Covid-19 : pour le rapport Pittet, « la bonne recette du déconfinement n’existe pas »
L’épidémiologiste suisse Didier Pittet a remis, mardi 18 mai, à Emmanuel Macron une évaluation des « forces » et « faiblesses » de la stratégie française face à la crise sanitaire. Parmi ses principales critiques, un défaut de prise en charge des personnes en Ehpad.
Publié aujourd’hui à 12h00, mis à jour à 12h29
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L’infectiologue et épidémiologiste suisse Didier Pittet, spécialiste de l’hygiène des mains et du contrôle des infections, coinventeur du gel hydroalcoolique, aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le 10 novembre 2020. FABRICE COFFRINI / AFP
Une « immense plongée en toute indépendance », c’est ainsi que l’épidémiologiste suisse Didier Pittet, président de la mission sur l’évaluation de la gestion de la crise sanitaire due au Covid-19, décrit le rapport que son équipe vient de rendre à Emmanuel Macron et qui est publié mardi 18 mai. En un peu moins d’un an, les cinq experts ont auditionné quelque 200 personnalités des mondes scientifique, administratif et politique pour « mettre en lumière les forces et les faiblesses françaises dans la gestion de la crise » et « identifier les éléments structurants du système de santé qui doivent être améliorés », comme le stipule le préambule du rapport.
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L’objectif de cet « examen de conscience » est de ne pas reproduire les mêmes erreurs lors de la prochaine crise. Car, rappelle Pierre Parneix, médecin au CHU de Bordeaux et membre de la mission, « on ne voit pas pourquoi cela ne reviendrait pas, quand on considère les potentiels importants qui existent dans l’univers des virus respiratoires ». Ce travail doit être présenté lors de l’Assemblée générale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui se réunira le 24 mai à Genève.
« 1 332 décès par million d’habitants »
Première confirmation de ce qu’esquissait déjà le rapport intermédiaire publié en octobre : en termes d’impact sanitaire, la France se situe en position médiane parmi les 33 pays les plus affectés par le Covid-19, c’est-à-dire comptant plus de 1 000 décès par million d’habitants au 1er mars. « Avec 1 332 décès par million d’habitants, elle se situe nettement au-dessus de la moyenne européenne (1 092 décès par million) », soulignent toutefois les auteurs. Un écart essentiellement dû à la première vague qui fut particulièrement forte en France.
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Avec son équipe, Didier Pittet a basé les comparaisons entre pays sur leurs excès de mortalité, sans retenir les nombres de cas détectés qui peuvent être incomplets. Ils en concluent qu’à impact sanitaire équivalent, les plus de 85 ans ont été plus fortement affectés en France qu’au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, mais beaucoup moins qu’en Espagne ou en Pologne. Et « contrairement aux autres pays qui avaient subi le choc initial, cette situation s’est dégradée lors de la deuxième période », soulignent les auteurs. Parmi les quarante propositions formulées en fin de rapport figure ainsi celle-ci : « Améliorer le dispositif de prise en charge des personnes âgées en établissement », notamment en renforçant la médicalisation des Ehpad et en systématisant l’appui hospitalier.
Dans une approche chronologique de la crise, le rapport revient en détail sur les failles des débuts du printemps 2020, comme le manque de masques ou la décision de confiner qui s’est avérée efficace mais plus tardive que la moyenne de l’OCDE – il y a un écart de dix jours entre la date de flambée de l’épidémie et la mise en œuvre de mesures de restriction de mobilité.
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« Une intervention plus précoce aurait peut-être pu permettre un confinement moins strict et moins pénalisant pour l’économie », soulignent les auteurs. Par ailleurs, la très grande réactivité des hôpitaux aurait pu être améliorée par une meilleure intégration de la médecine de ville. Anne-Marie Moulin, directrice de recherche honoraire au CNRS et membre de la mission, insiste ainsi sur « la nécessité de mieux intégrer les médecines hospitalière et libérale » car « le système hospitalier a tenu le coup, mais l’héroïsme des soignants n’est pas renouvelable ».
Pas d’anticipation de la deuxième vague
Dans le creux de l’été, la deuxième vague n’a pas été assez anticipée. « L’échappement de l’épidémie au contrôle n’a pas été perçu immédiatement », peut-on lire, notamment à cause d’une absence de capacité de tests à grande échelle et de la mauvaise compréhension de la situation par les autorités sanitaires en raison d’un « déficit d’expertise ». Les auteurs sont assez critiques vis-à-vis des débuts du triptyque « tester-tracer-isoler », qui « n’a fait que s’améliorer au cours du temps », selon M. Pittet. « Ce dispositif est absolument déterminant pour notre capacité à relâcher les contraintes », rappelle le médecin, et c’est seulement à un niveau d’incidence faible que ce système sera capable de contrôler les chaînes de contamination. Un enjeu primordial pour l’été à venir.
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Pour Didier Pittet, le principal message à retenir de ce rapport est « la nécessité de donner la priorité à la santé publique » – une discipline qui aborde la santé de façon collective et dans toutes ses dimensions – en formant les professionnels de santé, finançant la recherche et renforçant la veille du réseau national Sentinelles. Pour Pierre Parneix, il s’agit de repenser les situations de crise sous l’égide du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et de créer une culture commune, à l’échelle interministérielle, de la gestion du risque sanitaire, environnemental, industriel ou numérique. Pour Anne-Marie Moulin, « il y a eu un problème au niveau de la décentralisation ; c’est sur le terrain qu’on voit que le cadre théorique n’est pas adapté ». Elle préconise ainsi de renforcer les agences régionales de santé au niveau départemental.
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Ces propositions sont des mesures à long terme et demandent une réorganisation de fond. A court terme, Didier Pittet souligne que « la bonne recette du déconfinement n’existait pas, elle va être affinée au fur et à mesure des expériences ». Il se « refuse toutefois d’imaginer les scénarios du pire » et considère qu’un éventuel rebond épidémique à la fin de l’été dépendra de la capacité de la population à respecter les gestes barrières, « tout en préparant une rentrée avec des protocoles qui font sens ».
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