contraint de reculer, mardi. L’initiative avait agacé ses collègues et provoqué l’émoi dans la majorité.
Par Olivier Faye, Claire Gatinois et Alexandre LemariéPublié aujourd’hui à 05h06, mis à jour à 08h25
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Deux tweets, un désaveu, et un recul contraint et forcé. Quarante-huit heures après avoir déclaré vouloir porter plainte pour diffamation contre la candidate socialiste aux élections régionales en Ile-de-France, Audrey Pulvar, pour des propos tenus contre la manifestation de policiers à proximité de l’Assemblée nationale, ainsi que sur le racisme dans les rangs des forces de l’ordre, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a été invité à calmer le jeu. « J’ai entendu, ce matin, les propos de madame Audrey Pulvar sur LCI explicitant clairement que, pour elle, la police n’était pas raciste. J’en prends acte. Je lui propose de la rencontrer dans les prochains jours », a assuré sur Twitter, mardi 25 mai, le locataire de la place Beauvau. Une main tendue que la candidate socialiste a indiqué « saisir avec enthousiasme » , le jour même, lors d’une conférence de presse.
Dimanche, Gérald Darmanin s’était indigné sur le réseau social que certaines expressions de la candidate « dépassent le simple cadre d’une campagne électorale et viennent profondément diffamer la police de la République ». « Je porte plainte au nom du ministère de l’intérieur », assurait-il. Dans son viseur, notamment, la sortie de Mme Pulvar, samedi 22 mai, sur Franceinfo, qui avait assuré trouver « glaçante » la mobilisation des policiers, destinée, selon elle, à « faire pression sur les députés en train d’examiner un texte de loi concernant la justice ». M. Darmanin entendait également dénoncer à travers sa plainte, selon son entourage, des propos tenus par l’ancienne journaliste, en 2020, contre le racisme dans la police. Selon une source au sein de l’exécutif, il ne serait désormais plus question de déposer la moindre plainte, même si au ministère de l’intérieur on continue à dire que « rien n’est acté ».
La rapidité de ce recul témoigne de l’émoi suscité jusque dans la majorité par l’annonce de Gérald Darmanin. Ni Emmanuel Macron ni Jean Castex n’avaient été informés de son initiative. « Le ministre travaille en confiance avec le président et le premier ministre. Il travaille sans demander leur autorisation », précise-t-on au ministère de l’intérieur. Il reste que le président de la République pas plus que le premier ministre « n’aiment les surprises », souffle un proche du chef de l’Etat. Depuis dimanche, des échanges ont eu lieu entre l’Elysée et la Place Beauvau pour tenter de dégonfler la polémique. « Il y a beaucoup d’énervement et d’hystérisation dans la société, il faut que tout le monde prenne sa part au retour au calme », défend un proche d’Emmanuel Macron. « Il fallait débrancher le truc sans l’humilier, lui », raconte un cadre de la majorité.
« Il va se ridiculiser »
De fait, le coup solitaire du transfuge de la droite a mis à l’épreuve la solidarité même du gouvernement, où nombre de ministres s’agacent ouvertement des libertés prises par Gérald Darmanin. « Le débat politique peut vivre sans passer par les tribunaux », a jugé la ministre de la transition écologique, Barbara Pompili, mardi sur Europe 1. « Quel intérêt de faire ça ? », s’interroge aussi un poids lourd du gouvernement, en regrettant que cela finisse par « remettre en selle » la candidate socialiste, pour le moment à la peine dans la campagne des régionales en Ile-de-France. « Darmanin ne trouvera personne issu de la gauche pour défendre sa connerie… Il va se ridiculiser et donner à Pulvar le coup de pouce pour passer la barre des 10 % et se maintenir [au second tour des régionales] », assène un conseiller de l’exécutif.
Le même mécontentement sourd dans les rangs de la majorité où le sujet a suscité un malaise dans les échanges internes des députés et des militants de La République en marche (LRM). « La démocratie suppose d’accepter les désaccords, même les plus fondamentaux. C’est aux Français, par leur vote, qu’il appartient de les trancher. Pas à l’autorité judiciaire », fustige l’élu de Paris, Hugues Renson. « Nous, qui sommes en responsabilité, notre devoir dans la période n’est pas d’ajouter du brouhaha et de la confusion, mais de défendre les institutions et de rassembler les Français », abonde le porte-parole des députés LRM, Pieyre-Alexandre Anglade.
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Ce n’est pas la première fois que le disciple de Nicolas Sarkozy se trouve isolé au sein de la majorité. Ses propos sur un supposé « ensauvagement » de la société ou ses coups de menton contre la presse lors de l’examen de l’article 24 de la loi« sécurité globale » lui ont déjà valu de nombreuses critiques chez les macronistes. « Darmanin joue avec les limites de la démocratie, s’insurge le député ex-LRM Aurélien Taché. Un ministre devrait pouvoir agir autrement qu’en allant manifester ou en portant plainte. » Une référence à la récente participation de M. Darmanin à la manifestation de policiers près de l’Assemblée nationale, mercredi 19 mai. Voulant marquer sa solidarité avec les forces de l’ordre, le locataire de la place Beauvau s’était frayé un passage au milieu d’une foule qui scandait « Le problème de la police, c’est la justice ! », mettant en délicatesse le garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti. « Darmanin a été assez habile pour que ça ne lui porte pas préjudice, mais c’était dangereux », souffle une source au sein de l’exécutif.
Polémique pour « jouer l’opinion »
Suspecté d’avoir déclenché la polémique pour « jouer l’opinion », Gérald Darmanin ne sera guère parvenu, in fine, à fédérer davantage les policiers autour de lui en annonçant puis en retirant sa plainte. « Qu’il renonce, c’est son choix. Moi, j’aurais préféré qu’il dépose plainte de façon systématique. D’ailleurs il faudrait aussi qu’il regarde ce que dit Jean-Luc Mélenchon », regrette Fabien Vanhemelryck, secrétaire général du syndicat Alliance police nationale.
Gérald Darmanin, dont l’ambition politique fait peu de mystère, joue avec les limites du cadre. A dessein ? « Sa carrière est devant lui. Il incarne quelque chose pour la sécurité et il le sait. Il joue sa partition en sachant que ni le président ni le premier ministre ne peuvent se désolidariser de lui », s’énerve un ministre. « Il faut reconnaître qu’il fait le job », salue un conseiller de l’exécutif. A savoir, incarner le flanc régalien d’un pouvoir souvent accusé de manquer d’entrain en la matière.
Mais l’ex-maire de Tourcoing (Nord), qui a soutenu successivement au cours de sa carrière l’ancien député UMP Christian Vanneste, puis le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, avant de rallier Nicolas Sarkozy, reste soupçonné par une partie de la majorité de rouler pour lui-même. Sa candidature aux élections régionales en queue de la liste de La République en marche dans les Hauts-de-France contre son ancien mentor, Xavier Bertrand, doit permettre d’apporter les gages de sa fidélité à Emmanuel Macron. Son entourage réfute que l’ancien sarkozyste ait été forcé par l’Elysée de se présenter. En 2019, pourtant, M. Darmanin assurait au Monde : « J’ai une amitié personnelle pour Xavier Bertrand. D’ailleurs, je ne serai jamais candidat contre lui aux régionales. C’est un excellent président de région. » « On a des différences politiques », défend-il aujourd’hui.