Réchauffement climatique : « Il faut voter contre le plan de Total »
TRIBUNE
Lucie Pinson – Fondatrice de Reclaim Finance
La directrice de l’ONG Reclaim Finance, Lucie Pinson, appelle, dans une tribune au « Monde », les actionnaires du groupe pétrolier à rejeter le plan stratégique proposé en assemblée générale fin mai. Plusieurs d’entre eux ont déjà annoncé qu’ils s’y opposeraient.
Publié hier à 18h41, mis à jour à 16h54 Temps de Lecture 4 min.

Le siège de Total dans le quartier de la Défense, à Courbevoie (Hauts-de-Seine), en 2014. CHARLES PLATIAU / REUTERS
Tribune. Mardi 18 mai est une date qui marque un tournant dans la bataille climatique. Le matin, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) appelait à ne plus investir dans de nouvelles installations pétrolières et gazières pour limiter le réchauffement à 1,5 °C. Depuis, ça bruisse dans les couloirs de la place financière de Paris : faut-il voter contre le plan dit « climat » présenté par Total à ses actionnaires ? La réponse est oui, plus que jamais.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Les géants du pétrole restent sourds aux discours des gouvernements et des écologistes. Seul l’avis des actionnaires compte »
S’il fallait une seule raison de voter contre le plan climat de Total, soumis au vote consultatif des actionnaires lors de l’assemblée générale du groupe le 28 mai, la voici : il n’est pas compatible avec une trajectoire de réchauffement de 1,5 °C. Total n’a pas prévu de renoncer à ses nombreux nouveaux projets pétroliers et gaziers, y compris dans des écosystèmes fragiles comme l’Arctique, ou la région des grands lacs d’Afrique de l’Est. Bien au contraire. La major prévoit d’accroître sa production de gaz de 30 % et de consacrer encore 80 % de ses dépenses d’investissement au pétrole et au gaz à horizon 2030, échouant totalement à aligner ses dépenses en capital avec une « trajectoire de 1,5 °C ».
Plusieurs investisseurs s’y opposent
Le dernier scénario de l’AIE devrait en toute logique finir de convaincre les derniers indécis : « Au-delà des projets déjà engagés à partir de 2021, aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz n’est approuvé dans notre trajectoire. » L’AIE souligne que sa trajectoire à 1,5 °C « entraîne une forte baisse de la demande d’énergies fossiles, ce qui signifie que les producteurs de pétrole et de gaz doivent se concentrer entièrement sur la réduction de la production et des émissions ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Le système financier peut faire pencher la dynamique de la transition écologique d’un côté ou de l’autre »
Le jour même de la publication du scénario de l’AIE pour atteindre la neutralité carbone, plus de 30 % des actionnaires de Shell ont voté en faveur d’une résolution appelant l’industriel pétro-gazier à faire plus et mieux pour le climat. Un vote inédit dans l’histoire de l’engagement actionnarial au sein des majors européennes. Six investisseurs, OFI AM, Meeschaert, l’Ircantec, Sycomore, La Française et Actiam, qui, emboîtant le pas à un fonds de pension néerlandais, ont fait savoir qu’ils voteront contre la stratégie de Total. La Banque postale AM s’apprêterait aussi à voter contre, d’après des informations transmises au Figaro.Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’Agence internationale de l’énergie appelle à ne plus investir dans de nouvelles installations pétrolières ou gazières
La même semaine, 34 investisseurs de la coalition Climate Action 100+ (CA100+) – qui réunit 575 investisseurs gérant collectivement 54 000 milliards de dollars (44 000 milliards d’euros) – ont publié une déclaration critiquant les insuffisances du plan « climat » de Total : cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre incomplètes ; incertitude sur les baisses réelles des émissions du groupe ; absence de transparence sur le détail des investissements dans le pétrole et le gaz et leur place dans un monde à moins de 2 °C.
Un vote n’a pas pour but de saluer des efforts
Pour autant, de trop nombreux investisseurs réfléchissent à voter pour, au motif qu’il faut saluer les efforts de Total. Ce qu’Axa, Amundi, BlackRock et autres ont déjà fait l’année dernière, sans que cela permette de renforcer significativement la stratégie « climat » de Total. Amundi, deuxième actionnaire de Total avec plus de 9 milliards de dollars d’investissements, a déjà fait savoir qu’il soutiendra l’entreprise, invoquant deux
arguments discutables : l’indexation (moins de 4 % !) de la rémunération des dirigeants à
la baisse des émissions, et la décision de Total de soumettre sa stratégie au vote des
actionnaires.
Ne nous y trompons pas : un vote n’a pas pour but de saluer des efforts, mais d’évaluer la crédibilité de la stratégie d’une entreprise à l’aune des impératifs climatiques. Si les mesures présentées sont insuffisantes pour rester sur une trajectoire de 1,5 °C, alors il n’y a qu’une seule manière d’encourager l’entreprise à faire mieux : voter contre la résolution. A l’inverse, voter pour revient à soutenir ses velléités d’expansion dans les énergies fossiles.Article réservé à nos abonnés Lire aussi L’or noir offre des résultats en hausse aux majors du pétrole
Total ne l’a pas dit autrement : la major a appelé ses actionnaires à voter pour mais se dit prête à considérer une révision de sa stratégie en cas de vote contre. L’idée répandue par certains actionnaires selon laquelle un vote contre mettrait fin au dialogue avec le groupe est battue en brèche par la décision de Meeschaert, qui est chargé de mener l’engagement auprès de Total au nom du CA100+, et de l’Ircantec, qui siège au comité de pilotage de la coalition. A l’instar des autres investisseurs décidés à voter contre, Meeschaert a salué les changements dans le bon sens de Total et a déclaré vouloir poursuivre le dialogue.
Repousser à plus tard serait criminel
La majorité des actionnaires, interpellés à plusieurs reprises, fait le dos rond. Interrogés sur le sujet lors de leurs assemblées générales, Axa, Société générale, BNP Paribas ont botté en touche… L’adage « qui ne dit mot consent » prend ici un sens effrayant. Un peu plus téméraire, le Crédit mutuel a déclaré qu’il s’abstiendrait. Pourtant, face à l’urgence climatique, il n’y aura pas de vote neutre.
Lire le portrait : La militante Lucie Pinson distinguée pour sa lutte contre le charbon
Le temps nous est compté et les actionnaires ne doivent pas laisser passer une opportunité qui pourrait ne pas se représenter de sitôt. Contrairement à Shell, Total ne s’est pas engagé à consulter régulièrement ses actionnaires. Repousser l’action à plus tard serait criminel alors que la science nous indique que la majorité des efforts doit être effectuée entre aujourd’hui et 2030. Le 28 mai sera bien le jour d’un vote historique, et l’histoire se souviendra des actionnaires qui ne voteront pas à l’aune des recommandations de l’AIE et des scientifiques du climat.
Lucie Pinson est fondatrice de Reclaim Finance, une association de sensibilisation des milieux financiers aux questions climatiques. Elle a reçu le prix Goldman pour l’Environnement 2020, en reconnaissance de son action pour l’arrêt des financements dans l’industrie du charbon.La transition écologique de gré ou de force
La contrainte environnementale amène les entreprises à réinitialiser leurs stratégies et leur modèle économique. Mais faut-il pour cela passer par le marché, par l’Etat ou par le juge ?
- « Le phénomène d’autocontrôle explique le durcissement progressif de la loi », par Isabelle Beyneix, professeure associée en droit privé à l’ESCP
- « C’est en donnant un prix aux choses que l’on évite gaspillages et pollutions », par Jean Coldefy, directeur du programme Mobilité 3.0 et ancien responsable mobilité de la Métropole de Lyon
- « L’obsession de la norme fait disparaître du tableau la question du sens et des valeurs », par Sophie Chassat, philosophe, associée du cabinet de conseil Wemean et professeure agrégée invitée à Sciences Po Paris, et Natacha Valla, économiste, doyenne de l’Ecole du management et de l’innovation à Sciences Po Paris
- « Il faut créer un Fonds national pour l’emploi, la formation et la revitalisation productive écologique », par Frédéric Boccara, économiste, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE, 2015-2021) et du Comité exécutif national du Parti communiste (PCF)
Lucie Pinson (Fondatrice de Reclaim Finance)
« Les géants du pétrole restent sourds aux discours des gouvernements et des écologistes. Seul l’avis des actionnaires compte »
CHRONIQUE
Dans sa chronique, Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde », revient sur le positionnement ambigu des grands investisseurs face aux enjeux climatiques.
Publié le 17 mai 2021 à 04h11 – Mis à jour le 17 mai 2021 à 18h27 Temps de Lecture 4 min.
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Chronique. Patrick Pouyanné s’est pris de passion pour les arbres. Le PDG de Total a décidé de planter des acacias sur les plateaux Batéké, en République du Congo. Cette forêt de 40 000 hectares piégera 10 millions de tonnes de CO2 sur une vingtaine d’années, s’ajoutant aux autres plantations d’un ambitieux programme forestier de 80 millions d’euros par an.
Quelque 2 000 kilomètres plus à l’est, la compagnie va lancer sur les bords du lac Albert un des plus grands projets pétroliers au monde pour pomper chaque jour 230 000 barils de brut, acheminés jusqu’à l’océan Indien par un oléoduc traversant l’Ouganda et la Tanzanie sur 1 500 kilomètres.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Climat : des compagnies pétrolières accusées de « publicité mensongère »
Le vert et le noir. L’encre des deux contrats conclus ces dernières semaines n’était pas sèche que les associations de défense de l’environnement dénonçaient de l’« écoblanchiment » au Congo et un « climaticide » en Afrique de l’Est, où le géant français est aussi engagé dans un projet de gaz naturel liquéfié au Mozambique.
Son patron assume ses choix pour répondre à la demande : porter la quantité d’énergie produite de 3 à 4 millions de barils (équivalent) en 2030, en boostant le gaz mais aussi l’électricité renouvelable ; compenser en partie ses émissions de CO2 et multiplier par cinq ses investissements dans les énergies renouvelables d’ici à 2025. Avec un objectif « zéro carbone » au milieu du siècle.
Que Greenpeace et Les Amis de la terre se mobilisent contre cette politique du « et en même temps » n’a rien de surprenant. Ce sont des adversaires de longue date, déterminés et de plus en plus influents. Mais que les fonds de pension anglo-saxons, les gestionnaires d’actifs et les fonds souverains, soucieux de décarboner et de « dérisquer » leurs portefeuilles, soient de plus en plus critiques envers les compagnies est plus surprenant. Et plus inquiétant pour les Big Oil, quand les critiques gagnent les assemblées générales d’actionnaires.
Désinvestir ou rester
Ces grand-messes ont longtemps donné lieu à des votes massifs en faveur de stratégies « tout-pétrole » conquérantes, de fortes hausses du dividende et de généreuses rémunérations pour les dirigeants. Elles sont désormais plus « chaudes », comme si elles suivaient la courbe de température de la planète.
La question posée aux dirigeants, accusés de « greenwashing », se fait plus insistante chaque année : votre « plan climat » est-il cohérent avec vos engagements en faveur de l’accord de Paris, référence mondiale qui fixe depuis 2015 un objectif de hausse de la température de 2 °C maximum par rapport au début de l’ère industrielle ?
L’alternative pour les investisseurs est en apparence simple : désinvestir ou rester. En 2016, lasse du refus d’ExxonMobil de « verdir » ses activités et ulcérée par son négationnisme climatique, la famille Rockefeller s’était débarrassée de ses actions. Tout un symbole, puisque la révolte venait des héritiers de John D. Rockefeller, fondateur de la Standard Oil.
Avec le groupe d’actionnaires activistes Follow This qu’il a fondé cette année-là, Mark van Baal a choisi l’autre stratégie. Cet ancien journaliste néerlandais a constaté que les géants du pétrole restent sourds aux discours des gouvernements, des médias et des écologistes. Qu’au fond, seul l’avis des actionnaires compte.
C’est donc « de l’intérieur » qu’il mène le combat en soumettant cette année encore des résolutions au vote des assemblées générales de l’anglo-néerlandais Shell, du britannique BP, du norvégien Equinor ou de l’américain ConocoPhillips. Aucune grande compagnie, encore moins les petites, n’est « alignée sur l’accord de Paris », assure-t-il, malgré la réelle réorientation des investissements en faveur des technologies décarbonées de certaines majors, notamment Total et Equinor.
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Face à un réchauffement du globe qui s’emballe, elles ne sont pas seules à prendre du retard. La coalition d’investisseurs Climate Action 100 +, qui regroupe des entreprises pesant 54 000 milliards de dollars (44 000 milliards d’euros) d’actifs, vient d’admettre que les engagements de 159 de ses 167 entreprises adhérentes, toutes très émettrices de gaz à effet de serre, ne permettront pas de respecter l’accord de Paris. De puissants investisseurs comme BlackRock, le fonds souverain norvégien ou le fonds de pension des fonctionnaires californiens Calpers, soutenus par les plus influentes sociétés de conseil aux actionnaires, ont toujours rejeté l’urgence invoquée par des activistes comme Follow This.
Investisseurs activistes
Dans le seul secteur pétrolier, le résultat d’un sondage de Procensus auprès de soixante-quatre fonds gérant 11 000 milliards de dollars d’actifs est décourageant : seuls 17 % jugent les compagnies capables de se réinventer. Une autre enquête du fournisseur de données révèle que 62 % des investisseurs leur demandent de privilégier les hydrocarbures plutôt que les énergies vertes – en contradiction avec leur discours officiel.
Le marché reste le juge de paix, implacable. Il y a un an, quand BP a annoncé sa stratégie zéro carbone 2050, son action a chuté ; depuis le rebond des cours de l’or noir, elle s’est redressée.
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La croisade des investisseurs activistes gagne pourtant du terrain. Même aux Etats-Unis où, à l’ère Biden, le lobby pétrolier reste surpuissant. Chez ConocoPhillips, 58 % des actionnaires ont obtenu, mi-mai, la fixation d’objectifs de baisse du CO2, y compris pour les émissions liées aux produits pétroliers vendus par la firme ; idem pour le raffineur Phillips 66 après un vote majoritaire. On est encore loin du compte chez BP, où 20 % des actionnaires ont approuvé la résolution réclamant une réécriture de son plan vert, mais cette part progresse au fil des ans.
« Le changement, c’est maintenant » est devenu le mantra des activistes, qui accusent les pétroliers de repousser après 2030 la baisse de leurs émissions. Activiste à sa façon, le milliardaire philanthrope Bill Gates invite à tarir le carbone« à la source », la seule façon de passer de 51 milliards de tonnes de CO2 rejetés aujourd’hui à zéro au milieu du siècle. Planter des arbres et des éoliennes, c’est bien ; fermer des puits, c’est mieux.