« Loukachenko a franchi une certaine ligne » : après le détournement d’un vol par la Biélorussie, les opposants en exil sous le choc
Quarante-huit heures après l’interpellation dramatique d’un journaliste biélorusse de 26 ans, Roman Protassevitch, la stupeur et la peur ont saisi les militants réfugiés à Vilnius, Varsovie, Kiev ou Paris.
Par Jakub Iwaniuk(Varsovie, correspondance), Isabelle Mandraud, Sandra Favier et Faustine VincentPublié aujourd’hui à 05h14
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Dans un message vidéo diffusé en anglais, mardi 25 mai, Svetlana Tsikhanovskaïa, chef de l’opposition biélorusse en exil en Lituanie, a exhorté la communauté internationale à manifester sa solidarité le 29 mai avec le mouvement de protestation commencé il y a près d’un an à Minsk contre la réélection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko. Depuis, tandis que le mari de l’ex-candidate à l’élection présidentielle croupit toujours derrière les barreaux, des centaines de citoyens biélorusses, opposants ou simples manifestants, ont été arrêtés, torturés, jetés en prison, ou bien contraints à se réfugier à l’étranger.

Quarante-huit heures après l’interpellation dramatique d’un journaliste biélorusse de 26 ans, Roman Protassevitch, pour lequel le KGB – les services biélorusses de sécurité toujours ainsi dénommés – n’a pas hésité à détourner à Minsk un avion de la compagnie Ryanair reliant Athènes à Vilnius, l’émoi est vif parmi tous les opposants exilés. La méthode employée, une fausse alerte à la bombe attribuée au mouvement palestinien Hamas, a provoqué une onde de choc. Etouffé à l’intérieur, le mouvement de contestation est désormais clairement visé et menacé à l’extérieur des frontières de la Biélorussie.
« Par cet acte inouï, Alexandre Loukachenko a voulu amplifier l’intimidation de la population, notamment des journalistes », accuse Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), en partance pour Vilnius. Dans la soirée, mardi, l’ONG a annoncé le dépôt d’une plainte auprès du parquet général de la capitale lituanienne, destination finale du vol intercepté, contre le dirigeant biélorusse pour « crime de détournement à des fins terroristes ».
Emoi considérable
Dans ce petit Etat balte, qui accueille de nombreux réfugiés biélorusses, l’émoi est considérable. « Après le détournement d’avion, beaucoup vont se sentir moins en sécurité, même à l’étranger », s’inquiète Nastassia Jaumen. Cette journaliste indépendante installée en Lituanie depuis quinze ans, où elle travaille notamment pour le site biélorusse Belta, précise qu’elle n’est pas rentrée dans son pays voir sa famille « depuis plus d’un an », à cause des « risques ».
« L’histoire révoltante de Roman Protassevitch et de plus de 120 passagers devenus otages montre que les militants biélorusses ne peuvent pas se détendre totalement, même loin de la dictature », poursuit-elle, en puisant un réconfort passager dans le fait « que les services de Minsk ne sont pas aussi puissants et omniprésents que le FSB russe [ex-KGB russe] ». Elle se ravise. « C’est bien connu, les fonctionnaires biélorusses entretiennent des contacts avec la Loubianka [siège du FSB à Moscou]. Théoriquement, les agents russes pourraient donc atteindre quelqu’un réclamé par Loukachenko dans n’importe quel pays ».

Employée par une radio polonaise à Vilnius, Bella Fox se présente comme la porte-parole de l’« ambassade du peuple biélorusse », et manifestait avec d’autres, mardi, devant « l’ambassade illégitime » du régime. « L’arrestation de Roman a mobilisé les Biélorusses à l’étranger, notamment en Lituanie », se félicite la jeune femme. En même temps, ajoute-t-elle, l’inquiétude grandissante parmi les opposants exilés les a poussés à adresser aux autorités une pétition pour réclamer davantage de « protection » des forces de sécurité lituaniennes.
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A Varsovie, où la communauté des opposants biélorusses est particulièrement nombreuse, la Maison biélorusse, une association créée en 2011 pour aider la diaspora à s’intégrer en Pologne, cristallise les craintes. Depuis les évènements d’août 2020, elle s’occupe exclusivement d’aide aux victimes de la répression. Près de 500 personnes, dont de nombreux blessés graves durant les manifestations, ont déjà bénéficié d’aide médicale et de soutien psychologique.
Son fondateur, Ales Zarembiuk, 38 ans, s’est installé en Pologne il y a onze ans, fuyant la répression du pouvoir qui appréciait peu ses activités de militant dans la région de Grodno, à l’ouest de la Biélorussie, près de la frontière polonaise. « Aucune initiative ou engagement social n’y sont tolérés. Même l’aide aux personnes handicapées est problématique », ironise celui qui a dû fuir son pays, après la perquisition par une quinzaine d’agents du KGB du domicile de sa mère, avant d’obtenir l’asile politique.
L’arrestation de Roman Protassevitch, un tournant
L’arrestation de Roman Protassevitch constitue pour lui et ses amis un tournant. « Loukachenko a franchi une certaine ligne. Son message est clair : nous pouvons atteindre chacun d’entre vous où que vous soyez. Ce message vise en particulier les réfugiés à Varsovie et à Vilnius. » Depuis août 2020, la Maison biélorusse est sous surveillance policière, au même titre qu’une ambassade d’un pays sensible. « Globalement, indique l’opposant, nous nous sentons en sécurité, mais plus autant qu’avant. Ce pouvoir est imprévisible, et prouve qu’il peut désormais user de tous les instruments. Il peut organiser un attentat, comme en Ukraine, un empoisonnement, inspiré par le voisin russe. C’est un moyen de démontrer au Kremlin ses capacités et de prouver à l’Union européenne ses faiblesses. »
Même depuis la Pologne, la vie d’Ales Zarembiuk reste compliquée. « Mon téléphone a été victime de hackers en mars. Il y a deux semaines, nous avons reçu une notification de Google que des “sources de provenance gouvernementale” cherchaient à dérober les codes d’accès à nos boîtes mails. Quand nous nous déplaçons à travers la Pologne avec d’autres activistes, nous sommes en permanence suivis par des personnes suspectes. Ce n’est pas de la paranoïa, nous les repérons parce que nous avons l’habitude ! »
Installé lui aussi en Pologne, Pavel Latouchko, ministre de la culture entre 2009 et 2012 et ambassadeur à Paris de 2012 à 2019, a basculé dans le camp démocrate après les répressions de l’été 2020. « Loukachenko m’a dit en personne qu’il m’étranglerait de ses propres mains si je le trahissais, explique-t-il. Bien sûr que j’ai des raisons d’avoir peur. Le patron du KGB a déclaré publiquement que je devrais finir dans le coffre d’une voiture et déporté. Je suis accusé dans quatre affaires soi-disant criminelles, pour lesquelles je risque la peine de mort. » Pavel Latouchko ne bénéficie pourtant d’aucune protection policière.Lire aussi (août 2020) : « Vendredi matin, j’ai eu honte et j’ai fait défection » : entretien avec un ancien haut responsable du régime Loukachenko
Un « acte irrationnel et stupide »
Même consternation en Ukraine, troisième pays principal d’accueil des réfugiés biélorusses. « Personne ne pouvait s’attendre à ce que le régime aille au-delà des frontières de la Biélorussie », s’émeut Maksim Zafranski, 22 ans, qui a dû fuir la Biélorussie, le 12 novembre 2020, en traversant à pied la frontière avec sa petite amie, après un long interrogatoire par le KGB et trente-six heures à l’isolement. L’arrestation spectaculaire de Roman Protassevitch relève simplement, selon lui, d’un « acte irrationnel et stupide » d’Alexandre Loukachenko. « Cela n’a aucun sens car le journaliste est en prison, maintenant, mais sa chaîne continue de fonctionner », souligne-t-il.
Désormais installé à Kiev, l’étudiant ne se sent pas en sécurité pour autant. « Certains disent que les espions du KGB sont en Ukraine. Je suis peut-être parano, mais je veux partir pour un pays plus lointain. » Il continue tant bien que mal à lutter à distance contre le régime du dirigeant biélorusse. « On a toujours le canal Telegram du comité de grève de mon université, à Minsk. On n’organise pas de manifestations, c’est trop dangereux, mais on diffuse des informations sur notre université, sur la répression, etc. » Maksim Zafranski a aussi fait une croix sur la visite de ses proches.
Elle aussi réfugiée à Kiev, Maria (le prénom a été changé), médecin de 36 ans, dit se sentir « triste » et « impuissante ». « Ce détournement d’avion m’a paralysée, raconte cette opposante au régime, arrêtée et incarcérée à Minsk en avril pour avoir tenté de prendre en photo les fourgons de la police. A chaque fois, nous, les Biélorusses, on se dit : “c’est incroyable”. Et pourtant, c’est la réalité. »
Il était « déjà évident, pour nous, les exilés » que Loukachenko « était capable de tout pour rester au pouvoir » , assure Alice Syrakvash, 37 ans, coprésidente de l’association Bélarus en France, qui rappelle qu’avant le détournement de Ryanair, Tut.by, le principal média indépendant du pays, a été bloqué, le 18 mai, et ses journalistes perquisitionnés.
Cette Biélorusse exilée en France liste aussi la mort en prison, le 22 mai, de Sergueï Pantous – officiellement, l’opposant a succombé à une crise cardiaque mais aucune autopsie n’a été menée pour confirmer la cause du décès –, puis la condamnation, le 25 mai, de Pavel Severinets et de six autres militants, à des peines allant de quatre à sept ans de prison, pour avoir participé aux « troubles massifs » de 2020. Alors, pour Alice Syrakvash, qui a quitté son pays en 2004 après avoir accusé, déjà, son dirigeant de fraudes électorales, le détournement du vol commercial n’était « que la suite logique » des exactions du gouvernement biélorusse.
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Jakub Iwaniuk(Varsovie, correspondance), Isabelle Mandraud, Sandra Favier et Faustine Vincent